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Full text of "Souvenirs d'enfance et de jeunesse"

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in  2010  witli  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcli  ive.org/details/souvenirsdenfancOOcliat 


VBLIOTHÈQUE    CONTEMPORAINE 


ESQUISSE   D^UN   MAITRE 


SOUVENIRS 

D'ENFANCE     ET     DE     JEUNESSE 

DE 

CHATEAUBRIAND 

MANUSCRIT    DE    1826 
SUIVI  d'une  étude 

PAR 

CHARLES     LENORMANT 

Membre  de  l'Institut 


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PARIS 

MICHEL    LÉVY     FRÈRES     ÉDITEURS 
RUE     AUBER,    3,     PLACE     DE     L'OPÉRA 


LIBRAIRIE    NOUVELLE 

BOULEVARD  DES  ITALIENS,  15,    AU  COIN  DB  LA  RUB  DK  GRAMMONT 

1874 


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SOUVENIRS    D'ENFANCE 

ET    DE    JEUNESSE 

DE 

CHATEAUBRIAND 


MICHEL    LEVY    FRERES,    EDITEURS 
SOUVENIRS   ET   CORRESPONDANCE 

TIRÉS   DES    PAPIERS 
DE 

MADAME    RÉGAMIER 

Quatrième  étlition.  —  2  lioaux  vol.  gr.  in-18 


MADAME    RECAMIER 

LES  AMIS  DE  SA  JEUNESSE  ET  SA  CORRESPONDANCE  INTIME 

PAR    l'auteur 

DES     SOUVENIRS    DE    MADAME    nÉCAMIER 
Deuxième  édition.  — Un  beau  vol.  ^rand  iii-18. 


GOPPET    ET    WEIMAR 


MADAME    DE    STAËL 

ET 

LA  GRANDE-DUCHESSE  LOUISE 

PAR  l'auteur 

DES  SOVVEMRS  DE  MADAME  RÉCAMIER 
L'n  beau  volume  in-S» 


BEAUX-ARTS    ET    VOYAGES 

par 
CHARLES    LE  NORMAN T 

PRÉCÈDES  D"C.NE  LETTRE  DE  M.  GUIZOT 

2  beaux  vol.  in-8 


PAMS.    —   IMPniMRRIB  DB   E.   MARTINET,    RUÉ  MIGNON,   3 


ESQUISSE    D'UN    MAITRE 

SOUVENIRS 

d'enfance    eï    de    jeunesse 

DE 

CHATEALiBRIAND 

MAMSr.RIT    PE    I8-2G 

SUIVI  DE 

LETTRES     INÉDITES 

ET 

d'une  étude    par   eu.    I.ENOKMANT 


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PARIS 
MICHEL  LÉVY  FRÈRES,  ÉDITEURS 

RUE      A  U  B  E  P. ,       3 ,       PLACE      DE      L'  0  P  É  P.  A 


LIBRAIRIE    NOUVELLE 

BOULEVARD  DES  ITALIENS,  15,  AU  COIN  DE  LA  RUE  DE  CnAMMONT 

187-4 
Droits  de  reproduction  et  de  traduction  rc?er\és 


PRÉFACE 


Rapproché  de  M.  de  Chateaubriand  par  une 
insigne  faveur  du  sort,  nous  avons  eu  l'honneur 
d'être  admis  dans  Tintimité  de  cet  homme  ilhistre, 
et,  comme  tous  ceux  qui  l'ont  vraiment  connu,  nous 
avons  été  pénétré  pour  lui  du  plus  profond  et  du 
plus  tendre  respect. 

C'est  le  vif  sentiment  d'admiration  que  nous 
inspire  ce  noble  génie  qui  nous  a  décidé  à  la  publi- 
cation que  nous  faisons  aujourd'hui.  Nous  croyons 


Il  PRfiFACE. 

servir  la  gloii'o  du  ^raiid  rcrivaiii  on  faisant  con- 
nailro  au  public  le  [q\[o  primilil'  des  trois  pre- 
iniers  livres  de  ses  souvenirs  d'enfance  et  de  jeu- 
nesse. 

La  curieuse  (Mude  lilt('i-aii'(^  rpii  n'sidlera  pour  \r 
lecteur  de  la  cornparaisnn  de  ce  texte  avec  cidiii 
rpron  a  connu  jusqu'ici,  montrera,  il  est  vrai,  ([uc 
l'auteur  du  Génie  du  christiauismr,  des  Marti/r.^  r\. 
de  tant  d'autres  chefs-d'o}uvre,  à  la  fin  de  sa  labo- 
rieuse carrièi'e,  n'avait  pas  échappé  à  la  loi  de  déca- 
dence inhérente  aux  plus  hautes  facultés  humaines. 
II  en  est  dans  les  lettres  comme  dans  les  arts  : 
l'artiste  qui  veut  revenir  après  de  longues  années 
sur  une  toile  inachevée,  et  qui  date  de  l'époque 
culminante  de  son  talent,  a  rarement  la  vigueur  cl 
la  d('licatesse  de  pinceau  que  réclamerait  un  pareil 
travail;  sous  ses  dernières  touches  on  cherche  en 
vain  la  virginité  de  l'esquisse  sublime  qu'il  a  re- 
IVoidie  euvoidant  la  terminer. 


PRÉIACE.  III 

Nous  ne  (  oiiiKiissons  guère  de  jouissance  supé- 
rieure à  celle  ([ue  fait  (''prouver  à  loul  homme  épris 
dr's  ai'ls  la  conliMnplalion  d'un  cli<'r-d'o:'Uvre,  au 
moment  ovi  le  iiénic  du  iiiaître  vient  de  l'enfanter. 
Dans  cette  lerre  ou  sur  cette  toile  que  la  main  de 
l'artiste  abandonne  à  peine,  dans  ce  premier  jet  d<' 
sa  création,  il  y  a  un  charme,  une  saveur,  une  sé- 
duction ([u'onl  bien  sentis  tous  ceux  auxquels  le 
culte  des  arts  n'est  pas  étranger.  La  première  rédac- 
tion d'une  uHivre  écrite  de  vei've,  sous  l'entraîne- 
ment d'une  ibugueuse  et  rapide  inspiration,  n'est- 
ellc  pas  aussi  le  })lus  souvent  supéjieiu'e  au  livre 
fruit  d'un  long  et  pénible  labeur? 

Le  volume  que  nous  offrons  au  public  n'e^t 
point  à  proprement  parler  une  esquisse,  moins 
encore  une  ébauche  :  c'est  le  premier  jet,  l'ex- 
pression spontanée  la  j^Ius  pure  et  la  plus  simple 
de  la  pensée  de  son  auteur.  Xous  ne  doutons  pas 
que  les  amis  délicats  des  lettres  ne  trouvent,  à  la 
lecture  de  cette  rédaction  primitive,  un  de  ces  vils 


IV  i'kËFACt. 

bonheurs  d'adiniialion  dont  nuu>  })ailionj  toul  à 
l'heure. 

Commencés  à  son  retour  de  la  terre  sainte,  les 
y  Mémoires  de  M.  de  Chateaubriand  devinrent  l'oc- 
cupation de  sa  vie  entière.  Poursuivis  au  travers  des 
circonstances  diverses  d'une  existence  pleine  de 
vicissitudes,  revus,  remaniés,  corrigés  par  lui  sans 
relâche  jusqu'à  son  dernier  jour,  ils  sont  le  miroir 
fidèle  où  se  reflètent  le  rare  désintéressement,  la 
fière  indépendance  de  son  caractère  ;  mais  ils  portent 
aussi  l'empreinte  des  passions  qui  agitèrent  l'âme 
de  ce  puissant  et  mélancolique  génie.  Il  est  impos- 
sible do  ne  pas  reconnaître  que  les  perpétuelles  re* 
louches  que  l'auteur  du  Gcnie  du  cliristianisme  lit 
subira  cette  œuvre,  objet  de  sa  prédilection,  lui  ont 
nui.  Dans  ces  Mémoires  d'oiilre-loïiibc,  où  les  beau- 
lés  de  premier  ordre  abondent,  la  plume  que  guidait 
en  les  corrigeant  une  main  appesantie  par  l'âge  n'a 
pas  gardé  toujours  sa  délicatesse  et  sa  souplesse 
accoutumées. 


i' Il  El' ÂGE.  V 

Témoins  de  ces  eorreclions  incessaiiles  et  tardi- 
ves, les  amis  intimes  de  M.  de  Chateaubriand  et  ceux 
des  fervents  admirateurs  de  son  talent  qui  connais- 
saient son  œuvre  de  longue  date,  en  étaient  venus  à 
s'eflrayer  de  Fallération  que  tous  ces  remaniements 
apportaient  à  la  rt'daction  }irimitive;  ils.  l'aisaienl 
des  vœux  pour  qu'elle  put  ètie  soustraite  au  dan- 
ger qu'ils  lui  taisaient  courir.  Ce  vœ'u  n'a  été  réa- 
lisé que  pour  une  bien  l'aible  portion,  mais  enfin 
le  texte  primitif  existe  en  partie  ;  il  ne  va  malheu- 
reusement pas  au  delà  du  moiuént  où  le  chevalier 
de  Chateaubriand,  sous- lieutenant  au  r('gimenl  de 
Navarre,  quitte  le  château  de  Coml)Our<i"  après  avoir 
reçu  la  bénédiction  de  son  père.  Le  manuscrit  qui 
le  reproduit  porte  la  date  de  1(S:>();  il  est  à  peu  près 
tout  entier  de  la  main  de  madame  Jlécamier,  (pii  se 
fit  seulement  aider  dans  sa  copie  (pour  un  quart  en- 
viron) par  Charles  Lcnormant.  Imprimé  sur  celte 
copie,  le  volume  que  nous  offrons  au  j>ul)liccontient 
donc  le  tableau  de  l'enfaUce  et  de  la  jeuiiesse  de 
l'illustre  écrivain,  dans   une  rédaction  (jue   n'ont 


M  PliKTAGL. 

l)oinl  riHure  alli'rée  les  repeints  qu'il  lui  infligea 
plus  tard.  Nous  ajouterons  que  plusieurs  feuillets 
d'un  manuscrit  autographe,  exaclemenl  conforme  à 
la  copie  que  nous  avons  suivie,  existent  en  la  pos- 
session de  M.  Faugère. 

La  rigueur  des  jugements  que  M.  do  Chateau- 
briand ;i  portés  sur  ses  adversaires  politiques  sou- 
leva, loi'S  de  l'apparition  de  ses  Mémoires  cCoulre- 
bniibc,  de  profondes  rancunes  et  d'implacables 
inimitiés;  une  polé-mique  ardente  s'établit  pour  et 
surtout  contre  un  ouvrage  auquel  les  amours- 
propres  irrités  allèrent  jusqu'à  refuser  le  talent. 
Notre  publication  ne  peut  en  auciuK^  manière 
lanimer  ces  débats.  La  vie  politique  est  absolu- 
ment étrangère  à  cette  partie  des  souvenirs  ;  elle 
ne  comprend  que  les  années  de  l'existence  du 
poëte  écoulées  sur  les  grèves  de  l'Océan  ou  dans  les 
liois  de  Cond)Ourg.  Le  speclaclc  de  la  nature  d  les 
révélations  de  la  Muse  parlaient  seuls  alors  à  l'a- 
dolescent. 


PRÉFACl::.  VII 

Avant  (rexamiiior  le  texte  de  182(»  au   point  de 
vue  littéraii'e,  et  d'indiquer  ce  qui  en  fait  une  œuvre 
fort,   distincte  do   l'édition   de    1840,   nous   allons 
énumérer  les  dillërences  matérielles  que  présente 
notre  manuscrit.  Il  n'a  poui'  titre   (pie  ces  mots  : 
Mémoires  de  ma  vie;  et  la  date  de  18U0.  Ce  ne  lui 
en  effet  que  bien    des    années  après   que  M.   de 
Chateaubriand   donna   à  ses  souvenirs  le  titre  de 
Mémoires  cC  outre -tombe.    Le   texte    dont   madame 
Récamier  iit  la  copie  est  divisi'  pai*  livres  et  non 
point  par  chapitres,  forme  adoptée  également  beau- 
coup plus    tard  pour   l'édition  posthume  publiée 
d'après  le  manuscrit  si  souvent  remanié.  Notre  co- 
pie contient  trois  livres.  Ces  trois  livres  fournissent, 
dans  l'édition  de  18W,  deux  cent  neuf  pages  parta- 
gées en  trente  cliapities  dc^  fort  inégales  longueui's. 
La  différence  entre  les  deux  versions  Irappera  dès 
les  premières  pages;  pas  une  phrase,  pas  un  mol, 
pour  ainsi  dire,  du  texte  de  18-2(1  ne  subsiste  dans 
les  vingt-.six  pages  du  début  de  l'édition  de  I8i!). 
On  y  remarquera  aussi  la  divergence  de  date  a.ssi- 


VIII  PRÉFACE. 

gnée  par  l'aiitrur  à  la  i'<'soliition  qui  lui  est  venue 
d'écrire  ses  mémoires.  Il  inscrit  en  tète  de  son  texte 
jiiimitir  le  cliilïie  de  l'année  1800,  et  remplace  ce 
)iiill'''sim('  par  (cliii  do  1811  dans  le  mainiscrit  livré 
à  ses  ('(lilciiis.  Dans  le  texte  de  1826,  probablemeni 
jiar  siiilc  d'une  erreui'  de  rn(''inoire  et  n'ayant  pas 
son  acte  de  naissance  sous  les  yeux,  M.  de  Château-  j 
Iniand  so  dit  né  le  4  oc[t)))j'e  et  laisse  l'année  en  blanc 
(la  vraie  date  es!  le  i  sepliMiibi'e  1708).  La  longue 
généalogie,  (|ui  ne  lieni  pas  moins  de  onze  pages 
dans  les  Ménuiircs  (routrc-tomhe,  est  aljsolurnenl 
absente  de  notre  manuscrit.  M.  de  (Chateaubriand 
dit  lid-méme,  page  1!)  de  l'édition  de  '18i9,  qu'il 
lijoiila  cette  généalogie  à  son  ouvrage  en  1831, 
/■po(pie  où  il  la  l'elrouva  au  cabinet  des  litres  de 
la  lîibliollicqiic  royale.  Rn  gV'uéral,  les  quelques 
(liHiMcnces  ({ue  Ton  pourra  relever  pour  certains 
laits  de  (l('tail  entre  le  texte  que  nous  publions 
cl  celui  qui  a  éti'  imprimé  en  ISiO^  tiennent  à 
ce  que  la  rédaction  copiée  en  1826,  écrite  de  pre- 
viiicr  ji'l,  n'a  pas  l'h'  (■diiirùléc  par  les  vérifications 


PRÉFACE.  IX 

^ouvoiil  irès-minutieuses   auxquelles  récrivain  re- 

rourul  ensuite.  Sous  ce  rapport  elle  a  quelque 
cliose  (le  moins  exact  que  le  texte  postérieur,  au- 
quel elle  est  si  préférable  à  d'autres  points  de  vue. 

La  supériorité  littéraire  du  texte  primitif  sur 
celui  qui,  vingt  ans  plus  lard,  l'ut  livré  ta  l'impres- 
sion, .sera  appréciée  de  tous  les  lecteurs.  Le  style, 
plus  sobre,  plus  simple,  atteint  l'eflet  sans  effort  d 
marque  bien  te  qu'on  peut  appeler  la  seconde  ma- 
nière du  plus  grand  prosateur  français  de  ce  siè- 
cle, alors  que  les  conseils  d'une  amitié  sincère  et 
l'expérience  eurent  foit  disparaître  de  ses  écrits, 
une  certaine  exubérance  que  réprouvait  le  goût, 
sans  rien  lui  enlever  <le  son  éclat.  Evoqm's  à  une 
époque  plus  rapprnriii^'e  des  événements  el  des  im- 
pressions qu'ils  nous  révèlent,  C(is  souvenirs  ont 
toute  la  grâce,  la  suavité,  la  frairhcnr  iV'<  vingt 
premières  années  de  la  vie,  sans  aucune  des  tou- 
ches criardes  ou  forcées  que  des  coi'reciions  pos- 
térieures V  vinrent   ajouter. 


X  PRÉlAt.K. 

I)e>  iiiiann'>  notablement  diftërenles  se  ren- 
ooiitrenl  dans  le  porfrail  du  conile  de  (llialeau- 
hiiand,  el  celle  li^uie  très-originale  y  pagne  pins 
de  réalité.  On  sent  an  moins  un  cu>ur  dans  la 
poitrine  de  ce  lier  griitiliiommi'  (Midiu'ci  |)ai'  une 
trop  longue  lutte  avec  radversit('',  el  devant  lequel 
tremblait  toute  sa  famille.  Quelques  lignes  inspirée.^ 
par  un  vi'ai  respect  lilial,  et  où  perce  un  attendris- 
sement d'autant  plus  touchant  qu'il  est  plus  rare, 
complètent  el  tempèrent  le  tableau  que  l'écrivain 
tait  de  son  père.  Kl,  cliose  étrange,  ces  lignes 
belles  et  simples  ne  se  retrouvent  pas  dans  l'édition 
de  1849.  On  a  peine  à  .s'expliquer  celte  suppression  ; 
sans  doute  qu'en  revoyant  la  ferme  silhouette  qu'il 
avait  tracée  du  taciturne  et  allier  personnage  de  son 
père,  le  peinti'e  sepiuagénaire  crut  lui  donner  plu> 
de  relief  en  chargeanl  sa  palette  :  la  demi-teinte 
attendrie  disparut  et  ne  laissa  au  modèle  qu'un 
masque  de  marbre,  beaucoup  moins  vraisemblable. 
D'autres  suppressions,  tout  aussi  regrettables,  ont 
été  opérées  dans  le  texte  toujours  remanié,  entre 


l'RÉlACF,.  XI 

autre?  cUmix  liisloires  de  voleurs;  qui  ne  se  trouvent 
que  dans  la  copie  de  18^6. 

Parmi  les  notables  diftV'renees  que  nous  devons 
eneore  indiquer  entre  les  deux  manuscrits,  nous 
ferons  remarquer  celles  qui  existent  dans  ce  que 
M.  de  Chateaubriand  dit  de  sa  sœur  Lucile.  Dans 
notre  manuscrit,  la  rnort  de  madame  de  Caud  est 
racontée  dès  le  troisième  livre  des  souvenirs.  Elle 
n'est  rapportée,  et  avec  de  tout  autres  détails,  que 
dans  le  cinquième  volume  de  l'édition  de  J8i9. 
On  trouve  citi's  au  tome  1"  de  cette  même  édi- 
tion trois  très-courts  fragments  en  prose  de  cette 
sœur  bien-aimée  :  V Aurore,  une  invocation.! 
hi  lunr,  r Innocence;  ces  morceaux  ne  se  trou- 
vent point  dans  le  manusciit  ]iiimi!il',  et  enfin 
le  texte  des  lettres  et  billets  citi's  dans  les  deux 
manuscrits  diffère  d'une   manière  assez   sensible. 

Afin  de  donner  à  nos  lecteurs  un  exemple  du  pro- 
cédé grossissant  que  pratiquait  dans  sa  vieillesse 
l'illustre  auteur  de  tant  de  chefs-d'œuvre,  et  justifier 


Xll 


PRÉFACE. 


00  que  nous  avons  dit,  nous  allons  mellre  en  regard 
d'une  page  de  notre  manuscrit  la  page  correspon- 
dante delVklition  de  liSiO.  Chacun  pourra  renouveler 
page  à  page  et  pour  ainsi  dire  phrase  à  phrase  cette 
comparaison  qui  constitue  assurément  une  curieuse 
étude  littéraire. 


Copie  (le  18-2G. 

Nous  nous  aiTtUàmes  pour 
laisser  reposer  les  chesaux  à 
nn  village  à  l'entrée  des  ma- 
rais de  Dot.  Nous  repartîmes 
ensuite,  traversâmes  toute  la 
triste  ville  de  Dol  et  passâmes 
à  la  porte  même  du  collège 
oîi  j'allais  bientôt  revenir,  et, 
suivant  le  grand  chemin  qui 
mène  à  Combourg,  nous  com- 
mençâmes à  nous  enfoncer 
dans  l'intérieur  du  pays. 


P(i(/e  lUÛ  (le  V('-(UUon  de  1819. 

Nos  chevaux  se  reposèrent 
à  un  village  de  pécheurs  sur 
la  grève  de  Cancale.  Nous  tra- 
versâmes ensuite  les  marais 
de  la  fiévreuse  ville  de  Dol. 
Passant  devant  la  porte  du 
collège  où  j'allais  bientôt  re- 
venir, nous  nous  enfonçâmes 
dans  l'intérieur  du  pays. 


Pendant  l'espace  de  six  Durant  quatre  mortelles 
lieues  nous  n'aperçûmes  que  heures,  nous  n'aperçûmes  que 
des  landes  bordées  de  forêts,  des  bruyères  guirlandées  de 
des  champs  à  peine  cultivés,  bois,  des  semailles  de  lilé  noir 
des  paysans  qui  ressemblaient  court  et  pauvre,  et  d'indigentes 
à  des  sauvages.  avenières.    Des    charbonniers 

conduisaient  des  files  de  petits 
chevaux  à  crinière  pendante 
et  mêlée. 


Des  paysans  à  sayonsde  peau 
de  bique,  à  cheveux  longs, 
pressaient  des  bœufs  maigres 


PRÉFACE. 


XIII 


avec  des  cris  aigus,  mar- 
chaient à  la  queue  d'une 
lourde  cliarretle  connue  dos 
faunes  labourant. 


Enfin  du  haut  d'une  colline 
nous  découvrîmes  une  vallée 
toute  fermée  par  des  bois  ;  du 
fond  de  cette  vallée  s'élevait, 
au  bord  d'une  espèce  de  lac, 
le  clocher  d'une  grosse  bour- 
gade ;  à  l'extrémité  occidentale 
de  cette  bourgade  paraissait, 
sur  un  terrain  élevé,  un  châ- 
teau gothique  dont  les  tours 
se  perdaient  dans  les  arbres 
d'une  futaie  éclairée  par  le 
soleil  couchant. 


Enfin  nous  découvrîmes  une 
vallée  au  tond  de  laquelle 
s'élevait,  non  loin  d'un  étang, 
la  flèche  de  l'église  d'une 
bourgade  ;  les  tours  d'un  châ- 
teau féodal  montaient  dans 
les  arbres  d'une  futaie  éclairée 
par  le  soleil  couchant. 


J'ai  été  obligé  de  m'arrèter 
après  avoir  tracé  ces  dernières 
lignes,  mon  cœur  battait  au 
point  de  faire  Irendjler  ma 
main  et  de  repousser  la  table 
sur  laquelle  j'écris.  Les  sou- 
venirs qui  se  réveillent  dans 
ma  mémoire  m'accablent  par 
leur  force  et  leur  multitude  ; 
mais  n'intei'rompons  pas  mon 
récit,  et  que  chaque  souffrance 
vienne  dans  son  ordre  et  à  sa 
place. 


J'ai  été  obligé  de  m'arrêler, 
mou  cœur  battait  au  point  de 
repousser  la  table  sur  laquelle 
j'écris.  Les  souvenirs  qui  se 
réveillent  tlans  ma  mémoire 
m'accablent  de  leur  force  et 
de  leur  multitude,  et  pourtant 
que  sont-ils  pour  le  reste  du 
monde? 


Descendus  de  la  colline, 
nous  franchîmes  un  ruisseau, 
et  après  avoir  marché  une 
demi-heure  nous  quittâmes  le 
chemin  pour  gagner  une  fu- 
taie voisine.  La  voiture  roula 
bientôt  dans  une  allée  de  vieil- 
les charmilles  dont  les  cimes 
s'unissaient  en  berceau  à  une 
grande  hauteur  au-dessus  de 
nos  tètes. 


Descendus  de  la  colline,  nous 
guéàmes  un  ruisseau  ;  après 
avoir  cheminé  une  demi-heure, 
nous  quittâmes  la  grande  roule, 
et  la  voiture  roula  au  bord 
d'un  quinconce,  dans  une  allée 
de  charmilles  dont  les  cimes 
s'entrelaçaient  au-dessus  de 
nos  tètes. 


XIV  PRÉFACE. 

Voici  niaintriiant   le  poi'lrait  du  couile  tle  Clia- 
leaubriaiul. 


Mamisnit  île  18:26. 

Mon  père  élail  jirainl  l'Lsec  ; 
il  avait  lo  nez  aijuilin,  les  lèvres 
pùles,  les  yeux  hleiis  elpelils. 


Édition  (le  1819,  page  3-2. 

M.  (le  Chateaubriand  était 
grand  et  sec  ;  il  avait  le  nez 
aqiiilin,  les  lèvres  minces  et 
pâles,  les  yeux  enfoncés,  petits 
et  pers  ou  glauques,  comme 
ceux  des  lions  ou  des  anciens 
barbares. 


Je  n'ai  jamais  vu  un  pareil  Je  n'ai  jamais  vu  un  pared 
regard  :  dans  la  colère  ses  veux  regard  :  quand  la  colère  y  mon- 
lançaient  vèrilaltleineal  '  des  '-^i',  1^'  prunelle  étincelante 
llammes.  semblait  se  détacher  et  venir 

vous  frapper  comme  une  balle. 


Ine  seule  passion  le  domi- 
nait, celle  de  son  nom  :  il  ne 
vivait  que  pour  rendre  à  sa 
famille  l'éclat  qu'elle  avait  per- 
du ;  son  orgueil  blessé  par  sa 
première  position,  par  le  sen- 
timent de  rinjuslice  humaine, 
df'généra  dans  une  .tristesse 
profonde  que  l'âge  ne  lit 
i[u'augmenter,  et  dans  un  si- 
lence dont  il  ne  sortait  que  par 
des  explosions  de  colère  ;  du 
reste,  les  qualité-s  du  gentil- 
homme, le  courage,  la  probité, 
riionneur,  brillaient  chez  lui 
au  suprême  degré,  .\vare  dans 
l'espoir  de  rétablir  son  nom  et 
de  laisser  à  sa  famille  une  vaste 
fortune,  il  avait  dans  l'oc- 
ca.sion,  et  tout  naturellement, 
les  plus  grandes  manières;  il 


I  lie  seule  passion  .dominait 
mon  père,  celle  de  son  nom. 
Son  état  habituel  était  une 
tristesse  profonde  que  l'âge 
augmenta,  et  un  silence  dont 
il  ne  sortait  que  par  des  em- 
portements. Avare  dans  l'es- 
poir de  rendre  à  sa  famille  son 
premier  éclat;  hautain  aux 
états  de  Bretagne  avec  les 
gentilshommes,  dur  avec  ses 
vassaux  à  Combourg,  taciturne , 
despotique  et  menaçant  dans 
son  intérieur,  ce  qu'on  sentait 
en  le  vovanl,  c'était  la  crainte. 


IMIEFACI:;, 


XV 


était  presque  toujours  magni- 
fiquonient  vêtu.  Hautain  aux 
états  de  Bretagne  avec  les  gen- 
tilshonmies,  despotique  avec 
ses  vassaux,  taciturne  et  me- 
naçant dans  son  intérieur,  ce 
qu'on  sentait  en  le  voyant, 
c'était  la  crainte. 


La  naissance  de  l'auteuf 


Enfin,  ma  mère  accoucha 
d'un  troisième  garçon,  qu'on 
appela  Jean-Baptiste;  c'est  lui 
qui  devint  dans  la  suite  le  petit- 
gendre  de  I\l.  de  Malesherhes 
et  qui  a  eu  l'honneur  de  monter 
sur  l'échafaud  avec  cet  homme 
illustre.  Après  Jean-Baptiste, 
(|uatre  filles  :  Marianne,  Béni- 
gne, Julie  et  Lucile;  toutes 
quatre  d'une  rare  beauté,  et 
dont  les  deux  aînées  ont  seules 
survécu  avec  moi  aux  oi'ages 
de  la  révolution. 


Eiilin  ma  mèremilaunîondc 
un  troisième  garçon,  qu'on 
appela  Jean-Baptiste  ;  c'est  lui 
qui  dans  la  suite  devint  le  petit- 
gendre  de  31.  de  Malesherhes. 
Après  Jean-Baptiste  naquirent 
quatre  filles  :  Marianne,  Béni- 
gne, Julie  et  Lucile  ;  toutes 
quatre  d'une  rare  beauté,  et 
dont  les  deux  aînées  ont  seules 
survécu  aux  orages  de  la  ré- 
volution. La  beauté,  frivolité 
sérieuse,  reste  quand  toutes 
les  autres  sont  passées. 


Je  fus,  dans  Tordre  de  la 
naissance,  le  dernier  de  ces  in- 
fortunés. 


Je  fus  le  dei'uier  de  ces  dix 
enfants.  11  est  probable  (jue 
mes  quati'c  sœurs  durent  leur 
existence  au  désir  de  mon 
père  d'avoir  son  nom  assuré 
par  l'arrivée  d'un  second  gar- 
çon; je  lésistais,  j'avais  aver- 
sion pour  la  vie. 


^Vl  l'UËlACE. 

Voici  enlin  un  dernier  exemple  : 


J'étais  donc  réduit  à  mon-  .l'étais  réduit  à  monter  à  la 
ter  à  la  dérobée  de  grosses  dérobée  deux  grosses  juments 
juments  de  carrosse  etun  grand  de  carrosse  ou  un  grand  cheval 
cheval  pie  extrêmement  nié-  pie.  —  La  Pie  n'était  pas, 
chant  à  qui  j'aimais  à  faire  comme  celle  de  Turenne,  un 
sauter  des  fossés  au  risque  de  de  ces  destriers  nommés  par 
me  rompre  le  cou.  ■  les  llomains  desultoi'ios  cquos 

et  façonnés  à  secourir  leur 
maître  ;  c'était  un  pégase  luna- 
tique quime  mordait  les  jambes 
quand  je  le  forçais  à  sauter  des 
fossés. 


Nous  ne  pousserons  pas  plus  loin  ces  coiTiparai- 
sons  de  lexles.  Le  lecteur  iiilolligenl  pi'éférera  les 
Taire  lui-iuèine.  11  coiislalcia  assez  sans  nous  quels 
devinrenl,  dans  la  rédaclion  lardivenient  remaniée, 
l'afcliaïsme  du  laiigaiic,  Fabus  des  mots  vieillis  et 
soiiveiU  bizarres,  la  passion  des  termes  teclinicpies. 

Il  verra  l'expression  de  stindcrèses  rhyctienncs 
remplacer  celle  de  «  sentiments  relii;ieu\  ».  Décaler 
le  IroHC  mis  pour  c  se  laisser  glisser  le  long  du 
tronc  ».  Tailh(de.si)om'  «  étroites  ouvertures  ».  Johi- 
iif  des  deux  tours  pour  a  qui  liait  les  deitx  tottrs  ». 


Eoxaver  pour  <<  creuser  ».  Dodiner  pour  a  som- 
meiller ».  Mon  père  me  faisait  éprouver  les  affres 
de  la  vie  remplaçant  c<  mon  père  me  faisait  trem- 
bler );.  Le  laboureur  germé  à  l'ombre  des  épis,  au 
lieu  de  v  né  à  Fombre  ».  Blandices  pour  «jouis- 
sances ».  Charmeresse,  etc.,  etc.  Nous  n'en  liniiions 
point  si  nous  voulions  enregistrer  tous  les  mots 
plus  ou  moins  étranges  dont  une  déplorable  manie 
vint  de  la  sorte  altérer  le  charme  souverain  du  texte 
primitif.  Ces  différences  entre  les  deux  rédactions 
successives,  ainsi  que  la  supériorité  de  la  première, 
ont  été  déjà  signalées  par  M.  de  Loménie,  qui  avail 
eu  connaissance  de  noire  copie. 

Nous  avons  cru  compléter  l'inlérèt  de  celte 
publication  en  l'aisanl  suivre  les  trois  premiers 
livres  des  souvenirs  de  M.  de  Cbaleaubriand  par 
la  très-remarquable  étude  que  Charles  Lenormant 
consacra  en  1850  aux  Mémoires  d'outre-tombe.  Les 
hommes  de  génie  rencontrent  rarement  des  juges 
équitables  parmi  leurs  contemporains.  Les  admira- 


XVlll  1>KÉFACE. 

leurs  comme  les  détracteurs  sont  Irop  passionnas 
dans  leurs  appréciations;  mais  le  temps  amène 
l'arrêt  impartial  et  (lélinitil\  et  si  nous  ne  nous 
trompons,  un  des  mérites  du  travail  de  M.  Lenor- 
mant  fut  d'avoir  devancé  la  postérité. 

Nous  avons  publié  ailleurs,  dans  les  Souvenirs  cl 
Correspondances  tires  des  papiers  de  madame  Réca- 
mier,  la  plupart  des  lettres  de  M.  de  Chateaubriand 
à  sa  noble  et  fidèle  amie.  Cette  publication  ne  com- 
prenait guère  pourtant  ({ue  la  correspondance  des 
années  brillantes  de  la  vie  publique  de  l'auteur  du 
Génie  du  christianisme. 

En  mettant  aujourd'hui  sous  les  regards  du  pu- 
blic une  œuvre  de  la  jeunesse  du  gi'and  poète,  la 
pensée  nous  est  venue  d'y  joindre  les  lettres  de  ses 
dernières  années  :  on  les  trouvera  à  la  fin  de  ce 
volume.  Les  infirmités  avaient  rendu  la  vieillesse 
bien  lourde  à  M.  de  Chateaubriand  et  ajouté  leur 
tristesse  à  sa  mélancolie  native,  mais  le  vieux  lion 


PRKIACE.  XiK 

blessé  n'était  pas  devenu  insensible  au\  beautés  de 
la  nature,  il  en  recevait  toujours  une  impri'ssion 
vive  et  vraie  :  l'empreinte  indélébile  de  son  génie 
ne  s'était  pas  effacée. 

On  trouvera  encore,  dans  les  lettres  et  les  billets 
que  sa  main  tremblante  était  souvent  hors  d'étal 
de  tracer,  l'allure  pittoresque  de  sa  phrase  avec 
plus  de  sensibilité'  et  une  grâce  exquise. 

lîossicii,   1"  soplcmbio  1873. 


ESQUISSE 

D  UN    MAITRE 


MEMOIRES    DE    xMA    YIE 

COMMENCÉS    EN    1809 


LIVRE    PREMIER 

Je  me  suis  souvent  dit  :  Je  n'écrirai  point  les 
mémoires  de  ma  vie,  je  ne  veux  point  imiter  ces 
hommes  qui,  conduits  par  la  vanité  et  le  plaisir  qu'on 
trouve  natiu^ellement  à  parler  de  soi,  révèlent  au 
monde  des  secrets  inutiles,  des  faiblesses  qui  ne  sont 
pas  les  leurs,  et  compromettent  la  paix  des  familles. 

Après  ces  belles  réflexions,  me  voilà  écrivant  les 
premières  lignes  de  mes  mémoires.  Pour  ne  pas 
rougir  à  mes  propres  yeux  et  pour  me  faire  illusion, 
voici  comment  je  pallie  mon  inconséquence. 

D'abord  je  n'entreprends  ces  mémoires  qu'avec  le 


2  MÉMOIPxES   DE   MA   VIE. 

dessein  formel  de  ne  disposer  d'aucun  nom  que  du 
mien  propre  dans  tout  ce  f|ui  concerne  ma  vie  pri- 
vée; j'écris  principalement  pour  rendre  compte  th 
moi  à  moi-même.  Je  n'ai  jamais  été  heureux,  je  n  ai 
jamais  atteint  le  bonheur,  que  j'ai  poursuivi  avec 
une  persévérance  qui  tient  à  l'ardeur  naturelle  de 
mon  âme;  personne  ne  sait  quel  était  le  bonheur 
que  je  cherchais,  personne  n'a  connu  entièrement 
le  fond  de  mon  cœur  :  la  plupart  des  sentiments  y 
.sont  restés  ensevelis  ou  ne  se  sont  montrés  dans 
mes  ouvrages  que  comme   appliqués  à  des  èlrcs 
imaginaires.  Aujourd'hui  que   je   regrette  encore 
mes  chimères  sans  les  poursuivre,  que  parvenu  au 
sommet  de  la  vie  je  descends  vers  la  tombe,  je  veux 
avant  de  mourir  remonter  vers  mes  belles  années, 
expliquer  mon  inexplicable  cœur,  voir  enfin  ce  que 
je  pourrai  dire  lorsque  ma  plume  sans  contrainte 
s'abandonnera  à  tous  mes  souvenirs.  En  rentrant 
au  sein  de  ma  famille  qui  n'est  plus,  en  rappelant- 
des  illusions  passées,  des  amitiés  évanouies,  j'ou- 
blierai le  monde  au  milieu  duquel  je  vis  et  auquel 
je  suis  si  parfaitement  étranger.  Ce  sera  de  plus  un 
moyen  agréable  pour  moi  d'interrompre  des  études 
pér  ibles,  et  quand  je  me  sentirai  las  de  tracer  les 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET    DE    JEUNESSE.         ;J 

tristes  vérités  de  l'histoire,  je  me  reposerai  en  écri- 
vant l'histoire  de  mes  songes. 

Je  considère  ensuite  que,  ma  vie  appai'tenant  au 
public  pai"  un  côté,  je  n'aurais  pu  échapper  à  tous 
les  faiseurs  de  mémoires,  à  tous  les  biographes 
marchands,  qui  couchent  le  soir  sur  le  papier  ce 
qu'ils  ont  entendu  dire  le  matin  dans  les  anti- 
chambres. J'ai  eu  des  succès  littéraires,  j'ai  attaqué 
toutes  les  erreurs  de  mon  temps,  j'ai  démasqué  les 
hommes,  blessé  une  multitude  d'intérêts;  je  dois 
donc  avoir  réuni  contre  moi  la  double  phalange  des 
ennemis  littéraires  et  politiques,  Ils  ne  manqueront 
pas  de  me  peindre  cà  leur  manière;  et  ne  l'onf-ils 
pas  déjà  fait  !  Dans  un  siècle  où  les  plus  grands 
crimes  commis  ont  dû  faire  naître  les  haines  les 
plus  violentes,  dans  un  siècle  corrompu,  où  les 
bourreaux  ont  un  intérêt  à  noircir  les  victimes,  où 
les  plus  grossières  calomnies  sont  celles  que  l'on 
répand  avec  le  plus  de  légèreté,  tout  homme  qui  a 
joué  un  rôle  dans  la  société  doit,  pour  la  défense 
de  sa  mémoire,  laisser  un  monument  par  lequel  on 
puisse  le  juger. 

Mais  avec  celte  idée,  je  vais  peul-ctrc  me  montrer 
meilleur  que  je  ne  suis?  j'en  serai  peul-êUe  tenté'/ 


4  MÉMOIRES    DE    MA   VIE. 

A  présent,  je  ne  le  crois  pas;  je  suis  résolu'à  dire 
toute  la  vérité.  Gomme  j'entreprends  d'ailleurs  l'his- 
toire de  mes  idées  et  de  mes  sentiments,  plutôt  que 
riiisloire  de  ma  vie,  je  n'aurai  pas  autant  de  raisons 
de  mentir.  Au  reste,  si  je  me  fais  illusion  sur  moi, 
ce  sera  de  bonne  foi,  et  par  cela  même  on  verra 
encore  la  vérité  au  fond  de  mes  préventions  per- 
sonnelles. 

Commençons  donc,  et  parlons  d'abord  de  ma  fa- 
mille; c'est  essentiel,  parce  que  le  caractère  de 
mon  père  a  tenu  en  grande  partie  à  sa  position  et 
que  ce  caractère  a  beaucoup  influé  sur  la  nature  de 
mes  idées,  en  décidant  du  genre  de  mon  éducation. 
Cependant  si  j'avais  écrit  ces  mémoires  avant  la 
révolution,  j'aurais  peut-être  évité  de  parler  long- 
temps de  mon  origine  :  né  avec  un  sentiment  absolu 
d'indépendance,  je  n'estimais  peut-être  pas  assez 
autrefois  l'avantage  d'être  sorti  d'une  ancienne 
maison;  mais  depuis  qu'on  a  voulu  prouver  que  la 
noblesse  n'était  rien,  j'ai  senti  qu'elle  valait  quelque 
chose,  et  j'aime  à  présent  à  retrouver  le  gentil- 
homme sous  la  plume  de  Montesquieu,  comme  à 
sentir  la  chevalerie  sous  la  lance  de  Bavard. 

Je  descends  d'une  des  plus  anciennes  familles  de 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET    DE    JEUNESSE.        5 

la  Bretagne  et  de  la  monarchie  française.  Si  elle  n'a 
pas  l'éclat  de  celle  des  Rohan  et  des  Montmorency- 
Laval,  avec  lesquelles  elle  rivalise  de  grandeur  et 
d'ancienneté,  c'est  que,  renfermée  dans  sa  province, 
elle  a  rarement  été  revêtue  des  grandes  charges  de 
la  couronne.  Les  Chateaubriand  se  monlrenl  dans 
notre  histoire  comme  de  très-vaillants  chevaliers, 
des  barons  puissants  et  généreux,  dont  la  devise 
était  :  Je  sème  l'or;  comme  des  seigneurs  d'un  sang 
si  illustre,  qu'ils  signaient  dans  les  actes  des  ducs 
de  Bretagne  et  se  faisaient  quelquefois  garants  de 
leurs  traités,  ainsi  qu'il  arriva  dans  les  fameux 
démêlés  de  Jean  II  et  du  connétable  de  Clisson.  Mais 
ils  paraissent  avoir  eu  peu  d'ambition  et  s'être 
bornés  à  vivre  dans  leurs  châteaux,  en  réputation 
d'honneur,  d'hospitalité  et  de  piété.  —  Les  historiens 
et  les  généalogistes  varient  sur  leur  origine.  Les 
deux  branches  aînées  des  Chateaubriand  étant 
éteintes,  la  troisième  continua  le  nom  en  Bretagne. 
Elle  descendait  de  ce  Pierre  de  Chateaubriand,  fils 
de  Geoffroy  lY  de  Laroche  Baritaut,  dont  le  Père 
Anselme  fait  mention  et  dont  il  ignorait  la  descen- 
dance. Cette  branche  fut  d'abord  très-riche  et  très- 
puissante,  et  comme  on  la  retrouve  pendant  plu- 


G  MEMOIRES    DE   MA    VIE. 

sieurs  siècles  possédant  sans  altération  les  quatre 
terres  de  Beaul'oil,  de  la  Guérande,  de  Combourii-, 
de  Portrie  en  Bretagne',  sa  ligne  se  trouve  mar- 
quée par  une  possession  irrécusable.  Lorsque  Ché- 
lin  vit  nos  titres  pour  ma  présentation  à  Louis  XVI, 
f"l  pour  faire  les  preuves  de  ma  sœur  Lucile  au 
chapitre  de  Largentière  et  ensuite  à  celui  de  Re- 
rniremont,  il  déclara  qu'il  n'avait  jamais  eu  entre 
les  mains  une  plus  belle  et  plus  complète  généa- 
logie. Cette  branche  fournit  un  illustre  compa- 
gnon à  diiGuesclin;  elle  prit  les  fleurs  de  lis  sans 
nombre  au  lieu  du  croissant,  et  passa  à  la  réforma- 
tion des  états  de  Bretagne  en  1666.  Nos  titres  ont 
échappé  au  vandalisme  révolutionnaire  et  appar- 
tiennent aujourd'hui  à  mon  neveu  Louis,  comme 
ahié  de  ma  famille. 
Cependant  les  terres  immenses  des  deux  branches 

1.  Les  mémoires  du  cabinet  généalogique  mentionnent  comme 
possédées  par  divers  membres  de  la  branche  des  Ciiateaubriand  de 
Beaufort,  les  terres  de  Beaufort,  de  Guérande,  de  Marousière,  de  Por- 
trie et  de  Balestre,  mais  sans  que  cette  possession  paraisse  con- 
stante et  uniforme,  sinon  pour  Beaufort. 

Quant  à  la  date  du  chef  de  nom  et  d'armes  de  la  famille  dont  parle 
un  peu  plus  loin  l'auteur  des  mémoires,  il  n'y  a  pas  moyen  de  la 
préciser,  et  nous  croyons  qu'elle  doit  rester  vague.  L'auteur  a  écrit 
'(  en  17...  »  comme  pour  dire  :  «  au  xvni«  siècle  ». 


SOUVENIRS   D'ENFANCE    ET    DE    JEUNESSE.        7 

aîncos  des  Chateaubriand  étant  passées,  par  des 
lemmes,  dans  des  maisons  étrangères,  la  troisième 
l)ranclie  tomba  peu  à  peu  dans  la  pauvreté  par  des 
subdivisions  de  partage.  Les  aînés  emportant  tou- 
jours les  deux  tiers  des  biens  et  ne  laissant  pour 
recueiliii'  leur  succession  que  des  fdles,  il  arriva 
(jue  les  cadets  se  trouvèrent  bientôt  sans  fortune  ;  il 
nr'  leur  resta  que  leurs  parchemins,  leur  entrée  aux 
('■tais  de  Bretagne  qui  attestait  leur  nobfc  origine, 
leur  épée  de  fer,  de  l'orgueil  et  un  nom  oublié. 

Le  chef  de  nom  et  d'armes  de  la  famille  des  Cha- 
teaubriand était  en  17...  un  chevalier  de  Chateau- 
])riand  de  la  Guérande,  ivrogne  décidé,  veuf  d'une 
femme  no])le  dont  il  n'avait  eu  qu'une  fille.  Ce  che- 
valier passait  ses  jours  à  boire  dans  sa  gentilhom.- 
mière,  jurant  quand  il  était  ivre  :  Foi  de  Chateau- 
lu'iand  !  vivant  dans  le  désordre  avec  ses  servantes 
et  niellant  les  plus  beaux  titres  de  sa  maison  h  cou- 
vrir des  pots  de  beurre. 

En  même  temps  que  ce  clievalier  de  Chateau- 
briand de  la  Guérande,  vivait  un  arrière-cadel,  cou- 
sin de  ce  chevalier  et  plus  pauvre  encore  que  lui, 
car  il  possédait  en  tout  cinq  cents  livres  de  rente  : 
c'était  le  père  de  mon  père.  Il  avait  épousé  Péiro- 


8  MÉMOIRES   DE  MA    VIE. 

nille  Lamoiir  de  Langégu,  d'une  ancienne  famille 
de  Bretagne.  Il  mourut  assez  jeune. 

Ma  grand'mère,  que  j'ai  connue  dans  mon  enfance 
et  qui  a  quatre-vingts  ans  était  belle  encore,  se  trouva, 
au  décès  de  mon  grand-père,  chargée  de  quatre  fils, 
dont  mon  père,  René  de  Chateaubriand,  était  le  troi- 
sième ;elle  habitait  dans  la  plus  grande  détresse  un 
petit  manoir  aux  environs  de  Dinan.  Pour  comble  de 
malheur,  elle  fut  contrariée  dans  ses  desseins  par  le 
caractère  de  ses  fils  aînés.  Celui  à  qui  le  magnifique 
héritage  était  dévolu,  comme  chef  de  la  famille, 
se  trouva  avoir  le  goût  des  lettres.  A  l'âge  de  vingt 
ans  il  partit  à  pied  pour  Paris  et  s'ensevelit  dans  une 
bibliothèque.  Sa  mère  lui  envoyait  tous  les  ans 
250  francs,  la  moitié  juste  du  revenu  paternel.  Il 
mourut  inconnu  au  milieu  des  livres,  il  s'occupait 
de  recherches  historiques.  Pendant  sa  vie,  qui  fut 
courte,  il  icrivait  chaque  premier  de  janvier  une 
lettre  à  sa  mère;  c'est  le  seul  signe  d'existence  qu'il 
donnât  jamais  à  ses  parents.  — L'autre  fils,  qui  sui- 
vait immédiatement  ce  fils  aîné,  avait  été  envoyé  au 
collège  de  Dinan.  Ma  grand'mère  voulait  le  faire 
entrer  dans  l'Église  et  comptait  sur  lui'pour  le  sou- 
tien de  ses  frères.  Il  se  fit  prêtre  en  effet  :  mais  au 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET    DE    JEUNESSE.        9 

lieu  de  chercher  des  bénéfices,  que  son  nom  hii  au- 
rait facilement  procurés,  il  ne  voulut  jamais  rien  de- 
mander, par  fierté  et  par  insouciance.  Il  se  fit  curé 
de  campagne  ;  il  avait  la  passion  de  la  poésie  :  ses  vers, 
dont  j'ai  vu  un  grand  nombre,  avaient  la  mollesse 
de  ceux  de  Ghaulieu,  avec  un  léger  ton  épigramma- 
tique.  Ce  singulier  curé  fut  adoré  de  ses  paroissiens. 
Son  nom,  illustre  en  Bretagne,  excitait  d'abord  l'éton- 
nement;  ensuite  son  caractère  joyeux,  le  culte  que 
cette  autre  espèce  de  Rabelais  avait  voué  aux  Muses 
dans  un  presbytère  attirait  à  lui,  on  venait  le  voir 
de  toutes  parts;  il  donnait  tout  ce  qu'il  avait,  et 
n'était,  à  la  lettre,  pas  maître  chez  lui;  il  mourut 
insolvable,  et  ma  grand'mère  n'osa  prendre  sa  ché- 
tive  succession  que  sous  bénéfice  d'inventaire.  Les 
paysans  s'assemblèrent,  déclarèrent  qu'on  faisait  in- 
jure à  la  mémoire  de  leur  curé,  et  se  chargèrent  d'ac- 
quitter ses  dettes;  en  conséquence,  ils  l'enterrèrent 
à  leurs  frais,  liquidèrent  sa  succession  et  envoyèrent 
à  sa  famille  le  peu  qu'il  avait  laissé. 

Quelle  singulière  destinée  avait  donné  aux  des- 
cendants des  barons  de  Chateaubriand  le  lîoùt  des 
lettres,  à  la  fois  pour  les  perdre  et  les  consoler! 

Voilà  mes  deux  oncles,  l'un  érudit  et  l'autre 


10  MÉMOIRES    DE   MA    VIE, 

poëte  ;  mon  frère  aîné  faisait  agréablement  les  vers  ; 
une  de  mes  sœurs,  madame  de  Farcy,  avait  un  véri- 
table talent  pour  la  poésie  ;  une  autre  de  mes  sœurs, 
la  ehanoinesse,  sera  connue  par  quelques  écrits  admi- 
rables; moi,  j'ai  barbouillé  du  papier.  Mon  frère  a 
péri  sur  l'échafaud;  mes  deux  sœurs  ont  quitté  une 
vie  de  douleur  après  avoir  langui  dans  les  prisons; 
mes  doux  oncles  ne  laissèrent  pas  de  quoi  payer  les 
quatre  i)lanches  de  leur  cercueil;  les  lettres  ont 
causé  mes  joies  et  mes  peines,  et  je  ne  désespère 
]»as  de  mourir  à  Fôlipital. 

Ma  grand'mère,  s'étant  inutilement  épuisée  pour 
faire  quelque  chose  de  ses  deux  fils  aînés,  ne  pou- 
vait plus  rien  pour  les  deux  cadets.  A  l'époque  de 
la  naissance  de  mon  père,  presque  aucun  Breton  ne 
servait;  madame  de  Sévigné  remarque  ({ue  son  iils 
était  pour  ainsi  dire  le  seul  gentilhomme  breton  qui 
se  trouvât  dans  l'armée.  Il  faut  excepter  de  cette 
remarque  les  autres  grands  barons  qui,  n'ayant 
pas,  comme  ceux  de  mon  nom,  perdu  leur  fortune, 
étaient  devenus  Français,  pour  parler  comme  on 
parle  en  Bretagne,  et  ne  vivaient  plus  en  province. 
Cette  antipathie  des  Bretons  pour  le  service  de 
teiTe  subsistait  encore  en  uartie  au  commençei-non! 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE    JEUNESSE.       11 

do  la  révolution,  et  nous  nous  regardions  toujours 
un  peu  comme  des  étrangers  dans  les  armées  du 
roi  de  France. 

Ma  grand'mère  ne  pouvait  donc  pas  avoir  l'idée, 
contre  les  mœurs  et  l'esprit  de  sa  province,  de  pla- 
cer ses  fils  cadets  dans  des  régiments.  Gomment 
d'ailleurs  les  eût-elle  envoyés  au  service?  elle  n'avait 
pas  même  la  petite  somme  nécessaire  pour  les  vêtir. 
Celte  famille,  qui  avait  semé  l'or,  voyait  de  son  toit 
de  chaume  les  grands  châteaux  qui  jadis  apparte- 
naient à  ses  pères.  Elle  avait  présidé  les  états  de 
Bretagne  comme  possédant  une  des  grandes  baron- 
nies,  elle  avait  signé  aux  traités  des  souverains  et  ello 
n'aurait  pas  eu  le  crédit  d'obtenir  une  sous-lieule- 
nance  pour  l'héritier  de  son  nom.  Ensuite  à  cette  épo- 
que les  armes  de  France  avaient  perdu  leur  gloire  : 
nul  espoir  de  réussir  par  ses  talents  militaires  au- 
près d'une  cour  qui  regardait  elle-même  la  guerre 
comme  un  fléau  et  la  noblesse  comme  un  préjugé. 

Il  restait  à  la  pauvre  noblesse  liretonne  une  res- 
source :  la  marine  rovale.  Ma  <?rand'mère  cssava 
d'en  profiter  poui'  son  lils  René  :  il  avait  alors  douze 
ans;  mais  il  follait  d'abord  se  rendre  à  Brest,  y 
vivre,  s'y  équiper,  acheter  runitorme,  les  armes, 


12  MÉMOIRES   DE   MA  VIE. 

les  livres  nécessaires  à  un  officier  de  marine;  ma 
grand'mère  fit  de  vains  efforts,  elle  ne  put  parvenir 
à  équiper  son  fils,  quoiqu'elle  vendît  pour  cela  son 
linge,  quelques  dentelles  et  jusqu'à  son  anneau  de 
mariage.  Le  brevet  demandé  au  ministre  de  la  ma- 
rine n'arriva  point ,  faute  de  protecteur*  pour  en 
solliciter  fexpédition,  enfin  tout  manqua,  et  ma 
malheureuse  grand'mère  tomba  malade  de  chagrin. 
Ce  fut  alors  que  mon  père  donna  la  première 
marque  de  ce  caractère  ferme  et  pour  ainsi  dire 
terrible  que  je  lui  ai  connu  :  il  avait  environ  treize 
ans;  s' étant  aperçu  du  chagrin  de  sa  mère,  il  ap- 
procha du  lit  où  elle  était  couchée  et  lui  dit  :  Ma 
mère,  ayez  bon  courage,  je  ne  veux  plus  vous  affli- 
ger et  être  un  fardeau  pour  vous  !  laissez-moi  aller 
faire  fortune...  Sur  cela  ma  grand'mère  se  prit  à 
pleurer  ;  c'est  à  mon  père  lui-même  que  j'ai  cent 
fois  entendu  raconter  cette  scène.  «  René,  répondit 
ma  grand'mère,  que  veux-tu  faire?  Laboure  ton 
champ  avec  moi.  —  Il  ne  peut  pas  nous  nourrir,  dit 
mon  père.  Laissez-moi  partir,  je  m'embarquerai, 
je  ferai  fortune  et  je  viendrai  vous  secourir.  —  Eh 
bien,  dit  la  mère  pleurant  toujours,  va  donc  où 
Dieu  veut  que  tu  ailles!  Et  elle  embrassa  l'enfant 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE    JEUNESSE.      13 

avec  des  sanglots.  Le  soir  même,  mon  père  fit  un 
petit  paquet  de  ses  hardes,  le  mit  sur  son  dos,  quitta 
la  ferme  maternelle,  arriva  à  Dinan,  où  une  parente 
de  sa  mère  lui  donna  une  lettre  pour  un  armateur 
de  Saint-Malo.  L'armateur  l'accueillit  avec  bonté  et 
le  fit  embarquer  comme  volontaire  sur  une  goélette 
armée  qui  mit  à  la  voile  quelques  jours  après. 

La  petite  république  malouine  soutenait  seule 
alors  sur  la  mer  l'honneur  du  pavillon  français  et 
se  montrait  la  digne  patrie  de  Jacques  Cartier  et  de 
duGuay-Trouin.  Dès  sa  première  course  mon  père  fut 
blessé  deux  fois  dans  un  de  ces  combats  dont  Tobs- 
curité  laisse  au  péril  toute  sa  grandeur  et  à  la  va- 
leur tout  son  mérite.  La  goélette  fut  prise  et  mon 
père  mené  prisonnier  en  Angleterre  ;  de  là  il  revint 
en  France,  moins  riche  et  moins  heureux  que  ja- 
mais, se  rembarqua,  fit  naufrage  sur  la  côte  d'Es- 
pagne, traversa  à  pied  ce  noble  pays  que  son  fils 
devait  parcourir  un  jour,  poussé  par  d'autres  pas- 
sions et  d'autres  malheurs,  fut  attaqué  par  des  vo- 
leurs dans  la  Gahce,  passa  à  Bayonne  sur  un  vais- 
seau, et  surgit  encore  au  toit  paternel.  Son  courage, 
son  esprit  d'ordre  l'avaient  fait  connaître  ;  de  riches 
colons  s'intéressèrent  à  son  sort,  il  fut  envoyé  aux 


U  MÉMOIRES    DE  MA   VIE. 

Iles  et  commença  à  jeter  les  fondements  de  la  nou- 
velle fortune  de  sa  famille. 

Ma  grand'mère  fut  dans  la  joie.  Elle  confia  à  son 
fils  René  son  dernier  lils  Pierre,  surnommé  M.  de 
Chateaubriand  du  Plessis  et  dont  nous  avons  vu  le 
fils,  Armand  de  Chateaubriand,  fusillé  par  Bonaparte 
le  vendredi  saint  de  l'année  4808.  Mon  infortuné 
cousin  est,  pour  ainsi  dire,  le  dernier  gentilhomme 
français  mort  pour  la  cause  de  la  monarchie.  Mon 
père  se  chargea  volontiers  du  soin  de  son  frère, 
quoiqu'il  eût  contracté  par  l'habitude  de  souffrir 
un  caractère  qu'il  conserva  toute  sa  vie.  Le  non 
ignara  mali  n'est  pas  toujours  vrai,  le  malheur  à 
ses  duretés  comme  ses  tendresses.  Mon  père  était 
grand  et  sec,  il  avait  le  nez  aquilin,  les  lèvres  pâles, 
les  yeux  bleus  et  petits.  Je  n'ai  jamais  vu  un  pareil 
regard  :  dans  la  colère  ses  yeux  lançaient  véritable- 
ment des  flammes;  une  seule  passion  le  dominait, 
celle  de  son  nom  ;  il  ne  vivait  que  pour  rendre  à  sa 
famille  l'éclat  qu'elle  avait  perdu  ;  son  orgueil  blessé 
par  sa  première  position,  par  le  sentiment  de  l'in- 
justice humaine,  dégénéra  dans  une  tristesse  pro- 
fonde que  l'âge  ne  fit  qu'augmenter,  et  dans  un 
silence  dont  il  ne  sortait  que  par  des  explosions  de 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET    DE   JEUNESSE,       L". 

colère;  du  reste,  les  qualités  du  gentilhomme,  le 
courage,  la  probité,  l'honneur,  brillaient  chez  lui 
au  suprême  degré.  Avare,  dans  l'espoir  de  rétablir 
son  nom  et  de  laisser  à  sa  famille  une  vaste  fortune, 
il  avait  dans  l'occasion  et  tout  naturellement  les  plus 
grandes  manières,  il  était  presque  toujours  magni- 
liquement  vêtu.  Hautain  aux  états  de  Bretagne  avec 
les  gentilshommes,  despotique  avec  ses  vassaux, 
taciturne  et  menaçant  dans  son  intérieur,  ce  qu'on 
sentait  en  le  voyant  c'était  la  crainte  ;  s'il  eût  vécu 
jusqu'à  la  révolution,  et  s'il  eût  été  plus  jeune,  il 
aurait  joué  un  grand  rôle  ou  se  serait  fait  massacrer 
dans  son  château.  Il  avait  certainement  du  génie,  et 
je  ne  doute  pas  qu'à  la  tête  de  l'administration  ou  des 
armées,  c'eût  été  un  homme  extraordinaire. 

Ce  fut  au  retour  d'une  de  ses  courses,  lorsqu'il 
commençait  à  être  moins  malheureux,  qu'il  songea  à 
se  marier.  Apolline  de  Bédée,  manière,  était  la  qua- 
trième fille  d'un  ancien  gentilhomme  qui  vivait  à  la 
campagne  dans  une  terre  auprès  de  Plancouët,  village 
cliarmant  situé  entreDinan,  Saint-Malo  et  Lamballe. 
La  gi-and'mère  de  ma  mère  avait  été  élevée  à  Saint- 
Cyr  dans  les  dernières  années  de  madame  de  Main- 
tenpn,  elle  avait  soigné  l'éducation  de  ses  filles  et 


16  MÉMOIRES    DE  MA   VIE, 

petites-filles.  Ma  mère,  douée  de  beaucoup  d'esprit 
et  d'une  imagination  prodigieuse,  avait  été  nourrie 
dans  son  enfance  de  la  lecture  de  Fénelon,  de  Ra- 
cine et  de  madame  de  Sévigné,  et  instruite  par  son 
aïeule  de  toutes  les  anecdotes  de  la  cour  de 
Louis  XIV  :  elle  savait  tout  Cyrus  par  cœur.  Apol- 
line de  Bédée  n'était  pas  jolie,  elle  était  au  con- 
traire petite  et  laide,  mais  elle  avait  les  plus  beaux 
yeux  du  monde.  Rien  ne  contrastait  davantage  que 
l'élégance  de  ses  manières  et  l'allure  vive  de  son 
humeur,  avec  la  rudesse  et  le  calme  menaçant  de 
mon  père.  Aimant  la  société  autant  qu'il  aimait  la 
solitude,  aussi  pétulante  qu'il  était  froid,  elle  n'avait 
pas  un  goût  qui  ne  fût  opposé  à  ceux  de  son  mari  ; 
la  contrariété  qu'elle  éprouva  dans  ses  penchants 
la  rendit  peu  à  peu  rêveuse  et  mélancolique,  de  lé- 
gère et  gaie  qu'elle  était  par  caractère.  Obligée  de 
se  taire  quand  elle  aurait  voulu  parler,  elle  s'en  dé- 
dommageait par  une  espèce  de  tristesse  bruyante 
entrecoupée  de  soupirs  qui  interrompait  seule  la 
tristesse  muette  de  mon  père  :  pour  la  piété  ma 
mère  était  un  ange. 

Mon  père  était  âgé  de  trente-cinq  anslorsqu'il  épousa 
Apolline  de  Bédée.  Comme  elle  n'avait  presque  rien, 


SOUVENIRS   D'ENFANCE  ET   DE    JEUNESSE.       17 

que  lui-même  ne  possédait  rien  encore,  il  s'établit 
avec  elle  à  Saint-Malo,  d'où  il  était  parti  pour  lutter 
contre  la  fortune  ;  ma  mère  mit  au  monde  un  fils 
qui  mourut  au  berceau  et  qui  fut  nommé  Geoffroi 
ou  Geffroy,  comme  tous  les  aînés  de  ma  famille.  Ce 
fils  fut  suivi  d'un  autre  fils  et  de  deux  filles  qui  ne 
vécurent  que  quelques  mois.  Ces  quatre  enfants 
périrent  par  la  même  cause  :  d'un  épanchement  de 
sang  au  cerveau.  Enfin  ma  mère  accoucha  d'un 
troisième  garçon  qu'on  appela  Jean-Baptiste  ;  c'est 
lui  qui  devint  dans  la  suite  le  petit-gendre  de 
M.  de  Malesherbes  et  qui  eut  l'honneur  de  monter 
sur  l'échafaud  avec  cet  homme  illustre.  Après  Jean- 
Baptiste,  quatre  filles,  Marianne,  Bénigne,  Julie  et 
Lucile,  toutes  quatre  d'une  rare  beauté,  et  dont  les 
deux  aînées  ont  seules  survécu  avec  moi  aux  orages 
de  la  révolution.  Je  fus  dans  l'ordre  de  naissance 
le  dernier  de  ces  infortunés.  Je  vins  au  monde  le 
■4  octobre  de  l'année  1798.  La  maison  dans  laquelle 
je  suis  né  appartenait  alors  à  M.  de  Boisgarriau,  père 
de  la  princesse  de  Carignan.  Cette  maison  est  située 
dans  une  petite  rue  de  Saint-Malo,  appelée  la  rue  des 
Juifs  ;  la  chambre  où  ma  mère  accoucha  domine  les 
murs  déserts  de  la  ville  et  donne  sur  une  mer  qui 


18  MÉMOIRES   DE   iMA   VIE. 

s'étend  à  perte  de  vue,  en  se  brisant  parmi  do< 
écueils.  J'eus  pour  parrain  mon  malheureux  frère,  et 
pour  marraine  madame  la  comtesse  de  Plouër,  fille 
du  maréchal  de  Contades.  Je  fus  nommé  François  du 
jour  oi^i  j'étais  né,  et  René  à  cause  de  mon  père. 
J'étais  presque  mort  quand  je  sortis  du  sein  mater- 
nel, et  les  mugissements  des  vagues  battues  par  une 
tempête  d'équinoxe  empêchaient  d'entendre  mes 
cris.  Mes  sœurs,  me  tenant  encore  enfant  dans  leurs 
bras  à  la  fenêtre  de  la  chambre  de  ma  mère,  m'ont 
souvent  raconté  les  circonstances  de  ma  naissance. 
La  tristesse  de  ces  premières  impressions  ne  s'est 
jamais  effacée  de  ma  mémoire,  et  il  n'y  a  pas  de  jour 
encore  où,  en  rêvant  à  ce  que  j'ai  été,  je  ne  revoie 
en  pensée  le  rocher  sur  lequel  je  suis  né,  la  cham- 
bre où  ma  mère  me  fit  le  funeste  présent  de  la  vie, 
la  tempête  et  les  flots  dont  le  bruit  berça  mon  pre- 
mier sommeil,  le  frère  infortuné  qui  me  donna  un 
nom  que  j'ai  presque  toujours  traîné  dans  le  mal-- 

hi'ur.  C'est  à  moi  que  s'appliquent  trop  bien  les  vers 
(|r   Luci'èco  : 

Tuin  porro  puer,  ut  sœvis  projeclus  ab  undis 
Navita,  nudus  liumi  jacet,  inCans,  indigus  omni 
Vitali  auxilio,  cum  primum   in  luminis  oras 
Piscibus  ex  alvo  matris  nalura  profudit. 

Lucrèce,  v,  222. 


SUL'VENIRS    D'ENFANCE  ET   DE   JEUNESSE  19 

Il  semble  que  le  ciel  ait  voulu  rassembler  toutes 
ces  circonstances  pour  placer  dans  mon  berceau 
une  image  de  mes  destinées  et  me  faire  pressentir 
que  je  ne  serais  qu'un  voyageur  livré  au  caprice  des 
vents  et  du  sort. 

Je  fus  mis  en  nourrice  à  ce  joli  village  de  Plan- 
couët  dont  j'ai  parlé.  L'unique  frère  de  ma  mère, 
le  comte  de  Bédée,  avait  près  de  ce  village  un  châ- 
teau très-agréable  qu'il  avait  nommé  Mon  Choix.  Les 
biens  de  ma  grand'mère  maternelle  se  trouvaient 
dans  les  environs  ;  ma  grand'mère  elle-même  vivait 
retirée  avec  sa  sœur,  mademoiselle  de  Boisteilleul, 
dans  un  hameau  qui  n'était  séparé  du  village  de 
Plancouët  que  par  un  pont  et  qu'on  appelait  TAb- 
baye,  à  cause  d'une  abbaye  de  brnédiclines  consa- 
crée dans  ce  lieu  à  Notre-Dame  de  Nazareth.  La  pre- 
mière nourrice  qu'on  me  donna  se  trouva  stérile; 
on  ne  s'en  aperçut  pas  d'abord,  je  pensai  mourir; 
ma  bizarre  destinée  s'obstinait  à  me  faire  vivre; 
une  pauvre  femme  amie  de  ma  nourrice  et  nouvel- 
lement accouchée  me  prit  sur  son  sein  avec  son  nour- 
risson, croyant  que  j'allais  expirer.  Elle  me  voua 
à  la  patronne  du  hameau,  à  Notre-Dame  de  Naza- 
reth, et  promit  que  si  j'en  revenais  je  porterais  le 


20  MÉMOIRES    DE   MA  VIE. 

bleu  et  le  blanc  jusqu'à  l'âge  de  sept  ans  en  l'hon- 
neur de  la  sainte  Vierge.  Ma  mère  ratifia  son  vœu  : 
je  fus  sauvé.  Si  Ton  m'eût  laissé  mourir,  on  m'eût 
rendu  un  grand  service  ;  mais  il  entrait  dans  les 
desseins  de  Dieu  d'accorder  au  vœu  de  l'obscurité 
et  de  l'innocence  la  conservation  d'une  vie  qu'une 
vaine  renommée  devait  atteindre  et  que  devaient 
troubler  tant  de  passions. 

A  quatre  ans,  je  fus  reporté  à  Saint-Malo  chez 
ma  mère.  Mon  père  venait  d'acheter  le  vieux  châ- 
teau de  Combourg,  dont  madame  de  Sévigné  a 
vanté  les  bois.  Mon  père  désirait  surtout  rentrer  | 
dans  les  biens  qui  avaient  appartenu  à  ses  ancêtres  ; 
mais  ne  pouvant  traiter  pour  la  baronnie  de  Cha- 
teaubriand, passée  dans  la  maison  de  Condé,  il  s'était 
déterminé  à  faire  l'acquisition  de  Combourg,  que 
plusieurs  branches  de  notre  famille  avait  jadis  pos- 
sédé. Combourg,  dans  l'origine,  formait  une  partie 
de  l'immense  héritage  d'Eudon,  père  du  premier 
Briand;  et  dès  l'an  1100,  il  y  avait  un  château  dans 
ce  lieu;  de  plus  le  maréchal  de  Duras,  qui  vendit 
Combourg  à  mon  père,  le  tenait  par  succession  d'une 
dame  de  Coëtquen,  notre  proche  parente.  Ce  fut  le 
même  maréchal  qui,  comme  notre  aUié,  nous  pré- 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET    DE   JEUNESSE.       21 

senta  dans  la  suite  à  Louis  XYI,  morTfrère  et  moi. 
Tandis  que  le  comte  de  Chateaubriand  poursuivait 
ses  plans  pour  le  rétablissement  de  sa  famille  et  com- 
mençait à  en  rassembler  les  titres  dans  sa  gothique 
demeure,  il  fixait  le  sort  de  ses  enfants  ;  une  charge  de 
conseiller  au  parlement  de  Bretagne  devait  être  le  lot 
de  mon  frère,  qui  avait  onze  ans  de  plus  que  moi  ;  je 
fus  destiné  à  la  marine  royale.  On  sera  étonné  peut- 
être  de  voir  un  homme  dévoré  de  l'orgueil  de  son 
nom  choisir  pour  son  fils  aîné  une  carrière  si  peu 
l'clatante,  mais  c'étaient  là  les  idées  de  tous  les  gen- 
tilshommes bretons.  Le  fds  aîné  dans  le  parlement 
qui  était  noble,  le  second  fils  dans  la  marine,  et  le 
troisième,  quand  il  y  en  avait  un,  dans  l'Église; 
l'éloignement  ou  plutôt  la  haine  du  service  de  la 
cour  était,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  naturel  à  tout 
Breton  et  particulièrement  à  mon  père.  L'aristo- 
cratie de  nos  états  fortifiait  en  lui  ce  sentiment,  et 
l'abaissement  de  sa  famille,  qui  avait  rendu  de  si 
grands  services  à  la  couronne  sous  saint  Louis, 
Charles  V  et  Henri  IV,  lui  faisait  regarder  les  rois  de 
France  comme  une  race  d'ingrats.  Il  est  curieux  de 
remarquer  cet  esprit  d'indépendance  de  ma  pro- 
vince jusque  dans  la  nouvelle  constitution  de  la 


22  MÉMOIRES   DE  MA  VIE. 

France,  les  Bretons  sont  presque  tous  dans  Toppo- 
sition  ;  toujours  loyaux  envers  le  prince,  ils  n'ont 
jamais  pu  souffrir  les  ministres. 

Mon  sort  étant  irrévocablement  fixé,  on  me  livra 
à  une  enfance  oisive.  Quelques  notions  de  dessin, 
de  lantiue  anglaise  et  de  mathématiques  paraissaient 
plus  que  suffisantes  pour  l'éducation  d'un  cadet  voué 
d'avance  à  la  rude  vie  d'un  marin.  Quand  je  fus 
rapporté  à  Saint-Malo,  mon  père  commençait  à  faire 
de  fréquents  voyages  à  Gombourg,  où  il  finit  par  se 
fixer  avec  sa  famille.  Mon  frère  était  au  collège  de 
Saint-Brieuc,  et  mes  quatre  sœurs  vivaient  auprès 
de  ma  mère.  Toute  la  tendresse  de  celle-ci  était 
portée  sur  son  fils  aîné,  non  qu'elle  n'aimât  pas  ses 
autres  enfants,  mais  elle  témoignait  une  préférence 
aveugle  au  jeune  comte  de  Gombourg.  J'avais  bien, 
il  est  vrai,  comme  garçon,  comme  le  dernier  venu, 
comme  chevalier  (c'était  ainsi  qu'on  m'appelait) 
quelques  privilèges  sur  mes  sœurs,  mais  en  dernier 
résultat  j'étais  abandonné  aux  soins  des  domestiques  ; 
ma  mère,  d'ailleurs  pleine  d'esprit  et  de  vertus,  était 
préoccupée  par  son  amour  pour  mon  IVèie,  par  les 
soins  de  la  société  et  par  les  devoirs  de  la  religion. 
La   comtesse  de  Plouër,  ma  marraine,   était   son 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE   .lEUNESSE.      23 

amie  intime;  elle  voyait  aussi  beaucoup  les  pareil!? 
de  Maupertuis  et  de  Fabbé  Trublet,  tous  deux  nés 
àSaint-Malo;  elle  aimait  la  politique,  le  bruit,  le 
monde  :  elle  s'était  jetée  avec  chaleur  dans  l'af- 
faire de  M.  de  Lachalotais;  elle  rapportait  dans  sou 
intérieur  une  humeur  iirondeuse,  une  imagination 
distraite,  un  esprit  de  parcimonie  et  de  chicane  qui 
nous  empêchèrent  d'abord  de  reconnaître  ses  admi- 
rables qualités.  Avec  de  l'ordre,  ses  enfants  étaient 
tenus  sans  ordre;  avec  de  la  générosité,  elle  avait 
l'apparence  de  l'avarice;  avec  de  la  douceur  d'âme, 
elle  grondait  toujours;  mon  père  était  la  terreur 
des  domestiques,  ma  mère  en  était  le  fléau. 

De  ce  caractère  de  mes  parents  sont  nés  les  luv- 
miers  sentiments  de  ma  vie.  Je  trouve  un  charme 
triste  à  remonter  du  présent  à  la  source  do  mes 
penchants,  et  à  me  demander  quelles  lurent  les 
personnes  que  j'aimai  aussitôt  que  je  sentis  mon 
existence.  Hélas!  dans  l'enfance  même,  les  ten- 
dresses sont  mêlées  de  larmes,  l'homme  ne  s'attache 
à  quelque  chose  que  pour  être  malheureux. 

Mon  premier  penchant  ne  fut  pas  bifn  noble,  ce 
ne  fut  point  ma  famille  qui  l'obtint,  ceci  pourra 
faire  faire  des  réflexions  aux  pères  et  mères:  j'aimai 


24  MÉMOIRES   DE   MA   VIE. 

avec  fureur  celle  qui  prit  soin  de  moi  ;  c'était  une 
bonne  fille  appelée  la  Villeneuve,  dont  j'écris  le  nom 
avec  un  mouvement  de  reconnaissance  et  les  larmes 
aux  yeux.  La  Villeneuve  était  une  espèce  de  surin- 
tendante de  la  maison,  tantôt  bonne  d'enfant, 
tantôt  à  l'office,  tantôt  à  la  cuisine;  me  portant 
partout  dans  ses  bras,  me  donnant  à  la  dérobée  tout 
ce  qu'elle  pouvait  trouver,  essuyant  mes  pleurs, 
m'embrassant,  me  jetant  dans  im  coin,  me  repre- 
nant et  marmottant  toujours  :  t'  C'est  celui-là  qui  ne 
sera  pas  fier,  qui  a  un  bon  cœur,  qui  aime  les 
pauvres  gens  ;  tiens  !  petit  garçon  !  )»  Et  elle  me  bour- 
rait de  vin  et  de  sucre.  Je  ne  pouvais  quitter  cette 
femme.  Je  poussais  des  cris  aigus  s'il  fallait  m'en 
séparer;  ayant  été  une  fois  renvoyée  par  ma  mère, 
on  fut  obligé  de  la  faire  revenir  ou  je  serais  mort. 
Je  restai  pâmé  de  douleur  une  journée  entière,  re- 
fusant toute  nourriture.  En  me  rappelant  la  vio- 
lence de  mon  chagrin,  je  vois  que  les  enfants  sont 
capables  d'aimer  plus  fortement  qu'on  ne  pense. 

Le  valet  de  chambre  de  mon  père,  le  bon  La- 
france,  partageait  avec  la  Villeneuve  une  partie  de 
mes  affections..  Mais  bientôt  je  contractai  une  ami- 
tié plus  digne,  qui  fit  longtemps  le  charme  et  qui 


SOVVEMRS   D'KNFANCE   ET   DE   JEUNESSE.      25 

fait  aujourd'hui  le  regret  de  ma  vie.  Lucile,  la  qua- 
trième de  mes  sœurs,  avait  deux  ans  de  plus  que 
moi;  comme  la  dernière  des  quatre  filles,  elle  était 
la  plus  négligée  et  la  moins  aimée.  Elle  n'avait  que 
la  dépouille  de  ses  sœurs.  Qu'on  se  représente  une 
pauvre  petite  fille  maigre,  trop  grande  pour  son  âge, 
ayant  des  bras  dégingandés,  un  air  timide  et  mal- 
heureux, languissant  dans  un  coin  comme  une  che- 
vrette malade;  qu'on  se  représente  encore  cette 
pauvre  petite  fille  parlant  avec  difficulté  et  ne  vou- 
lant rien  apprendre,  et  qu'on  lui  mette  une  robe 
usée,  faite  pour  une  autre  taille  que  la  sienne, 
qu'on  renferme  sa  poitrine  dans  un  corps  piqué 
dont  les  pointes  lui  faisaient  des  plaies  aux  côtés, 
qu'on  soutienne  son  long  cou  par  un  collier  de  fer 
garni  de  velours  brun,  des  cheveux  retroussés  sur 
le  haut  de  la  tête,  fortement  poudrés  et  pommadés, 
avec  un  toquet  d'étoffe  noire  :  voilà  la  pauvre  créa- 
ture qui  me  frappa  en  rentrant  sous  le  toit  paternel. 
Personne  n'aurait  soupçonné  dans  la  chétive  Lucile 
les  talents  et  la  beauté  qui  devaient  un  jour  se  mon- 
trer en  elle.  Elle  me  fut  livrée  comme  un  jouet  et 
comme  ma  servante  :  je  n'abusai  point  de  mon  pou- 
voir. Si  quelque  chose  me  faisait  m'estimer  moi- 


"26  MÉMOIRES    DE    MA    VIE 

même,  ce  serait  le  sentiment  que  j'éprouvai  à  l'àijfe 
de  six  ans  pour  ma  sœur;  au  lieu  de  la  soumettre  à 
mes  volontés,  je  devins  son  défenseur  :  j'avais  li^ 
cœur  gros  lorsque  je  la  voyais  plus  mal  habillée  que 
mes  autres  sœurs.  Quand  le  maître  d'écriture  la 
grondait  ou  lui  donnait  des  coups  de  règle  sur  ses 
doigts,  enflés  par  les  engelures,  je  me  jetais  furieux 
sur  le  maître.  Si  on  la  punissait,  il  fallait  abréger  la 
pénitence  ou  consentir  à  entendre  mes  éternels 
pleurs.  Mon  cœur  saignait  de  l'injustice  dont  ma 
Lucile  était  l'objet.  Le  sentiment  le  plus  prononcé 
en  moi  est  certainement  l'horreur  de  l'oppression  et 
le  désir  de  secourir  la  faiblesse.  Ce  désir  m'a  sou- 
vent compromis,  car  il  m'entraîne  d'une  manière 
irrésistible;  voilà  pourquoi  les  triomphes  des  mé- 
chants, loin^de  me  faire  céder,  m'ont  constamment 
porté  à  la  résistance.  Plus  le  crime  obtient  de  vic- 
toires, moins  je  capitule.  11  m'a  quelquefois  tenu  la 
baïonnette  sur  la  poitrine,  il  a  mis  ma  vie  et  ma  for- 
tune au  prix  de  mon  silence,  mais  j^ai  toujours, 
comme  d'Assas,  crié  à  ceux  qui  me  suivaient  :  «  A 
moi,  c'est  l'ennemi!   » 

Je   croissais  donc  sans  étude  dans  ma  famille. 
Nous  n'habitions  plus  la  maison  où  je  suis  né;  ma 


SOU^W^ÎS'ir.S  D'ENFANCE  ET  DE  JEUNESSE.   "27 

mère  occupail  un  très-bel  hôtel  en  lace  de  la  porte 
de  la  ville  qui  s'ouvre  sur  la  chaussée  appelée  le 
Sillon,  parce  qu'elle  s'élève  en  effet  comme  le  dos 
d'un  sillon,  au  milieu  des  flots. 

Sainl-Malo  est  bâti,  comme  on  sait,  dans  une  île 
qui  n'est  jointe  à  la  terre  ferme  que  par  la  chaussée 
dont  je  viens  de  parler.  Cette  chaussée  a  une  demi- 
lieue  de  long;  elle  est  battue  d'un  côté  par  la 
pleine  mer,  de  l'autre  elle  est  lavée  par  le  flux  qui 
entre  dans  le  port  après  avoir  embrassé  la  ville. 
Quand  la  mer  est  basse,  le  port  reste  à  sec,  et  du 
côté  de  la  pleine  mer  se  découvre  une  grève  du  plus 
beau  sable,  on  peut  alors  faire  à  pied  le  tour  de  la 
ville.  On  voit,  auprès  et  au  loin,  des  forts  bâtis  au 
milieu  de  la  mer  sur  des  rochers,  des  îlots  déserts, 
des  récifs  et  des  écueils  ;  la  ville  est  ceinte  de  murs 
divisés  en  grands  et  en  petits  murs  sur  lesquels  on 
se  promène,  et  défendue  par  un  château  de  con- 
struction demi-gothique,  ouvrage  de  la  duchesse 
Anne. 

(7est  donc  sur  les  grèves  du  côté  de  la  pleine  mer, 
entre  le  château  et  un  fort  appelé  le  fort  Royal,  que 
se  rassemblaient  les  enfants  de  la  ville  ;  c'est  là  que, 
conduit  par  une  bonne  ou  par  un  domestique,  j'ai 


28  MÉMOIRES    DE   MA    VIE. 

été  élevé  comme  le  compagnon  des  vents  et  des  flots. 
Mon  grand  plaisir  était  de  lutter  contre  les  tempêtes 
avec  les  vagues,  qui  tantôt  se  retiraient  devant  moi, 
tantôt  couraient  après  moi  sur  la  rive.  Une  autre 
occupation  était  de  bâtir  avec  mes  camarades  des 
monuments  de  sable  que  nous  appelions  des  tours  ; 
ils  étaient  plus  ou  moins  vastes,  plus  ou  moins 
beaux,  selon  la  force  ou  le  goût  des  petits  archi- 
tectes. Notre  joie  était  extrême  lorsqu'à  la  mer 
montante  nous  voyions  s'approcher  le  premier  flot 
pour  envahir  nos  retranchements,  comme  Neptune 
lorsqu'il  attaqua  la  muraille  des  Grecs.  Souvent 
nous  ménagions  des  ouvertures  souterraines  par  où 
l'eau  entrait  dans  l'intérieur  de  nos  murs  avant  de 
les  avoir  renversés,  le  second  flot  sapait  la  base  du 
monument,  qui  disparaissait  au  troisième.  Combien 
de  fois,  depuis  cette  époque,  ai-je  cru  bâtir  pour 
l'éternité  des  châteaux  qui  se  sont  plus  vite  évanouis 
que  mes  palais  de  sable  ! 

On  me  conduisait  tous  les  matins  avec  Lucile 
chez  des  espèces  de  religieuses  qui  montraient  à 
lire  aux  enfants.  Lucile  lisait  fort  mal,  je  lisais  en- 
core plus  mal  qu'elle.  On  la  grondait,  je  battais  les 
sœurs  :  grandes  plaintes  portées  à  ma  mère.  Je 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.      29 

commençais  à  passer  pour  un  vaurien,  un  révolté, 
un  paresseux,  un  ane  enfin.  Ce  qu'il  y  a  de  plus 
plaisant,  c'est  que  ces  idées-là  entraient  dans  la 
tète  de  mes  parents.  Mon  père  disait  gravement 
devant  moi  en  branlant  la  tête  que  tous,  les  cheva- 
liers de  Chateaubriand  avaient  été  des  coureurs  de 
lièvres,  des  ivrognes,  des  querelleurs;  ma  mère 
soupirait  et  grognait  en  voyant  le  désordre  de  ma 
parure.  Tout  enfant  que  j'étais,  le  propos  de  mon 
père  me  révoltait,  j'en  sentais  pour  ainsi  dire  le 
danger  et  l'inconvenance.  Quand  ma  mère  couron- 
nait sa  remontrance  par  l'éloge  de  mon  frère, 
qu'elle  appelait  un  Caton,  un  héros,  je  me  sentais 
prêt  à  faire  tout  le  mal  qu'on  semblait  attendre 
de  moi.  Il  est  vrai  que  je  remplissais  la  maison  de 
tous  les  polissons  de  la  ville.  J'avais  fait  connais- 
sance avec  eux  sur  la  grève,  et  ils  étaient  devenus 
mes  plus  chers  amis.  J'étais  vêtu  comme  eux,  mes 
chemises  tombaient  en  lambeaux,  je  n'avais  jamais 
une  paire  de  bas  qui  ne  fût  outrageusement  trouée. 
Je  perdais  souvent  mon  chapeau  et  quelquefois 
mon  habit.  J'avais  le  visage  barbouillé,  éûfratisné, 
meurtri,  les  mains  noires,  et  j'étais  si  sale  qu'on 
n'osait  pas  me  toucher.  Frisés  par-dessus  l'oreille, 


;W  MÉMOIRES   DE    MA    VIE. 

mes  cheveux,  qu'on  ne  peignait  que  tous  les  samedis, 
devenaient  ce  qu'ils  pouvaient  sous  une  couche  de 
poudre  et  de  pommade.  Entin  ma  figure  était  quel- 
quefois si  étrange,  que  ma  mère,  au  milieu  de  sa 
colère,  ne  pouvait  s'empêcher  de  rire  et  de  s'écrier  : 
«  Qu'il  est  laid  !  »  J'aimais  et  j'ai  toujours  aimé  la 
propreté  et  même  l'élégance  ;  souvent  la  nuit  j'es- 
sayais de  raccommoder  mon  ajustement.  La  bonne 
Villeneuve  et  ma  Lucile  m'aidaient  à  réparer  ma 
toilette  pour  m' épargner  des  pénitences  et  des  gron- 
deries.  Mais  ces  soins  ne  servaient  qu'à  rendre  mon 
accoutrement  plus  bizarre.  J'étais  surtout  désolé 
quand  je  paraissais  déguenillé  au  milieu  des  enfants 
parés  de  leurs  plus  beaux  habits,  à  certains  jours 
de  l'année.  Il  y  a  à  Saint-Malo  des  espèces  de  foires 
aux  environs  de  la  ville  ;  on  s'y  rend  à  pied  quand 
la  mer  est  retirée ,  ou  en  bateau  lorsqu'elle  est 
pleine.  La  foule  des  matelots  et  des  paysans,  le  con- 
cours des  marchands,  les  tentes  élevées  au  bord  de 
la  mer,   les  vaisseaux  qui   entraient   au  port  ou 
mouillaient  en  rade,  les  salves  d'artillerie,  le  branle 
des  cloches,  tout  contribuait  à  répandre  dans  ces 
fêtes  le  mouvement  et  la  gaieté.  J'étais  le  seul  qui 
n'en  partageât  pas  la  joie  :  j'y  paraissais  mal  vêtu 


SOIVEMRS    ICENFANCE  ET    DE   JEl'NESSE.        'M 

et  sans  argent  pour  acheter  des  jouels  ou  des  gâ- 
teaux. Afin  d'éviter  les  mépris  qui  s'attachent  à  la 
mauvaise  fortune,  j'allais  m'asseoir  loin  de  la  foule, 
auprès  de  ces  flaques  d'eau  que  la  mer  laisse  dans 
la  concavité  des  rochers  ;  je  m'amusais  à  voir  voler 
les  oiseaux  de  mer,  ou  à  ramasser  des  coquillages  ; 
le  soir  en  rentrant,  je  n'étais  guère  plus  heureux. 
J'avais  le  malheur  d'avoir  pour  certains  mets  une 
rt'pugnance  invincible,  on  me  forçait  d'en  manger. 
J'implorais  des  yeux  Lafrance  pour  qu'il  m'en- 
levât mon  assiette  lorsque  mon  père  par  hasard 
tournait  la  tète,  car  si  je  laissais  ce  qu'on  m'avait 
servi,  j'allais  me  coucher  sans  souper.  J'ai  souvent 
ainsi  souffert  delà  faim;  pour  le  l'eu,  même  rigueur  : 
on  ne  souffrait  pas  que  j'approchasse  de  la  chemi- 
née. II  y  a  loin  de  là  aux  soins  qu'on  donne  aux  en- 
fants aujourd'hui. 

Mais  si  j'avais  des  peines  qui  ne  sont  pas  connues 
de  l'enfance,  j'avais  aussi  des  plaisirs  qu'elle  ignore 
presque  entièrement  :  on  ne  sait  plus  ce  que  c'est  que 
ces  fêtes  de  religion  et  de  famille  où  la  patrie  entière 
et  le  Dieu  de  cette  patrie  avaient  l'air  de  se  réjouir 
avec,  vous.  Noël,  le  premier  jour  de  l'an,  les  I\ois, 
Pà(jues,  h  Pentecôte,  la  Saint-Jean,  grâce  à  h  re- 


32  MÉMOIRES    DE   MA   VIE. 

ligion,  étaient  pour  moi  des  jours  de  bonheur.  Il 
n'y  a  que  la  Saint-François  qu'on  ne  chômait  point. 
On  n'a  jamais  célébré  ma  fête,  car  je  n'ai  jamais  ap- 
porté de  joie  à  personne.  Comme  Job,  j'ai  maudit  le 
jour  où  je  suis  né.  Cette  petite  ville  de  Saint-Malo, 
remplie  de  hardis  navigateurs  et  d'hommes  habitués 
aux  périls,  se  distinguait  par  sa  piété,  elle  avait  de 
plus  quelque  chose  d'étranger  et  rappelait  singuliè- 
rement l'Espagne  par  ses  mœurs  et  môme  parle  cos- 
tume de  ses  habitants.  Plusieurs  familles  en  étaient 
établies  à  Cadix  et  plusieurs  familles  de  Cadix  rési- 
daient à  Saint-Malo.  Saint-Malo  lui-même,  par  sa 
position  dans  une  presqu'île,  par  le  caractère  de 
son  architecture,  par  sa  chaussée,  ses  citernes,.ses 
murs,  ses  forts  avancés  dans  la  mer,  a  beaucoup  de 
ressemblance  avec  Cadix,  et  quand  j'ai  vu  cette  der- 
nière ville  je  me  suis  souvenu  de  la  première. 

La  cathédrale  de  Saint-Malo,  placée  au  centre  de  la 
ville,  d'un  assez  mauvais  gothique,  est  grande,  som- 
bre et  religieuse,  et  la  multitude  des  autels,  des 
saints  et  des  chapelles  la  rend  extrêmement  dé- 
vote. Deux  couvents  de  filles,  dontl'un  collé  auxrem- 
parts  avait  vue  sur  la  mer,  un  couvent  de  corde- 
liers  et  un  autre  de  bénédictins,  l'église  d'un  très- 


SOUVENIRS  D'ENFANCE   ET   DE  JEUNESSE.        33 

bel  hôpital  appelé  Saint-Sauveur,  quelques  petites 
chapelles  isolées  où  les  matelots  accomplissaient  des 
vœux  après  des  naufrages,  composaient  les  édifices 
reliiiieux  de  la  ville.  Il  y  en  avait  d'autres  dans  un 
faubourg  charmant,  appelé  Saint-Servan  ,  situé  en 
terre  ferme,  entre  le  port  marchand  et  le  port  mili- 
taire, à  l'embouchure  de  la  Rance.  Aux  fêtes  dont 
j'ai  parlé  plus  haut,  on  me  conduisait  avec  mes 
sœurs  à  ces  diverses  églises.  Quelquefois  c'était 
le  couvent  des  ursuhnes,  bâti  sous  les  murs  de  la 
ville  au  bord  de  la  mer.  Mon  oreille  était  frappée  par 
les  douces  voix  de  quelques  femmes  invisibles  dont 
les  paisibles  cantiques  se  mêlaient  aux  mugisse- 
ments des  vagues,  pour  louer  Celui  qui  creusa  le 
gouffre  des  mers  et  l'abîme  du  cœur  de  l'homme  ; 
le  plus  souvent  on  nous  menait  à  la  cathédrale. 
Lorsque  dans  l'hiver,  à  l'heure  du  salut,  la  basi- 
lique était  remplie  d'une  foule  immense ,  que  les 
autels  étaient  illuminés  de  toutes  parts,  qu'on  voyait 
de  vieux  matelots  à  genoux,  de  jeunes  femmes  et 
des  enfants  tenant  de  petites  bougies  pour  éclairer 
leur  livre  de  prières,  que  la  multitude,  au  moment 
de  la  bénédiction ,  chantait  en  chœur  le  TanUim 
ergOy  que  dans  l'intervalle  de  ces  chants  on  enten- 


:t-i  MÉMuIREb    DE    MA    VIK. 

liait  le  venl  de  la  mer  et  les  tempêtes  de  Noël  ébran- 
lant les  vitraux  de  l'église,  j'éprouvais,  tout  en- 
fant que  j'étais,  un  sentiment  extraordinaire  de 
religion.  Je  n'avais  pas  besoin  que  la  Villeneuve  me 
dît  de  joindre  mes  mains  pour  prier  Dieu  par  tous 
les  noms  que  ma  mère  m'avait  appris.  Ce  que  je  ne 
vois  aujourd'hui  que  par  les  yeux  de  la  foi,  je  le 
voyais  comme  une  réalité,  Dieu  descendant  sur  l'au- 
tel au  son  de  la  cloche  sacrée,  les  cieux  ouverts, 
les  anges  offrant  notre  encens  et  nos  vœux  à  l'Éter- 
nel. Je  courbais  mon  front.  —  Hélas!  il  n'était  point 
encore  chargé  de  ces  ennuis  qui  pèsent  quelquefois 
si  horriblement  sur  nous,  qu'on  est  tenté  de  ne  plus 
relever  la  tète  lorsqu'on  l'a  inclinée  aux  pieds  des 
autels. 

Tel  marin,  au  sortir  de  ces  pompes,  s'embarquait 
fortifié  contre  la  nuit  et  les  orages,  tandis  que  tel 
autre  rentrait  au  port  en  se  dirigeant  sur  le  dôme 
de  l'éslise,  car  le  clocher  de  la  cathédrale  de  Saint- 
Malo  est  placé  de  manière  qu'il  sert  de  relèvement 
a\ix  pilotes  pour  se  diriger  à  travers  les  passes  dan- 
gereuses de  la  rade.  C'est  ainsi  que  la  religion  et 
les  périls  étaient  continuellement  en  présence  sur 
mon  écueil  patornfl,  ot  que  leur  double  image  se 


.SOLVEMIIS    D'ENFANCE   ET    DE   JEUNESSE.        35 

présentait  inséparable  à  ma  pensée.  A  peine  élais- 
je  né,  que  j'entendis  parler  de  mourir  :  les  nuits, 
un  homme  allait  avec  une  sonnette  par  les  rues, 
avertissant  les  chrétiens  de  prier  pour  un  de  leurs 
frères  qui  venait  do  quitter  la  vie.  Je  voyais  presque 
toutes  les  années  des  vaisseaux  se  perdre  sous  mes 
yeux,  et  lorsque  je  jouais  avec  les  flots  sur  les  grèves, 
la  mer  roulait  quelquefois  des  cadavres  à  mes  pieds; 
on  avait  eonlié  mon  éducation  à  la  Providence,  elle 
ne  m'épargnait  pas  les  leçons. 

Voué  à  la  sainte  Vierge,  comme  je  l'ai  dit,  on  avait 
eu  soin  de  me  faire  connaître  et  aimer  ma  protec- 
trice. Son  image  était  placée  au  chevet  do  mon  lit 
et  je  la  retrouvais  partout,  dans  les  ex-voto  et  dans 
les  chapelles.  La  première  chose  que  j'ai  su  par 
cœur,  c'est  un  cantique  de  matelots  conniienranl 
ainsi  : 

Je  mets  ma  confiance, 
Vierge,  en  votre  secours. 
Servez-moi  de  défense, 
i'rencz  soin  de  mes  jours. 
Et  «juand  ma  dernière  heure 
Viendra  finir  mon  sort, 
Permettez  que  je  meure 
De  la  plus  sainte  mort. 

J'ai  entendu    depuis  eliantt'i'  cf  cantique  sur  la 


36  MÉMOIRES   DE   MA    VIE. 

mer  dans  un  naufrage  où  je  me  trouvais  moi-même 
engagé;  telles  sont  les  impressions  de  l'enfance,  que 
je  répète  encore  ces  méchantes  rimes  avec  plus  de 
plaisir  que  les  plus  beaux  vers  d'Homère,  et  qu'une 
Vierge  gothique  vêtue  d'une  robe  de  soie  bleue, 
garnie  d'une  dentelle  d'argent,  m'inspire  plus  de 
dévotion  que  la  plus  belle  Vierge  de  Raphaël. 

Du  moins,  si  ma  sainte  patronne,  si  cette  étoile 
des  mers,  Stella  maris,  qui  calme  la  fureur  des  flots, 
avait  pu  apaiser  les  troubles  de  ma  vie  !  Mais  il  fal- 
lait que  je  fusse  agité  même  dans  mon  enfance.  J'ai 
dit  comment  ma  révolte  contre  la  maîtresse  de  Lu- 
cile  commença  ma  mauvaise  renommée  :  un  cama- 
rade, qui  devint  mon  intime  ami,  acheva  de  me 
perdre. 

Mon  oncle  de  Chateaubriand  du  Plessy,  établi  à 
Saint-Malo  comme  son  frère,  avait  comme  lui  quatn^ 
filles  et  deux  garçons.  De  mes  deux  cousins,  Pierre 
et  Armand,  qui  formaient  d'abord  ma  société,  Pierre 
devint  page  de  la  reine.  L'autre,  Armand,  fut  envoyé 
au  collège,  comme  destiné  à  l'état  ecclésiastique. 
Pierre,  au  sortir  de  page,  entra  dans  la  marine  et  j 
périt  dans  un  voyage  à  la  côte  d'Afrique.  Armand  | 
prit  le  parti  des  armes,  servit  pendant  toute  l'émi- 


SOUVEMUS    D'ENFANCE   ET    DE    JEUNESSE.       Zl 

pration,  Jît  intrépidement  dans  une  petite  chaloupe 
vin^t  voyages  à  la  cote  de  Bretagne  et  vint  enfin 
mourir  pour  \n  roi  en  1808,  à  la  plaine  de  Grenello. 
II  a  laiss!'  un  fils  rpie  j'ai  placé  dans  les  gardes  de 
.Monsieur  ;  sa  sœur  aînée,  qui  a  pris  le  voile,  est  au- 
jourd'hui supérieure  des  religieuses  trappistes. 

Privé  presque  tout  de  suite  de  la  société  de  mes 
cousins,  je  la  remplaçai  par  une  liaison  nouvelle. 
Au  second  étage  de  l'hôtel  que  nous  habitions  de- 
meurait un  gentilhomme  nommé  Gesril,  qui  avait  un 
his  et  deux,  filles.  Le  fils  était  élevé  tout  autrement 
que  moi;  enfant  gâté,  tout  ce  qu'ij  faisait  était 
trouvé  charmant.  C'était  un  vérit[ible  démon,  il  ne 
se  plaisait  qu'à  se  battre  et  surtout  à  exciter  des 
querelles  dont  il  se  créait  le  juge  ;  il  jouait  des  tours 
perfides  aux  bonnes  qui  menaient  promener  les  en- 
fants, il  n'('tait  bruit  que  de  ses  espiègleries,  qu'on 
Iransformait  on  crimes  les  plus  noirs.  Le  père  riait 
de  tout  et  Gesril  n'en  était  que  plus  clii'ri.  Gesril  avait 
deux  ans  de  plus  que  moi  :  il  devint  mon  intime  ami 
et  prit  sur  moi  un  ascendant  incroyable.  Je  profitai 
sous  un  tel  maître,  quoique  mon  cai'aclère  fût  entiè- 
rement opposé  au  sien.  J'aimais  les  jeux  solitaires, 
je  ne  cherchais  querelle  à  personne  :  Gesril  reclier- 


38  MEMOIRES    DE    MA    VIE. 

chait  les  plaisirs  de  la  foule  el  ne  se  plaisait  gifaii 
milieu  des  bagarres  d'enfants.  Quand  quelque  po- 
lisson me  parlait,  Gesril  me  disait  :  Tu  le  soufrres?A 
ce  mot  je  croyais  mon  honneur  compromis  et  je  sau- 
tais aux  yeux  du  téméraire  qui  avait  osé  s'appro- 
cher de  moi;  la  taille  et  l'âge  n'y  faisaient  rien  et 
j'étais  souvent  battu;  mon  ami,  .spectateur  du  com- 
bat, applaudissait  à  mon  courage,  mais  il  ne  faisait 
rien  pour  me  secourir.  Quelquefois  il  formait  une 
armée  de  tous  les. petits  garçons  qu'il  renconirail, 
nous  nous  divisions  en  deux  bandes  et  nous  nous 
battions  sur  la  grève  à  coups  de  pierres.. 

Un  autre  jeu  inventé  par  Gesril  était  encore  plus 
dangereux.  Lorsque  la  mer  était  haute  et  qu'il  y  avait 
une  tempête,  les  Ilots,  en  se  brisant  au  pied  du 
château  du  côté  de  la  grande  grève,  jaillissaient  jus- 
([u'aux  embrasures  des  tours  à  trente  pieds  d'éli'va- 
tion  ;  au-dessous  de  la  base  de  ces  tours  régnait  un 
parapet  étroit,  glissant  et  incliné,  par  lequel  on  pou- 
vait communiquera  Fouvrage  extérieur  qui  défendait 
le  fosse  du  château  :  il  s'agissait  de  saisir  l'instant 
entre  deux  vagues  et  de  passer  rapidement  dans 
l'endroit  périlleux  avant  que  le  flot  ne  se  brisât  et 
ne  couvrit  la  tour.  Voici  venir  une  montagne  d'eau 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET   DE  JEUNESSE.       39 

qui  s'avançait  en  mugissant  et  qui,  si  vous  tardiez 
d'une  minute,  pouvait  vous  entraîner  ou  vous  écra- 
ser contre  le  mur.  Pas  un  de  nous  ne  se  refusait  à 
l'aventure,  mais  j'ai  souvent  vu  des  enfants  pâlir 
avant  de  la  tenter. 

On  pouvait  craindre,  par  le  penchant  de  Gcsril  à 
pousser  les  autres  à  des  combats  dont  il  restait  specta- 
teur, qu'il  ne  déployât  pas  dans  la  suite  un  caractère 
fort  généreux  ;  c'est  lui  pourtant  qui,  sur  un  petit 
théâtre,  a  peut-être  surpassé  l'héroïsme  de  Régulus. 
Devenu  officier  de  marine,  il  fut  pris  h  l'affaire  de 
Quiberon.  Le  combat  étant  fini  et  les  vaisseaux  an- 
glais continuant  de  tirer  sur  l'armée  républicaine, 
Gesril  se  jeta  à  la  nage,  gagna  les  vaisseaux,  dit  aux 
Anglais  de  cesser  le  feu  en  leur  annonçant  le  malheur 
de  la  capitulation  des  émigrés  ;  on  voulut  du  moins 
le  sauver  en  lui  jetant  une  corde  et  l'engageant  à 
monter  à  bord  :  «  Je  suis  prisonnier  sur  parole  », 
cria-t-il  du  milieu  des  flots;  et  il  retourna  à  terre  à 
la  nage.  Il  fut  fusillé  avec  ses  nobles  compagnons. 

Je  pense  avec  orgueil  que  cet  homme  a  été  mon 
premier  ami,  et  cpie  tous  les  deux,  mal  jugés  dans 
notre  enfance,  nous  nous  liâmes  par  l'instinct  de  ce 
que  nous  pouvions  valoir  un  jour,  et  que  c'est  dans 


iO  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

le  coin  le  plus  obscur  de  la  monarchie,  sur  un 
misérable  rocher,  que  sont  Uf's  ensenii)leet  presque 
sous  le  même  toit  deux,  hommes  dont  les  noms  ne 
seront  peut-être  pas  tout  à  fait  inconnus  dans  les 
annales  de  Flionneiir  et  de  la  fidélité. 

Les  malédictions  dont  les  bonnes  frappaient  Gesril 
rejaillissaient  sur  son  ami  et  augmentaient  considé- 
rablement ma  mauvaise  rt''pulation.  On  me  lit  sur- 
tout un  crime  d'une  chose  dont  j'étais  innocent  :  les 
méprises  sont  communes  dans  la  vie. 

Nous  (''tions  loii-;.  un  dimanche,  sur  la  orande 
grève  :  c'é'lait  riieure  du  llux.  On  voit  au  pied  du 
château  et  le  long  de  la  chaussée  qui  unit  Saint-Mahi 
à  la  terre  l'crme,  de  gros  }»ieu\  enfonci'S  dans  le  sa- 
Itle  et  destim's  à  rompre  rimpétuositi'  des  vagues  ;  un  | 
de  nos  grands  plai>irs  é-tait  de  monter  en  haut  de  ces 
pieux,  de  nous  y  asseoir  et  de  voir  passer  au-dessous 
de  nous  les  premiers  flots  de  la  mer  montante.  Nous 
avions  tous  pris  nos  places  comme  de  coutume,  plu- 
sieurs petites  filles  avaient  grimpé  sur  les  pieux  avec 
nous,  et  nous  étions  une  vingtaine  d'enfants  assis  el 
rangés  à  la  lile.  J'étais  le  plus  avancé  vers  la  pleine 
mer,  et  je  n'avais  au-dessous  de  moi  qu'une  jolie 
petite  fille,  qui  liait  de  plaisir  et  qui  pleurait  de 


SOUVENIRS   D'ENI'ANCE    ET    DE   JEUNESSE.        41 

peur.  Gesril  se  trouvait  à  l'autre  extrémité  de  la  file, 
du  côté  de  la  terre.  La  mer  arrivait,  il  faisait  du 
vent,  déjà  on  entendait  les  bonnes  et  les  domesti- 
ques qui  criaient  :  «  Descendez,  mademoiselle!  des- 
cendez, monsieur!  »  Gesril  attend  une  L;rosse  lame; 
lorsqu'elle  passe  au-dessous  de  nous,  il  pousse  tout 
à  coup  l'enfant  qui  était  assis  devant  lui,  celui-là  se 
renverse  sur  un  autre  et  celui-ci  sur  un  autre,  toute 
la  file  s'abat  comme  des  moines  de  cartes;  mais  cha- 
cun est  retenu  par  son  voisin  ;  il  n'y  eut  que  la  petite 
fille  de  l'extrémité  de  la  ligne  sur  laquelle  je  tombai 
et  qui,  n'étant  appuyée  par  personne,  fut  jetée  dans 
la  mer;  la  lame  l'entraîna  en  se  retirant.  Aussitôt 
mille  cris.  Toutes  les  bonnes  retroussent  leurs  robes 
jusqu'aux  genoux  et  tripotant  dans  la  mer,  chacune 
saisissant  son  enfant  et  lui  donnant  une  tappe.  La 
petite  fille  fut  repêchée  :  mais  elle  dit  que  c'était 
moi  qui  l'avais  jetée  en  bas.  Les  bonnes  fondent  sur 
moi;  je  leur  échappe.  Je  cours  me  cacher  dans  la 
cave  de  la  maison.  L'armée  femelle  arrive  hurlant; 
mon  père  et  ma  mère  étaient  heureusement  sortis. 
La  Villeneuve  défend  vaillamment  la  porte  et  souffleté 
l'ennemi  le  plus  avancé.  Le  véritable  auteur  du  mal, 
Gesril,  riant  à  mourir  quand  il  m'avait  vu  poursuivi 


42  MÉMOIRES    DE   MA   VIE. 

par  les  bonnes,  me  prêta  pourtant  du  secours;  il 
monte  chez  lui,  et  avec  ses  deux  sœurs  il  jette  par  la 
fenêtre  de  l'eau  et  des  pommes  cuites  aux  assail- 
lantes. Elles  levèrent  le  siège  à  l'entrée  de  la  nuit, 
mais  cette  nouvelle  se  répandit  dans  la  ville,  et  le 
chevalier  de  Chateaubriand,  âgé  de  sept  ans,  passa 
pour  un  homme  atroce,  un  reste  de  ces  méchants 
garnements  dont  saint  Aleth  avait  purgé  son  rocher. 

Une  autre  aventure  mit  fin  à  cette  première  partie 
de  mon  liistoire  et  produisit  un  changement  consi- 
dérable dans  le  système  de  mon  éducation. 

J'allais  un  jour  à  Saint-Servan  avec  Gesril;  ce  joli 
faubourg  dont  j'ai  déjà  parlé  est  en  terre  ferme  et 
séparé  de  Saint-Malo  par  le  port  marchand.  Pour  y 
arriver  lorsque  la  mer  est  retirée,  on  passe  des 
courants  d'eau  sur  de  petits  ponts  de  pierre  fort 
étroits,  que  la  mer  couvre  au  moment  du  flux.  Les 
deux  domestiquci^  qui  nous  accompagnaient  étaient 
restés  assez  loin  derrière  nous.  Nous  apercevions  à 
l'extrémité  d'un  dès  ponts  deux  grands  mousses  qui 
venaient  à  notre  rencontre.  Gesril  me  dit  :  «  Laisse- 
rons-nous passer  ces  gueux-là?  »  et  aussitôt  il  leur 
crie  :  «  A  l'eau,  canards!  »  Ceux-ci,  qui  étaient  les 
plus  forts,  et  qui,  en  qualité  de  mousses,  n'enten- 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.        43 

liaient  pas  la  raillerie,  avancent  fièrement.  Gesril  re- 
cule avec  moi,  nous  nous  plaçons  à  l'extrémité  du 
pont,  et  saisissant  des  pierres,  nous  les  jetons  à  la  tête 
des  mousses.  Ils  courent  sur  nous,  nous  forcent  à 
abandonner  notre  poste,  s'arment  eux-mêmes  de  cail- 
loux et  nous  mènent  battant  jusqu'à  notre  corps  de 
réserve,  c'est-à-dire  jusqu'à  nos  domestiques.  Je  ne 
lus  pas  comme  Horatius  Codés  frappé  à  l'œil,  mais  à 
l'oreille.  Un  galet  m'atteignit  si  rudement  que  mon 
oreille  droite  à  moitié  déchirée  tombait  sur  mon 
épaule.  Je  ne  pensai  point  à  mon  mal,  mais  à  mon 
retour  à  la  maison  paternelle.  Quand  mon  ami  ren- 
trait avec  un  œil  poché,  une  culotte  déchirée,  il 
était  plaint,  choyé,  habillé;  moi,  j'étais  grondé,  mis 
en  pénitence,  et  je  demeurais  tout  nu.  Le  coup  que 
j'avais  reru  était  dangereux,  mais  jamais  Lafrance 
ne  put  me  persuader  de  rentrer  chez  mes  parents, 
tant  j'étais  elïrayé.  Je  m' allai  cacher  au  second  étage 
cliez  Gesril,  qui  m'entortilla  la  tête  d'une  serviette. 
Cette  serviette  le  mit  en  train,  elle  lui  représenta 
une  mitre  :  il  me  transforma  en  évêque  et  me  fit 
chanter  la  grand'messe  avec  lui  et  ses  sœurs  jusqu'à 
l'heure  du  souper  ;  le  pauvre  pontife  fut  alors  obligé 
de  descendre.  Le  cœur  me  battait  de  frayeur.  Mon 


U  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

père,  surpris  de  ma  figure  et  me  voyant  tout  bar- 
bouillé de  sang,  ne  dit  pas  un  mot  ;  ma  mère  poussa 
un  cri,  Lafi'ance  conta  mon  histoire  en  m'excusant. 
Je  n'en  fus  pas  moins  grondé,  on  pansa  mon  oreille, 
mais  il  fut  résolu  qu'on  me  séparerait  de  Gesril  et 
qu'on  me  ferait  sortir  de  Saint-Malo  le  plus  tôt 
possible. 

Tels  furent  les  jeux  et  les  premiers  attachements 
de  mon  enfance.  Je  ne  sais  si  une  éducation  aussi 
rude  est  bonne  en  principe,  mais  elle  fut  adoptée 
par  mes  parents  sans  système  et  seulement  par 
une  suite  naturelle  de  leur  humeur.  Ce  qu'il  y  a  de 
certain,  c'est  qu'elle  a  pu  donner  à  mes  idées  quel- 
que chose  de  moins  semblable  à  celle  des  autres 
hommes.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  certain  encore,  c'est 
qu'elle  a  imprimé  à  mes  sentiments  un  caractère  de 
tristesse,  né  chez  moi  de  l'habitude  de  souffrir,  même 
physiquement,  pendant  mon  enfance.  Dira-t-on  que 
cette  manière  de  m'élever  aurait  pu  me  conduire  à 
détester  mes  parents  et  à  devenir  mauvais  fils?  loin 
de  là;  le  souvenir  de  leur  rigueur  m'est  presque 
agréable.  J'estime  et  honore  les  grandes  qualités 
des  auteurs  de  mes  jours.  Quand  mon  père  mourut, 
mes  camarades  au  régiment  de  Navarre  furent  té- 


:SOUYENIRS   D'ENFANCE   ET    DE   JEUNESSE.        45 

moins  de  mes  regrets.  C'est  à  ma  mère  que  je  dois 
la  gloire  et  le  bonheur  de  ma  vie,  puisque  c'est 
d'elle  surtout  que  je  tiens  ma  religion.  Aurait-on 
moins  développé  mes  talents  naturels  en  me  jetant 
de  bonne  heure  dans  des  études  coriimunes  aux 
autres  hommes?  J'en  doute.  Les  flots,  les  vents,  cette 
solitude  qui  furent  mes  premiers  maîtres,  conve- 
naient peut-être  mieux  à  la  nature  de  mon  esprit  et 
de  mon  cœur.  Peut-être  dois-je  à  cette  éducation 
sauvage  quelques  vertus  que  j'aurais  ignorées. 

La  vérité  est  qu'aucun  système  d'éducation  n'est 
préférable  à  l'autre.  Les  enfants  aiment-ils  mieux 
leurs  parents,  aujourd'hui  qu'ils  les  tutoient  et  ne 
les  craignent  plus?  Gesril  était  gâté  dans  la  même 
maison  où  j'étais  battu  ;  nous  avons  été  tous  deux 
d'honnêtes  gens  et  des  fils  tendres  et  respectueux. 
Telle  chose  que  vous  croyez  mauvaise  devient  celle 
môme  qui  rend  votre  enfant  distingué  ;  telle  autre  qui 
vous  semblait  bonne  fait  de  votre  fils  un  homme 
commun.  Dieu  fait  bien  ce  qu'il  fait,  et  c'est  sa  provi- 
dence qui  nous  dirige  lorsqu'elle  nous  réserve  pour 
jouer  un  rôle  sur  la  scène  du  monde. 

Une  occasion  de  quitter  Saint-Malo  se  présenta 
tout  naturellement.  Je  touchais  à  ma  huitième  année 


46  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

et  mon  père  me  conduisit  à  Plancouët,  afin  d'être 
relevé  du  vœu  ({ue  ma  nourrice  avait  fait  pour  moi 
à  la  Vierge  de  Nazareth.  Nous  descendîmes  chez  ma 
grand'mère,  madame  de  Bédée. 

Si  j'ai  vu  le  bonheur  sur  la  terre,  c'était  certaine- 
ment dans  cette  maison.  Ma  grand'mère  occupait, 
dans  l'unique  rue  du  hameau  de  l'Abbaye,  une  jolie 
petite  maison  dont  les  jardins  descendaient  en  ter- 
rasse sur  une  vallée  et  au  bout  desquels  se  trouvait 
une  fontaine  entourée  de  saules.  Madame  de  Bédée 
ne  marchait  plus;  mais  à  cela  près,  elle  n'avait  au- 
cun des  inconvénients  de  son  âge  ;  c'était  une  agréable 
vieille,  grasse,  blanche,  propre;  l'air  grand,  les  ma- 
nières belles  et  nobles,  portant  des  robes  à  pli  à 
l'antique  et  une  coifle  noire  de  dentelle  nouée  sous  le 
menton.  Elle  avait  l'esprit  orné,  la  conversation 
grave,  l'humeur  sérieuse.  Elle  était  soignée  par  sa 
sœur,  mademoiselle  de  Boisteilleul,  qui  ne  lui  res- 
semblait que  par  la  bonté.  Celle-ci  était  une  petite 
personne  maigre,  enjouée,  causeuse,  railleuse.  Elle 
avait  aimé  un  comte  de  Trémigon,  lequel  comte,  qui 
avait  dû  l'épouser,  avait  ensuite  violé  sa  promesse. 
Ma  tante,  délaissée,  s'était  consolée  en  chantant  ses 
amours,  car  elle  était  poète.  Je  me  rappelle  lui  avoir 


soljVE^•I^s  d'enfa^'ge  et  de  jeunesse,      h 

souvenl  entendu  chantonner  en  nasillant,  et  les  lu- 
nettes sur  le  nez,  tandis  qu'elle  brodait  des  man- 
chettes à  deux  rangs  pour  sa  sœur,  un  apologue  qui 
commençait  ainsi  : 

Un  épervier  aimait  une  fauvette, 
Et,  ce  dit-on,  il  en  était  aimé. 

Ce  qui  m'a  toujours  paru  singulier  pour  un  éper- 
vier. La  chanson  finissait  par  ce  refrain  : 

Ah  !  Tréniigon,  la  fable  est-elle  obscure  ? 
Turelure,  lure  ! 

Que  de  choses  iinissent  dans  le  monde  comme 
les  amours  de  ma  pauvre  tante,  par  turelure,  lure  ! 

Ma  grand'mère  se  reposait  sur  sa  sœur  du  soin 
de  toute  sa  maison;  elle  dînait  à  onze  heures  du 
matin,  donnait  deux,  heures  après  son  dîner.  A  une 
heure  elle  se  réveillait  ;  on  h\  portait  dans  son 
jardin,  où  elle  prenait  l'air,  entourée  de  sa  sœur,  de 
ses  enfants  et  petits-enfants.  A  quatre  heures,  elle 
rentrait  dans  son  salon,  on  mettait  une  table  de  jeu, 
mademoiselle  de  Boisteilleul  frappait  avec  la  pincettc 
<;ontrc  la  cheminée,  et  quelques  instants  après  on 
voyait  entrer  trois  autres  vieilles  filles  qui  sortaient 
de  la  maison  voisine  à  l'appel  de  ma  tante.  Ces  trois 


■48  MÉMOIRES   DE   MA   VIE. 

sœurs,  dont  la  plus  jeune  avait  cinquante-huit  ans, 
se  nommaient  les  demoiselles  Vildéneuf.  Filles  d'un 
pauvre  gentilhomme,  au  lieu  de  partager  son  petil 
héritage,  elles  en  avaient  joui  en  commun,  ne  s'é- 
taient jamais  quittées,  cl  n'('taient  jamais  sorties 
de  leui'  village  paternel.  Liées  depuis  leur  enfance 
avec  ma  giand'mère,  elles  logeaient  porte  à  port(.', 
et  venaient  tous  les  jours,  au  signal  convenu  dans  la 
cheminée,  faire  la  partie  de  quadrille  de  leur  vieille 
amie.  Le  jeu  commençait,  les  bonnes  dames  se  que- 
rellaient :  c'était  le  seul  événement  de  leur  vie  et  le 
seul  moment  où  l'égalilé  de  leur  humeur  fût  alté- 
rée; à  huit  heures,  le  souper  ramenait  la  séréniti'. 
Souvent  mon  oncle  de  Bédéc,  hère  de  ma  mère,  avec 
son  fils  et  ses  trois  iilles,  assistaient  au  souper  de 
l'aïeule;  celie-ci,  animée  par  celte  réunion,  faisait 
mille  contes  du  vieux  temps;  mon  oncle  racontait  à 
son  tour  la  bataille  do  Fontenoy,  où  il  avait  été  blessé, 
et  finissait  par  des  histoires  un  peu  franches  qui 
faisaient  pâmer  de  rire  les  bonnes  dames.  A  neuf 
heures,  le  soujjcr  étant  fini,  les  domestiques  en- 
traient; on  se  mettait  à  genoux,  et  mademoiselle  de 
Boisteilleul  disait  la  prière.  A  dix.  heures,  tout  dor- 
mait dans  la  maison,  excepté  ma  grand'mère,  qui  se 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE   JEUNESSE.        49 

faisait  faire  la  lecLurc  par  sa  femme  de  chambre 
jusqu'à  une  heure  du  matin. 

Cette  société,  la  première  (|ue  j'ai  observée  dans  la 
vie,  est  aussi  la  première  qui  ait  disparu  à  mes  yeux. 
J'ai  vu  la  mort  entrer  sous  ce  toit  de  paix  et  de  béné- 
diction, le  rendre  peu  à  peu  solitaire,  fermer  une 
chambre,  puis  une  autre  qui  ne  se  rouvrait  plus,  .l'ai 
vu  ma  Lirand'mère  forcée  de  renoncer  à  sa  partie  de 
jeu,  faute  des  partenaires  accoutumés.  J'ai  vu  dimi- 
nuer le  nombre  de  ses  vieilles  amies  jusqu'au  jour  où 
mademoiselle  de  Boistcilleul  tomba  la  dernière.  Je 
suispeut-ètre  le  seulhomme  au  monde  qui  se  souvien- 
ne ou  qui  sache  que  ces  personnes  ont  existé.  Vingt 
fois  depuis  cette  époque  j'ai  fait  la  même  observation, 
et  vingt  fois,  sans  éti^e  très-vieux,  des  sociétés  se  sont 
formées  et  se  sont  dissoutes  autour  de  moi.  C-ettc  im- 
possibilité de  durée  et  de  longueur  dans  les  liaisons 
bumaines,  cet  oubli  profond  qui  nous  suit,  cet  invin- 
cil)îe  silence  qui  s'empare  de  notre  cercueil,  qui  s'é- 
tend sur  notre  maison  et  sur  notre  tombe,  me  l'amè- 
nent sans  cesse  à  la  nécessité  de  l'isolement  dans  la 
vie;  toute  main  est  bonne  pour  nous  donner  le  verre 
d'eau  dont  nous  pouvons  avoir  besoin  dans  la  lièvre 
de  la  mort.  ,\h!  qu'elle  ne  nous  soit  pas  tiop  chère! 


50  MÉMOIRES   DE   MA   VIE. 

car  comment  abandonner  sans  désespoir  la  main 
que  l'on  a  couverte  de  baisers  et  que  l'on  voudrait 
tenir  éternellement  sur  son  cœur  ! 

Le  château  de  mon  oncle,  le  comte  de  Bédée,  était 
situé  à  une  lieue  de  Plancouët,  dans  une  position 
élevée  et  riante.  Tout  y  respirait  la  joie  :  l'hilarité 
de  mon  oncle  était  inépuisable;  il  avait  trois  filles, 
Caroline,  Marie  et  Flore,  et  un  û\<,  le  comte  de  la 
Bouëtardais,  conseiller  au  parlement,  qui  partageait 
son  épanouissement  de  cœur.  Mon  Choix  était  tou- 
jours rempli  des  gentilshommes  du  voisinage;  on 
faisait  de  la  musique,  on  dansah,  on  chassait,  on 
était  en  liesse  du  matin  au  soir.  Ma  tante,  madame 
de  Bédée,  qui  voyait  mon  oncle  manger  gaiement 
son  fonds  et  son  revenu,  se  fâchait  assez  justement, 
mais  on  ne  l'écoutait  pas; sa  mauvaise  humeur  aug- 
mentait au  contraire  la  bonne  humeur  de  sa  famille, 
d'autant  que  ma  tante  elle-même  était  sujette  cà  bien 
des  manies;  elle  avait  toujours  un  grand  chien  de 
chasse  hargneux,  couché  dans  son  giron,  et  un  san- 
glier privé  qui  remplissait  le  château  de  ses  grogne- 
ments. Quand  j'arrivais  de  la  maison  paternelle, 
sombre  et  silencieuse,  à  cette  maison  de  fêtes  et 
de  bruit,  je  me  trouvais  dans  un  véritable  paradis. 


SOUVENIRS   D'ENFA>'CE   ET    DE   JEUNESSE.        51 

Ce  contraste  surtout  devint  plus  frappant  lorsque 
ma  famille  fut  fixée  à  la  campagne.  Passer  de  Com- 
bourg-  à  Mon  Choix,  c'était  passer  du  désert  dans  le 
monde,  du  donjon  d'un  vieux  baron  gaulois  à  la 
villa  d'un  prince  romain. 

Le  4- octobre  de  l'année  1775,  je  partis  de  chez 
ma  grand'mère  avec  ma  mère,  ma  tante  de  Bois- 
teilleul,  mon  oncle  de  Bédée  et  ses  enfants,  ma 
nourrice  et  mon  frère  de  lait,  pour  être  relevé  du 
vœu  de  ma  nourrice,  à  Notre-Dame  de  Nazareth. 
J'avais  un  habit  blanc  tout  neuf,  une  écharpe  de 
soie  bleue,  des  souliers,  des  gants  et  un  chapeau 
blancs.  C'était  la  première  fois  de  ma  vie  que 
j'étais  décemment  habillé.  Je  devais  tout  devoir 
à  la  religion,  même  la  propreté,  que  saint  Augustin 
appelle  une  demi-vertu.  Nous  montâmes  à  l'abbaye 
à  dix  heures  du  matin;  J'église  était  plac(!'e  au 
bord  du  chemin  et  environnée  de  grands  ormes; 
les  habitants  du  village  de  Plancouët  et  ceux  des 
environs  étaient  accourus  à  cette  cérémonie.  Déjà 
les  religieux  occupaient  les  stalles  du  chœur  et  Tau- 
tel  était  illuminé.  A  l'instant  où  j'entrai  dans  l'église 
avec  ma  famille,  on  entonna  VAve  maris  Stella.  Les 
bedeaux  vinrent  me  prendre  en  cérémonie  et  me 


52  MÉMOIRES    DE   MA   VIE. 

conduisirent  dans  le  cho:iir,  en  face  de  l'autel;  on 
avait  préparé  trois  sièges;  je  me  plaçai  dans  celui 
du  milieu,  ma  nourrice  se  mit  à  ma  gauche  et  mon 
frère  de  lait  à  ma  droite.  La  religion,  qui  ne  connaît 
pas  les  rangs  et  qui  donne  toujours  des  leçons,  ne 
voyait  dans  cette  cérémonie  que  la  pauvre  femme 
dont  la  charité  m'avait  sauvé  de  la  mort,  et  l'enfant 
qui  avait  sucé  le  même  lait  que  moi;  la  grande 
dame  ma  mère  était  à  la  porte,  la  paysanne  dans  le 
sanctuaire. 

La  messe  commença  ;  elle  fut  chantée  au  son  de 
l'orgue  et  sous  l'invocation  de  la  sainte  Vierge.  A 
l'oflerloire,  deux  religieux  me  conduisirent  avec  ma 
nourrice  et  mon  frère  de  lait  au  pied  de  l'autel; 
nous  nous  mîmes  tous  les  trois  à  genoux;  le  célé- 
brant se  tourna  vers  moi,  lut  sur  ma  tète  des  prières 
en  m'imposant  les  mains»  après  <pioi  on  me  dépouilla 
de  mon  habit  blanc,  de  ma  ceinture  bleue  et  de  mon 
scapulaire,  qui  furent  suspendus  en  ex-voto  dans  la 
chapelle  devant  l'image  de  la  Vierge.  On  me  re- 
vêtit d'un  lial)it  de  couleur.  Le  prieur  prononça 
alors  un  discours  sur  la  sainteté  et  l'efficacité  des 
vœux.  Il  rappela  l'histoire  de  ce  comte  de  Chateau- 
briand qui ,  passé  dans  l'Orient  avec  .saint  Louis, 


SOUVENIRS    DEMANGE    ET    DE   JEUNESSE.        53 

accomplit  à  son  relour  un  vœu  qu'il  avait  lait  pen- 
dant son  esclavage  chez  les  Sarrasins.  Il  me  dit  que 
je  visiterais  peut-être  aussi  dans  la  terre  sainte  cette 
Vierge  de  Nazareth  à  qui  je  devais  la  vie  par  Tinter- 
cession  et  les  prières  des  pauvres,  toujours  agréables 
à  Dieu;  il  m'exhorta  à  vivre  en  bon  chiétien,  en 
honnête  homme,  comme  cet  ancien  gentilhomme 
mon  parent.  Quand  cela  tut  Hiit,  on  acheva  de  célé- 
brer la  messe  ;  ma  mère  connuunia  après  le  prêtre, 
et  ti'ès-certainement  ses  vœux  cherchèrent  à  détour- 
ner sur  moi  les  grâces  que  cette  communion  devait 
répandre  sur  elle.  Combien  il  est  essentiel  de  frap- 
per rimagination  des  enfants  par  des  actes  de  reli- 
gion !  Jamais  dans  le  cours  de  ma  vie  je  n'ai  oublié 
le  relèvement  de  mon  vœu.  Il  s'est  présenté  à  ma 
mémoire  au  milieu  des  plus  grands  égarements  de  ma 
jeunesse  ;  je  m'y  sentais  attaché  comme  à  un  point 
llxe  autour  duquel  je  tournais  sans  pouvoir  me  dé- 
l)rendre.  Depuis  l'exhortation  du  bénédictin ,  j'ai 
toujours  rêvé  le  pèlerinage  de  Jérusalem,  et  j'ai  fini 
par  l'accomplir.  Il  est  certain  que  la  plupart  des 
actes  religieux,  nobles  par  eux-mêmes,  laissent  au 
fond  du  cœur  de  nobles  souvenirs,  nourrissent  l'âme 
de  sentiments  élevés  et  disposent  à  aimer  les  choses 


54  MÉMOIRES   DE   MA   VIE. 

belles  et  touchantes  ;  que  de  droits  la  religion  n'a-  I 
vait-ellc  donc  pas  sur  moi!  Ne  devait-elle  pas  me 
dire  :  c  Tu  m'as  été  consacré  dans  la  jeunesse,  je  ne 
t'ai  rendu  à  la  vie  que  pour  que  tu  devinsses  mon 
défenseur.  La  dépouille  de  ton  innocence,  trempée 
des  larmes  de  ta  mère,  repose  encore  sur  mes  autels; 
ce  ne  sont  pas  tes  vêtements  qu'il  faut  suspendre  à 
mes  temples,  ce  sont  tes  passions.  Consacre-moi  ton 
cœur  et  tes  chagrins,  je  bénirai  ta  nouvelle  offrande.  •' 
Sainte  religion,  voilà  ton  langage;  toi  seule  pourrais 
remplir  le  vide  que  j'ai  toujours  senti  en  moi,  et 
guérir  cette  tristesse  qui  me  suit.  Tout  sujet  m'y 
replonge  ou  m'y  ramène;  je  n'écris  pas  un  mot 
qu'elle  ne  soit  prête  à  déborder  comme  un  torrent; 
je  ne  suis  occupé  qu'à  la  renfermer,  pour  ne  pas  me 
rendre  ridicule  aux  hommes.  Mais  dans  cet  écrit  qui 
ne  paraîtra  qu'après  moi,  que  jai  entrepris  pour 
me  soulager,  pour  donner  une  issue  aux  sentiments 
qui  m'étouffent,  pourquoi  me  contraindrais-je?  Ras- 
sasions-nous de  nos  peines  secrètes,  que  mon  àme 
malade  et  blessée  puisse  à  son  gré  repasser  ses  chi- 
mères et  se  noyer  dans  ses  souvenirs  ! 

Au  mois  d'octobre,  nous  retournâmes  à  Saint-Malo; 
on  arrêta  définitivement  le  nouveau  mode  de  mon 


SOUVENIRS   D'ENFA'NCE  ET   DE  JEUNESSE.        55 

•éducation.  Ma  mère  avait  loujours  désiré  qu'on  me 
donnât  une  éducation  classique  :  elle  pensait  avec  rai- 
son que  l'état  d'officier  de  marine  auquel  on  me  des- 
tinait ne  serait  peut-être  pas  dans  mes  lioùts,  et  qu'il 
était  bon,  à  tout  événement,  de  me  rendre  capable  de 
suivre  une  autre  carrière.  Sa  piété  lui  faisait  désirei- 
que  je  me  décidasse  pour  l'Eglise.  Elle  proposa  donc 
de  me  mettre  dans  un  collège  où  j'apprendrais  les 
mathématiques,  le  dessin,  les  armes,  la  langue  an- 
glaise, sous  des  maîtres  réguliers,  et  où  je  serais  sur- 
veillé par  des  supérieurs  pieu:^  et  sévères.  Elle  ne 
parla  point  de  grec  ni  d(^  latin,  de  peur  d'efiaroucher 
mon  père,  mais  elle  comptait  me  le  faire  enseigner 
d'abord  secrètement,  ensuite  à  découvert,  lorsque 
j'aurais  fait  des  progrès  sensibles  et  qu'il  n'y  aurait 
plus  moyen  de  reculer.  Mon  père  agréa  la  proposi- 
tion de  ma  mère  :  il  fut  résolu  qu'on  me  mettrait  au 
collège  de  Dol;  cette  ville  eut  la  préférence  parce 
qu'elle  se  trouvait  sur  la  route  de  Saint-Malo  à 
Combourg.  L'hiver  se  passa  en  préparatifs  de  départ. 
Le  feu  prit  à  l'hôtel  où  nous  demeurions;  je  pensai 
être  la  proie  des  flammes,  et  je  fus  sauvé  par  ma 
sœur  aînée,  qui  m'emporta  dans  ses  bras.  Nous  re- 
tournâmes alors  pour  quelques  moments  dans  cette 


56  MÉMOIRES   DE   MA  VIE. 

triste  maison  do  la  rue  des  Juifs  où  j'étais  né;  mon 
père  se  retira  dans  son  vieux  château  et  appela 
bientôt  ma  mère  auprès  de  lui;  il  l'allait  obéir  et 
s'établir  désormais  au  milieu  des  bois,  sauf  pendant 
quelques  mois  de  la  mauvaise  saison,  que  ma  mèni 
revenait  à  Sainl-Malo  avec  ses  filles. 

Le  d(''part  pour  Comliourii,  qui  fut  une  grande 
peine  pour  ma  mère,  l'ut  une  grande  joie  pour  sa 
petite  famille;  les  enfants  aiment  la  campagne.  Je 
devais  accompagner  mes  sœurs  au  château  et  être 
ensuite  ramené  au  collège.  Nous  partîmes  dans  la 
première  quinzaine  de  mai  ;  le  printemps  en  Bretagnii 
est  beaucoup  plus  beau  qu'aux  environs  de  Paris  et 
commence  trois  semaines  plus  tôt.  La  terreuse  couvre 
d'une  multitude  de  primevères,  d'hyacinthes  des 
champs  et  de  fleurs  sauvages;  le  pays,  entrecoupé  de 
haies  plantées  d'arbres,  offre  l'aspect  d'une  conti- 
nuelle forêt  et  rappelle  singulièrement  l'Angleterre  ; 
des  vallons  jtrofonds  où  coulent  de  petites  rivières 
non  navigables  présentent  des  perspectives  riantes 
et  solitaires;  les  bruyères,  les  rochers,  les  sables 
qui  séparent  ces  vallons  enli-e  eux  en  font  mieux 
sentir  la  fraîcheur  et  l'agrément. 

Nous  partîmes  de  Saint-Malo  au  lever  du  soleil  ; 


SOUVENIRS   D'ENFANCE  ET   DE  JEUNESSE.         57 

ina  mère,  mes  quatre  sœurs  et  moi  uous  étions  dans 
une  énorme  berline  dorée,  traînée  par  huit  chevaux, 
parés  comme  les  mulets  en  Espa;4ne,  avec  des  sou- 
nettes  et  des  houppes  de  laine  de  diverses  couleurs. 
Tandis  ({ue    ma   mère    soupirait  en   silence,  mes 
sœurs  parlaient  à  })erdre  haleine;  pour  moi,  j'ou- 
vrais de  grands  yeux,j'écoutaisde  toutes  mes  oreilles, 
je  m'émerveillais  à  chaque   tour  de  roue.  En  nu; 
rappelant  le  premier  voyage  d'un  homme  qui  devait 
vovaser  toute  sa  vie,  i'ai  fait  des  n'flexions  sur  les 
vicissitudes  de  la  fortune  et  les  changements  plus 
déplorables  qui  arrivent  dans  h^  cu'ur  de  l'homme. 
Nous  nous  arrêtâmes,  pour  laisser  reposer  les 
chevaux,  à  im  village  à  rentrée  des  marais  de  Dol  ; 
nous  repartîmes  ensuite,  travei'sani  la  irislc  ville  de 
Dol,  et  passâmes  à  la  })ort('  ménu'  du  colk'gi^  où 
j'allais  bientôt   revenir,  et   suivant    le    i^raiid  che- 
min (pii  mène  à  (londiouig.  .\oiis  coninien(;ànies  à, 
nous    enfoucei'   dans  rintcricin-  du  |tavs.   Pendant 
l'espace  de  six  lieues   nous   n'apeicùmes  que  des 
landes  bordées  de  forets,  des  chaiirps  à  peine  culti- 
vés, des  paysans  qui  ressemblaient  à  des  sauvages; 
enfin  du  haut  d'une  colline  nous  d''couvrîmes  une 
vallée  de  toutes  parts  fermée  par  des  bois;  du  fond 


58  MÉMOIRES   DE  MA  VIE. 

de  cette  vallée  s'élevait,  au  bord  d'une  espèce  de  lac, 
le  clocher  d'une  grosse  bourgade  ;  à  l'extrémité  occi- 
dentale de  cette  bourgade  paraissait,  sur  un  terrain 
élevé ,  un  château  gothique  dont  les  tours  se  per- 
daient dans  les  arbres  d'une  futaie  éclairée  par  le 
soleil  couchant. 

J'ai  été  obligé  de  m'arriMer  après  avoir  tracé  ces 
dernières  lignes  ;  mon  cœur  battait  au  point  de  faire 
trembler  ma  main  et  de  repousser  la  tal)le  sur  la- 
(|uelle  j'écris.  Les  souvenirs  qui  se  réveillent  dans 
ma  mémoire  m'accablent  par  leur  force  et  leur  multi- 
tude ;  mais  n'interrompons  pas  mon  récit,  et  que  cha- 
que souffrance  vienne  dans  son  ordre  et  a  sa  place. 

Descendus  de  la  colline,  nous  franchîmes  un  ruis- 
seau, et,  après  avoir  marché  une  demi-heure,  nous 
quittâmes  le  chemin  pour  gagner  une  futaie  voisine; 
la  voiture  roula  ]iient(')t  dans  une  allée  de  vieilles 
charmilles  dont  les  cimes  .s'unissaient  en  berceau  à 
une  grande  hauteur  au-dessus  de  nos  tètes.  Je  me 
souviens  encore  du  moment  où  j'entrai  sous  cet 
ombrage  et  de  la  joie  mêlée  de  crainte  que  j'éprou- 
vai en  sortant  de  l'obscurité  de  ce  bois.  Nous  attei- 
gnîmes une  avant-cour  plantée  de  noyers,  de  là  nous 
pénétrâmes  par  une  porte  bâtie  dans  une  vaste  cour 


SOUVENIRS  D'ENFANCE  ET  DE  JEUNESSE.        50 

de  gazon  appelée  la  cour  verte.  J'apeivus  à  droite  de 
longues  écuries  et  un  bouquet  de  vieux  marron- 
niers, à  gauche  un  autre  bouquet  de  marronniers; 
au  fond  de  la  cour,  dont  le  terrain  s'élevait  insensi- 
blement, le  château  se  montrait  entre  les  deux 
groupes  d'arbres.  Sa  triste  et  sévère  façade  présentait 
un  corps  de  logis  ou  plutôt  une  courtine  portant  une 
galerie  denticul(5e  et  couverte;  cette  courtine  liait 
ensemble  deux  tours  inégales  de  hauteur  et  de  gros- 
seur, lesquelles  tours  se  terminaient  par  des  cré- 
neaux surmontés  d'un  toit  pointu  comme  un  bonnet 
posé  sur  une  couronne  gothique  ;  quelques  fenêtres 
grillées,  d'un  goût  mauresque,  apparaissaient  çà  et  là 
sur  la  nudité  des  murs.  Un  large  perron  droit,  de 
vingt-neuf  marches  sans  rampe  et  sans  garde-fou, 
remplaçant  sur  les  fossés  comblés  l'ancien  pont- 
levis,  servait  à  monter  à  la  porte  du  château,  percée 
an  milieu  de  la  court ince  à  égale  distane  des  deux 
tours;  au-dessus  de  cette  porte  se  voyaient  les  armes 
des  seigneurs  de  Combourg,  sculptées  dans  la  pierre, 
et  les  longues  et  étroites  ouvertures  par  où  sortaient 
jadis  les  bras  et  les  chaînes  du  pont-levis. 

La  voiture  s'arrêta  au  pied  du  perron,  mon  père 
vint  au-devant  de  nous;  l'arrivée  de  sa  famille  dans 


60  MÉMOIRES   DE  MA   VIK. 

lin  lieu  on  il  vivait  selon  s(3s  goûts  adoucit  tellement 
son  Inuneur  pour  le  moment,  qu'il  nous  fit  sa  mine 
la  plus  liraeieuse.  Nous  montâmes  avec  lui  le  grand 
])crrun,  nous  entrâmes  dans  ini  vestibule  voûté,  et 
de  ce  vestibule  dans  une  pelile  cour  intérieure.  Cette 
coiu'  était  formée  par  la  courtine  ou  le  corps  de  lo- 
gis de  l'entrée,  par  un  autre  corps  de  logis  paral- 
lèle à  celui-ci,  qui  réunissait  (''gaiement  deux  toiu's, 
mais  plus  jtetitesque  les  premières,  et  par  deux  au- 
tres courtines  qui  liaient  la  grande  et  la  grosse  tour  J 
aux  deux  petites  tours;  le  château  entier  présentait 
la  l'orme  d'un  char  à  quatic  roues. 

Nous  franchîmes  la  petite  cour,  où  l'on  lemarquait      ' 
un  puits  d'une  profondeur  immense,  une  tourelle 
lormant  la  cage  d'un  magnilique  escalier  de  granit     I 
en  si)iiale  jiar  lequel  on  atteignait  à  toutes  les  parties 
du  château.  De  la  cour  intériciu'e,  pénétrant  dans  le      i 
corps  de  logis  des  deux  petites  tours,  nous  entrâmes 
de  plain-pied  dans  une  longue  salle  appelée  autre- 
fois la  salle  des  gardes.  Ti'ois  fenêtres  s'ouvraient  à 
chaque  extrémité  de  celte  salle,  deux  autres  cou- 
[laicnt  la  ligne  latérale.  Pour  agrandir  les  quatre 
tcnètres,  il  avait  fallu  creuser  des  murs  de  dix  à 
douzi?  pieds  d'épaisseur  pratiqués  dans  le  massif  de 


SOUVENIRS   D'ENFANCE  ET  DE  JEUNESSE.        Cl 

la  maçonnerie.  Deux  corridors  à  plan  incliné,  comme 
le  corridor  de  la  grande  pyramide  en  Eg^-pte,  par- 
taient des  deux  angles  de  la  salle  et  conduisaient 
aux  deux  petites  tours.  Un  escalier,  S(?rpentant  dans 
l'une  de  ces  tours,  établissait  des  communications 
entre  la  salle  des  gardes,  la  galerie  et  l'étage  supé- 
rieur. Tel  était  ce  corps  de  logis. 

Celui  de  la  façade  des  grandes  tours  du  rôt(3  de  la 
cour  verte  se  composait  :  d'une  espèce  de  dortoic 
servant  de  cuisine,  du  vestibule,  du  perron  et  d'une 
chapelle.  Au-dessus  de  ces  pièces  se  trouvait  un 
appartement  appelé  le  salon  des  chevaliers,  ainsi 
nommé  d'un  plafond  semé  d'écussons  découpés  en 
losange  :  cetappartement  se  rattachait  aux  chambres 
de  la  grosse  tour.  Deux  petites  fenêtres  en  ogive 
éclairaient  à  peine  les  chambres,  et  les  embrasures 
de  ces  fenêtres  étaient  si  profondes  qu'elles  formaient 
des  espèces  di^  cabinets  autour  desquels  régnait 
un  banc  de  granit.  Mêlez  à  cehi,  dans  les  diverses 
[)arties  de  l'édifice,  des  passages  tournants,  des  esca- 
liers secrets,  des  cachots,  des  donjons,  un  labyrinthe 
de  galeries  couvertes  et  découvertes,  des  chambres 
abandonnées,  des  souterrains,  les  uns  murés,  îes 
autres  ouverts,  dont  les  ramifications  sont  inconnues. 


62  MÉMOIRES  DE  MA  VIE. 

Partout  silence,  obscurité  et  visage  de  pierre,  voilà 
le  château  de  Combourg! 

Un  large  et  bon  souper  servi  dans  la  grande  salle, 
où  je  mangeai  sans  frayeur  et  sans  contrainte,  ter- 
mina pour  moi  la  première  journée  heureuse  de  ma 
vie  :  c'était  le  bonheur  à  peu  de  frais. 

A  peine  fus-je  éveillé  le  lendemain  que  j'allai  vi- 
siter les  dehors  du  château  et  prendre  possession  de 
la  solitude.  Le  perron  faisait  face  au  nord;  quand 
on  était  assis  sur  le  perron,  on  avait  devant  soi  la 
cour  verte,  au  delà  de  cette  cour  un  immense  et 
long  potager  étendu  entre  deux  futaies  :  l'une,  à 
droite,  s'appelait  le  petit  mail,  et  c'était  celle  qui  re- 
joignait le  chemin  de  Dol;  l'autre,  à  gauche,  était 
connue  sous  le  nom  de  grand  mail.  Celle-ci,  où  j'ai 
passé  ma  première  jeunesse,  était  un  grand  bois  de 
chênes,  de  hêtres,  d'ormes  et  de  châtaigniers.  Ma- 
dame de  Se  vigne  vantait,  en  1669,  ces  vieux  ombra- 
ges; depuis  cette  époque,  cent  quarante  années 
avaient  été  ajoutées  à  leur  beauté. 

Du  côté  opposé,  c'est-à-dire  du  côté  du  midi,  le 
paysage  offrait  un  tout  autre  tableau.  Par  les  fenê- 
tres de  la  grande  salle  on  apercevait  le  haut  clocher 
de  la  paroisse  et  les  maisons  confuses  de  Combourg; 


SOUVENIRS   D'ENFANCE  ET  DE  JEUNESSE.        63 

ensuite  un  étang  aussi  grand  qu'un  lac,  la  chaussée 
de  cet  étang  sur  laquelle  passait  le  grand  chemin  de 
Rennes,  un  moulin,  une  plaine  couverte  de  trou- 
peaux, séparée  d€  l'étang  par  la  chaussée,  et  le  long 
de  cette  prairie  un  joli  hameau  dépendant  d'une  ab- 
baye. Depuis  l'étang,  le  terrain,  s'élevant  par  degrés, 
formait  un  amphithéâtre  de  forêts  d'où  sortaient 
des  clochers  de  villages  et  les  tourelles  de  quelques 
gentilhommières.  Sur  un  dernier  plan  de  l'horizon, 
entre  le  couchant  et  le  midi,  les  hauteurs  de  Bé- 
cherel  se  profdaient  comme  une  petite  montagne 
isolée.  Une  terrasse  bordait  le  pied  du  château  de  ce 
côté,  passait  en  tournant  derrière  les  écuries,  et 
allait  rejoindre  le  jardin  des  bains,  qui  communi- 
quait à  la  grande  futaie. 

Ma  première  apparition  à  Combourg  fut  de  courte 
durée  :  quinze  jours  s'étaient  à  peine  écoulés  que  je 
vis  arriver  l'abbé  Porcher,  principal  du  collège  de 
Dol.  On  me  remit  entre  ses  mains  et  je  le  suivis 
malgré  mes  pleurs. 


LIVRI::     Il 


En  arrivant  au  collège,  je  fus  confié  au\  soin< 
particuliers  de  l'abbé  Leprince,  qui  professait  la 
rhétorique  et  possédait  à  fond  la  géométrie  ;  c'était 
un  homme  d'esprit,  d'une  belle  figure,  aimant  les 
arts  et  peignant  assez  bien  le  portrait.  Il  se  chargea 
de  m'apprendre  mon  Bezoul.  L'abbé  Legay,  régent 
de  troisième,  devint  mon  maître  de  latin;  j'étudiais 
les  mathématiques  dans  une  chambre  auprès  de 
l'appartement  de  l'abbé  Leprince,  et  j'allais  travail 
1er  au  latin  à  la  salle  d'études. 

Il  fallut  quelque  temps  à  un  sauvage  de  mon  es- 
pèce pour  s'accoutumer  à  la  servitude  d'un  collège 
et  pour  régler  ses  mouvements  au  son  d'une  cloche. 
Je  ne  pouvais  avoir  les  prompts  amis  que  donne 
sur-le-champ  la  fortune,  car  il  n'y  avait  rien  à  ga- 

4. 


66  MÉMOIRES   DE  MA   VIE. 

gner  avec  un  pauvre  polisson  qui  n'avait  pas  même 
d'argent  de  semaine .  Je  ne  m'enrôlai  point  non 
plus  dans  une  clientèle;  car  je  hais  les  protecteurs. 
Dans  les  jeux,  je  ne  prétendais  mener  personne, 
mais  aussi  je  ne  voulais  pas  être  mené.  Je  n'étais 
bon  ni  pour  tyran  ni  pour  esclave,  et  je  suis  resté 
tel  toute  ma  vie.  Il  arriva  pourtant  que  je  devins 
assez  vite  un  centre  de  réunion  ;  j'ai  éprouvé  dans 
la  suite  à  mon  régiment  la  même  chose  :  simple 
sous-lieutenant  que  j'étais,  les  vieux  officiers  ve- 
naient volontiers  passer  la  soirée  chez  moi  et  pré- 
féraient mon  appartement  au  café .  Je  ne  sais  à  quoi 
cela  tient,  si  ce  n'est  peut-être  à  ma  facilité  à  entrer 
dans  l'esprit  et  à  prendre  les  mœurs  des  autres  : 
j'aime  autant  à  chasser,  courir,  danser,  fumer  une 
pipe  au  bivouac,  jouer  au  domino  dans  un  café,  que 
j'aime  à  étudier  et  à  écrire.  Il  m'est  indifférent  de 
parler  des  choses  les  plus  triviales,  ou  de  causer  sui 
les  sujets  les  plus  relevés.  Je  suis  très-peu  sensiblr 
à  l'esprit,  et  j'ai  horreur  des  prétentions;  aucun 
défaut  ne  me  choque.  Je  trouve  cp.ie  les  autres  onl 
toujours  sur  moi  une  supériorité  quelconque.  Si  je 
me  sens  par  hasard  un  avantage,  j'en  suis  tout  em- 
barrassé; depuis  que  j'ai  acquis  une  malheureuse 


SOUVENIRS  D'ENFANCE  ET  DE  JEUNESSE.        C7 

célébrité,  il  m'est  arrivé  de  passer  des  jours,  des 
mois  entiers  avec  des  personnes  qui  ne  se  souve- 
naient plus  que  j'avais  fait  des  livres;  moi-même, 
je  l'oubliais  si  bien,  que  cela  nous  paraissait  à  tous 
une  chose  de  l'autre  monde.  Ecrire  aujourd'hui 
m'est  odieux,  non  que  j'aftccte  un  sot  dédain  pour 
les  lettres,  mais  c'est  que  je  doute  plus  que  jamais  de 
mon  talent,  et  que  les  lettres  ont  si  cruellement  trou- 
blé ma  vie  que  j'ai  pris  mes  ouvrages  en  aversion. 
Quelques  qualités  naturelles  que  ma  première 
éducation  avait  laissé  dormir  en  .moi  s'éveillèrent 
au  collège.  Ma  facilité  de  travail  était  remarqual^le 
et  ma  mémoire  extraordinaire;  je  fis  des  progrès 
rapides  en  mathématiques,  où  j'apportais  une  clarté 
de  conception  qui  étonnait  l'abbé  Leprince.  Je  mon- 
trais en  même  temps  un  goût  décidé  pour  les  lan- 
gues. Le  rudiment,  supplice  des  écoliers,  ne  me 
coûta  rien  à  apprendre.  J'attendais  l'heure  des  le- 
çons de  latin  avec  une  sorte  d'impatience,  comme 
un  délassement  de  mes  chiffres  et  de  mes  figures  de 
géométrie;  en  moins  d'un  an,  je  devins  fort  en  cin- 
quième. Une  chose  assez  singulière,  c'est  que  ma 
phrase  latine  se  formait  si  naturellement  en  pen- 
tamètres, que  l'abbé  Leprince  m'appelait  en  riant 


68  MÉMOIRES   DE  MA  VIE. 

l'Élégiaque;  ce  nom  pensa  me  rester  parmi  mes 
camarades. 

Quant  à  ma  mémoire,  en  voici  deux  traits  :  j'ap- 
pris par  cœur  la  table  des  logarithmes  de  Kepler. 

Après  la  prici'e  du  soir,  que  l'on  disait  en  commun 
à  la  chapelle  du  collège,  le  principal  faisait  une  lec- 
ture ;  un  des  enfants  choisi  au  hasard  était  obligé  de 
rendre  compte  de  ce  qu'on  avait  lu.  Ordinairement, 
nous  arrivions  fatigués  de  jouer  et  mourant  de  som- 
meil à  la  prière  ;  nous  nous  jetions  sur  les  bancs  de 
la  nef,  tâchant  de  nous  enfoncer  dans  quelque  coin 
obscur  pour  y  dormir,  n'être  pas  aperçus  et  consé- 
quemment  pas  interrogés.  Il  y  avait  surtout  un  con- 
fessionnal que  nous  nous  disputions  comme  une 
retraite  assurée  ;  un  soir,  j'avais  eu  le  bonheur  de 
gagner  le  port  et  je  m'y  croyais  en  sûreté  contre  le 
principal.  Malheureusement  il  m'aperçut  et  résolut 
de  faire  un  exemple;  il  lut  longuement  et  lentement 
le  second  point  d'un  sermon  de  Massillon  :  chacun 
s'endormit.  Je  ne  sais  par  quel  hasard  je  restai 
éveillé  dans  mon  confessionnal.  Le  principal,  qui  ne 
me  voyait  que  le  bout  des  pieds,  crut  que  je  ronflais 
comme  les  autres,  et  tout  à  coup  m' apostrophant 
il  me  demanda  ce  qu'il  avait  lu. 


SOUVENIRS  D'ENFANCE  ET  DE  JEUNESSE.        69 

Le  second  point  du  sermon  contenait,  autant  qu'il 
m'en  souvient,  une  énumération  de  la  manière  dont 
on  pourrait  bien  offenser  Dieu.  Non-seulement  je 
dis  le  fond  de  la  chose,  mais  je  repris  les  divisions 
dans  leur  ordre  et  répétai  presque  mot  à  mot  plu- 
sieurs pages  d'une  prose  mystique,  peu  intéressante 
L't  presque  inintelligible  pour  un  enfant.  Un  murmure 
d'approbation  se  fit  entendre  dans  la  chapelle.  Le 
principal  m'appela,  me  donna  un  petit  coup  sur  la 
joue  et  me  permit  pour  récompense  de  ne  me  lever 
le  lendemain  qu'à  l'heure  du  déjeuner.  Je  me  dé- 
robai modestement  à  l'admiration  de  mes  cama- 
rades, et  je  profitai  de  la  grâce  accordée;  car  j'ai 
toujours  été  grand  dormeur.  Cette  mémoire  des 
mots,  qui  ne  m'est  pas  entièrement  restée,  a  fait 
place  chez  moi  à  une  autre  sorte  de  mémoire  plus 
singulière,  dont  j'aurai  peut-être  occasion  de  par- 
ler dans  la  suite. 

J'allai  passer  le  temps  des  vacances  à  Combourg  : 
ces  deux  mois  ne  furent  pour  moi  qu'un  seul 
accès  de  jeu.  La  vie  de  château  aux  environs  de 
Paris  ne  peut  donner  aucune  idée  de  la  vie  de  châ- 
teau qu'un  seigneur  d'autrefois  menait  dans  une 
province  reculée.  La  terre  de  Combourg  n'avait  pour 


70  MEMOIRES   DE  MA  VIE. 

tout  domaine  que  des  iandes  incultes ,  quelques 
moulins  et  les  deux  tirandes  forets  de  Bouraouët  et 
de  Tanoërn,  dans  un  pays  où  le  bois  esti)resque  sans 
valeur.  Mais  Combourg  était  riche  en  droits  féodaux 
et  en  droits  honorifiques.  Cinquante-deux  paroisses 
relevaient  de  son  château;  son  revenu  annuel  avanl 
la  révolution  s'est  élevé  quelquefois,  par  le  produit  des 
lots  de  ventes,  à  soixante-dix  et  quatre-vingt  mille 
francs,  et  il  est  tombé  au-dessous  de  dix  mille  après 
la  suppression  des  droits  féodaux.  Ces  droits  étaient 
de  diverses  sortes  :  les  uns  déterminaient  certaines 
redevances  pour  certaines  concessions,  ou  fixaient  des 
usages  nés  de  l'ancien  ordre  politique;  les  autres  ne 
semblaientavoirété  dès  l'origine  que  des  divertisse- 
ments pour  le  seigneur  et  ses  vassaux. 

Mon  père,  en  arrivant  à  Combourg,  avait  fait  re- 
vivre quelques-uns  de  ces  anciens  droits  pour  pré- 
venir la  prescription;  lorsque  la  l\miille  était  encore 
réunie,  nous  prenions  une  grande  part  à  ces  amu- 
sements gothiques.  Les  trois  principaux  étaient  le 
saut  des  poissonniers^  la  qninlaine,  et  une  foire 
appelée  Yangevine. 

Ce  saut  des  poissonniers  tirait  son  nom  d'un  droil 
par  lequel  les  marchands  de  poisson  étaient  obligés, 


SOUVENIRS   D'ENFANCE  ET  DE  .ÎELNESSE.        71 

.  à  la  Saint-Jean,  de  sauter  dans  Tétanii-  du  château  et 
de  lutter  ensemble  plongés  dans  l'eau  jusqu'à  la 
ceinture.  Des  paysans  en  sabots,  en  braies,  en 
sayons  de  peaux  de  brebis  ou  de  peaux  de  clièvre, 
les  cheveux  longs  et  épars,  hommes  d'une  France 
qui  n'est  plus,  regardaient  ces  jeux  d'un  autre  siècle. 
Il  y  avait  un  prix  pour  le  vainqueur,  une  amende 
pour  le  vaincu. 

La  quintaine  conservait  la  tradition  des  tournois  : 
elle  avait  sans  doute  quelque  rapport  avec  l'ancien 
service  militaire  des  fiefs;  elle  est  très-bien  décrite 
dans  du  Gange. 

Tous  les  nouveaux  mariés  de  l'année  dans  la  mou- 
vance de  Combourg  étaient  obligés,  au  mois  de  mai, 
de  venir  rompre  une  lance  de  bois  contre  un  poteau 
placé  dans  un  chemin  creux  qui  passait  au  haut  du 
gi-and  mail;  les  jouteurs  étaient  à  cheval;  le  baillif, 
juge  du  camp,  examinait  la  lance,  déclarait  qu'il 
n'y  avait  ni  fiaude  ni  dol  dans  les  armes  :  on  pouvait 
courir  trois  fois  contre  le  poteau,  mais  au  troisième 
lour,  si  la  lance  n'était  pas  rompue,  les  gabeurs  du 
tournois  champêtre  accablaient  de  plaisanteries  le 
joutier  maladroit,  qui  payait  un  petit  écu  au  sei- 
gneur. La  foire  appelée  l'angevine  se  tenait  dans 


72  MÉMOIRES   DE  MA  VIE. 

la  grande  prairie  de  l'étang,  le  4  septembre  de 
chaque  année.  Les  vassaux  étaient  obligés  de  pren- 
dre les  armes,  ils  venaient  au  château  avec  la  ban- 
nière du  seigneur,  de  là  ils  se  rendaient  à  la  foire 
pour  établir  l'ordre  et  maintenir  un  péage  de  bes- 
tiaux dû  aux  comtes  de  Gombourg,  espèce  de  droit 
de  souveraineté.  A  cette  époque,  mon  père  tenait 
table  ouverte;  on  dansait  pendant  trois  jours,  les 
maîtres  dans  la  grande  salle,  au  raclement  d'un  vio- 
lon, les  vassaux  dans  la  cour  verte,  au  son  d'une 
musette;  on  chantait,  on  poussait  des  acclamations, 
on  tirait  des  coups  de  fusil;  ces  bruits  se  mêlaient 
aux  mugissements  des  troupeaux  de  la  foire  ;  la  foule 
se  répandait  dans  les  jardins  et  dans  les  bois,  cl 
(lu  moins  une  fois  l'an  on  voyait  à  Cornbourg  ({uel- 
que  chose  qui  ressemblait  à  de  la  joie. 

Ainsi  j'ai  été  placé  assez  singulièrement  dans  l;i 
vie  pour  pouvoir  assister  aux  courses  de  la  quintainr 
et  à  la  proclamation  des  droits  de  l'homme,  poui 
avoir  vu  flotter  la  bannière  des  comtes  de  Combour- 
et  le  drapeau  de  la  révolution.  Je  suis  comme  If 
dernier  témoin  des  mœurs  féodales  :  c'est  de  l'im- 
pression qu'elles  ont  faites  sur  mon  éducation  et  du 
caractère  de  mon  esprit  en  contradiction  avec  ces 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET    DE   JEUNESSE.        73 

miriirs,  ([lie  s'est  Ibi'iiK'  on  moi  1(?  iiiélaiiiic  d'id(k^s 
chevaleresques  et  de  sentiments  indi'pendants  que 
j'ai  répandus  dans  mes  ouvrages.  Gentilhomme  et 
('ciivain,  j'ai  (''té  royaliste  par  raison,  boiu'bonistc 
par  honneur,  et  républicain  par  goût. 

La  société  que  l'on  voyait  au  château  se  compo- 
sait des  bourgeois  du  village  et  des  gentilshommes 
voisins.  Que  de  l'ois,  sur  un  théâtre  plus  éclatant, 
j'ai  regretté  le  petit  monde  où  se  cacha  ma  jeunesse! 
(juand  le  ciel  eût  dispos('  de  moi  à  douze  ans,  il  ne 
m'eût  di'robé  qu'une  renommée  qui  m'ennuie  et 
des  chagrins  dont  je  ne  vois  point  le  terme.  Et  pour- 
quoi rougirais-je  de  parler  des  honnêtes  gens  qui 
l'urent  mes  premiers  amis  à  Combourg?  Notre  va- 
nité met  trop  de  prix,  au  rôle  que  nous  jouons  dans 
le  monde.  Le  bourgeois  de  Paris  rit  du  bourgeois 
d'une  petite  ville,  la  noblesse  de  cour  se  moque  de 
la  noblesse  de  province,  l'honnue  comui  d(''daigne 
l'homme  ignon'',  sans  songer  ([ue  le  teirq)s  fait  ('ga- 
iement justice  d(^  leurs  ]U'ét(Mitions,  et  qu'ils  sont 
tous  (''galt^uenl  ridicules  ou  iiiditlV'rents  aux  yeux 
des  générations  ({ui  se  succèdent. 

Le  premier  habitant  de  CondDourg  était  un  M.  Po- 

telet,  ancien  capitaine  de  vaisseau  de  la  compagnie 

5 


74  MÉMOIRES  DE  MA   VIE. 

des  Indes,  qui  redisait  de  grandes  histoires  de  Pon- 
dichéry.  Comme  il  les  racontait  les  coudes  appuyés 
sur  la  table,  mon  père  avait  toujours  envie  de  lui 
jeter  son  assiette  à  la  tète.  Venait  ensuite  l'entrc- 
positairc  des  tabacs,  M.  de  la  Billardière,  père  de 
famille,  qui  comptait  douze  enfants,  comme  Jacob, 
neuf  filles  très-laides  et  trois  garçons,  dont  le  plus 
jeune,  David,  était  mon  camarade  de  jeux.  Le  bon- 
homme s'avisa  de  vouloir  être  noble  en  1780:  il  pre- 
nait bien  son  temps!  Dans  cette  maison  il  y  avait 
force  joie  et  beaucoup  de  dettes.  Le  sénéclial  Ger- 
bert,  dont  le  fils  est  devenu  pendant  quelque  temps 
mon  secrétaire;  le  procureur  fiscal.  Petit;  le  rece- 
veur, Courvoisier;  le  chapelain,  l'abbé  Charmel  : 
Voilà  la  société  de  Combourg.  On  se  souvient  peut- 
être  que  je  n'ai  pas  rencontré  à  Athènes  de  person- 
nages beaucoup  plus  célèbres.  MM.  du  Petitbois , 
de  Chàteau-d'Assie,  de  Tinténiac,  descendant  du  fa^ 
meux  Tinténiac  du  combat  des  Trente,  un  ou  deux 
autres  gentilshommes  des  environs  venaient  le  di- 
manche entendre  la  messe  à  la  paroisse  et  dîner  en- 
suite au  château.  ?sous  étions  plus  particulièrement 
liés  avec  la  famille  de  M.  de  Trémaudan;  celte 
Camille  se  composait  du  mari,  de  la  femme,  extrê- 


SOlVENlllS    D'EM-ANCl::   ET   HE  .lEl.NESSE.         75 

memeiU  Ik'IIc,  (Tiiiic  sœur  et  dr  j[)liisieui's  curants; 
elle  était  pauvre  et  habitait  une  espèce  de  uK-tairie 
qui  n'attestait  sa  noblesse  que  pai"  un  vieux  colom- 
bier. Les  Trémaudan  vivent  encore  dans  une  ex- 
trême vieillesse.  Plus  sages  et  plus  heureux  que 
moi,  ils  n'ont  point  perdu  de  vue  les  tours  du  châ- 
teau que  j'ai  quitté  depuis  trente  ans,  ils  font  encore 
ce  qu'ils  faisaient  lorsque  j'allais  manger  du  pain 
bis  cl  leur  table  hospitalière  ;  ils  ne  sont  point  sortis 
du  port  dans  lequel  je  ne  rentrerai  plus;  peut-être 
parlent-ils  de  moi  au  moment  même  où  j'écris  cette 
page  :  je  me  reproche  comme  une  sorte  de  crime 
de  tirer  leur  nom  de  sa  protectrice  obscurité.  Je  sais 
(pi'ils  ont  douté  longtemps  que  l'homme  dont  ils 
entendaient  parlerfùt  le  petit  chevalier  qu'ils  avaient 
connu.  Le  curé  de  Combourg,  qui  est  encore  celui 
dont  j'écoutais  les  prônes,  a  montré  la  même  in- 
crédulité :  il  ne  pouvait  se  persuader  que  le  polis- 
son, ami  des  paysans  et  des  gardes-chasse,  fût  le 
(Icfenseur  d(3  la  religion.  Il  a  fini  par  le  croire,  et 
Mw  cite  dans  ses  sermons  après  m'avoir  tenu  sur  ses 
genoux,  ('es  dignes  gens,  qui  ne  inêlenl  à  mon  image 
aucune  idée  étrangère,  qui  me  voient  tel  que  j'f'tais 
dans  mon  enfantée  etdans  ma  jeunesse,  me  reconnaî- 


7fi  MKMOir.ES   DE   MA   VIE. 

ti'iii('iil-ils  .lujoiiid'liiii  à  li'iivcis  h;  Leiiips  cL  l'advcr- 
sil('?  Je  sijiaispeul-rlre  ohli;^!'' de  leur  dire  mon  nom 
avant  qu'ils  voulussent  nie  presser  dans  leurs  bras. 
Je  jiorte  malheur  à  mes  amis.  Un  garde-chasse 
;i|>|)('l(''  Uaulx,  ()ui  sortait  |)ai'lirulièrement  attaché  à 
moi  |)en(lant  mes  premières  vacances  à  Combourg, 
l'ut  lu(''  })ai'  un  bracoimiei'.  (le  meurtre  me  lit  une 
iuipression  extraordinaire.  (Juel  iHrange  mystère 
dans  le  sacrilice  humain?  Pour(pioi  laut-il  que  le  plus 
grand  crime  et  la  plus  grande  gloire  soient  de  verser 
le  sang  de  l'iionmie?  Mon  imagination  me  repr(''sen- 
tait  ]>aul\  tenant  ses  entrailles  dans  ses  mains  et 
se  trahianl  à  luic  chaumière  prochaine  où  il  expira. 
Je  conçus  Tidf'e  de  la  veiiLieance  ;  j'aïu'ais  voidu 
me  hallrc  ((Mihc,  Tassassiu.  Sou^  ce  rapport,  je  suis 
singulièrcmcul  ii'  :  dans  le  premier  moment  (rime 
oll'cnse,  je  la  smis  à  peine;  mais  elle  se  gi'av(3  dans 
ma  mémoire;  son  souvenir,  au  lieu  de  décroître, 
s'augmente  avec  le  temps;  il  dort  dans  mon  cœur 
des  mois,  des  ann(''es  eiUières,  puis  il  se  réveille  à 
la  moindre  circonstance  avec  une  force  nouvelle,  et 
ma  blessure  (le\ient  |)liis  vive  (jue  le  [)renuer  jour. 
Mais  si  je  ne  pardonne  i)oint  à  mes  ennemis,  je  ne 
leur  fais  aucun  mal  :  je  suis  rancunier,  je  ne  suis  \k\< 


SOrVENIRS  D'ENFANCi;  KT   DF.  .IRINF.SSE.        77 

vindicatif.  Ai-jo  la  piiissanco  de  mo  venger?  A  l'in- 
stant j'en  perds  l\'nvie,  je  ne  suis  dangereux  que 
dans  le  malheur.  Ceux  qui  ont  riu  me  faire^  céder 
en  m' opprimant  se  sont  ('trang(Mnent  trompés.  L'ad- 
versité est  pour  moi  ce  qu'('lait  la  terre  pour  Ant'M'; 
j(^  reprends  de  nouvelles  forces  dans  le  sein  de  ma 
mère  :  si  le  ])onheur  m'avail  eidcvi'  dans  ses  bras,  il 
nrcùt  (''touUV'. 

.I(^  retournai  à  Dol,  à  mon  grand  regi'et. 

L'année  suivante,  le  projet  de  descente  en  Angle- 
terre lit  former  un  camp  auprès  de  Saint-Malo  ;  des 
troupes  furent  cantonnées  à  Combourg.  Mon  père 
voulut  bien,  par  courtoisie,  donner  un  apparte- 
ment dans  son  château  aux  colonels  des  régiments 
de  ïouraine  et  de  Conti.  L'un  ('lail  le  martfuis  de 
Saint-Simon,  et  l'autre  le  comte  de  (lausans  '  ;  j'ai 
(''[U'ouvé  un  sensible  plaisir  en  retrouvant  ce  dernier, 
distingué  par  ses  vertus  cbiM'tienncs ,  dans  celte 
chambre  des  députés  qui  fera  à  jamais  l'honneur  et 

1.  L'ordonnance  de  dissolution  de  rassemblée  de  1815,  connue 
sons  le  nom  de  clianihie  introuvable,  à  laquelle  il  est  fait  ici  allusion, 
est  du  .")  septembre  1810.11  semble  donc  qu'on  peut  assigner  comme 
date  à  la  rédaction  de  ce  second  livre  des  Mémoires  la  fin  de  18IG, 
ou  plutôt  le  commencement  do  18 17,  époque  où  M.  de  Chateaubriand 
publiait  la  Monarchie  selon  la  char  le. 


78  M  KM  ni  n  ES    DE   MA   VIE, 

les  regTt'ls  de  la  Fiance,  quand  le  temps  des  factions 
sera  passé  et  celui  de  la  justice  venu;  dans  celte 
Chambre  que  la  Providence  avait  envoyée  pour  sau- 
ver la  Fiance  et  l'Europe,  qui  n'a  pu  être  cassée  que 
})ar  un  véritable  crime  politique,  et  dont  la  gloire 
survivra  à  la  renommée  des  misérables  ministres  qui 
s'en  firent  les  persécuteurs. 

L'orgueil  de  mon  père  était  plus  grand  que  son 
avarier.  Vrai  seigneur  de  château,  trente  officiers 
élaii'nt  tous  les  jours  invités  à  sa  table.  Ces  botes 
étrangers  dérangèrent  mes  plaisirs  pendant  les  va- 
cances. Les  plaisanteries  des  officiers  me  déplai- 
saient, les  soldats  troublaient  la  paix  de  mes  bois. 
C'esi  pour  avoir  vu  un  jour  le  colonel  du  régiment 
de  Conti,  le  marquis  de  AVignacourt,  galoper  sous 
des  arbres,  que  des  idées  vagues  de  voyage  me  pas- 
sèrent par  la  tète.  L'accent  des  soldats  gascons  et 
auvergnats  me  faisait  aussi  une  grande  impression; 
je  me  figurais  que  ces  gens-là  venaient  du  bout  de 
la  terre.  Quand  j'entendais  quelque  officier  parler 
(le  Paris  et  de  la  coui^,  je  devenais  triste,  je  cher- 
cliais  à  deviner  ce  que  c'était  que  la  société  :  j'en- 
trevoyais quelque  rliose  de  confus  et  de  lointain, 
je  sujiposais  des  choses  cachées,  des  mystères,  mais 


SOUVENIRS    D'EXFANCE   ET    DE   JEUNESSE.        70 

Lieiitùl,  je  me  ti'oublais  :  des  tranquilles  régions  de 
l'innocence.,  en  jetant  les  yeux  sur  le  monde,  j'avais 
des  vertiges,  comme  la  tête  tourne  lorsqu'on  regarde 
la  terre  du  haut  de  tours  qui  se  perdent  dans  le  ciel. 
Je  reculais  effrayé  et  me  retrouvais  avec  joie  le 
petit  François  dans  la  retraite  de  mes  bois,  à  l'abri 
i]o  l'amitié  de  mes  sœurs  et  sous  Taile  de  ma  mère. 
La  troisième  année  de  mon  séjour  au  collège  de 
Dol  fut  marquée  par  quelques  changements  dans 
l'intérieur  de  ma  lamille.  Mes  deux  sœurs  aînées  se 
marièrent.  Marianne  épousa  le  comte  de  Marigny,  et 
Bi'nigne  le  comte  de  Guébriac;  elles  suivirent  leurs 
luaris  à  Fougères.  Ce  lut  le  commencement  de  la 
séparation  d'une  nombreuse  famille,  dont  tous  les 
membres  devaient  bientôt  se  disperser  comme  des 
oiseaux  qui  s'envolent  pour  jam;iis  du  nid  paternel. 
Mes  sœurs  furent  mariées  le  même  jour,  à  la  même 
heure,  au  même  autel.  Elles  pleuraient,  ma  mère 
pleurait  aussi;  je  fus  frappé  de  cette  douleur  dans 
une  cérémonie  qui  semblait  ne  devoir  respirer  que 
la  joie.  Je  comprends  aujourd'hui  cette  tristesse,  et 
je  n'assiste  pas  à  un  baptême,  à  un  mariage,  sans 
sourire  amèrement  ou  sans  éprouver  un  serrement 
de  cœur  :  après  le  malheur  de  naître,  je  n'en  con- 


80  MKMOirtKS    I)K    MA    VIE. 

nais  pa?  nn  jilus  prand  qut^  ("lui  de  donner,  le  jour 
à  un  honmie. 

Cette  année  conimenra  une  n'-voliilion  dans  mes 
idées  comme  dans  ma  l'amilh'.  ]j'  hasard  fit  toml)er 
entre  mes  mains  di'ux  livres  liicn  dillérents  ]iai'  leur 
natui'e.  L'un  était  un  Horace  non  ehàtii'  ;  l'autre,  une 
histoire  effrayante  des  eonfes^ions  mal  (ailes;  le 
houleversenienl  que  ees  deux  livres  firent  dans  ma 
tète  est  incroyable.  Un  monde  myst('i'ieux  s'éleva 
autour  de  moi;  je  découvrais  d'im  côté  des  secrets 
incompréhensibles  à  mon  âge,  je  soupçonnais  une 
autre  existence  que  la  mienne,  d'autres  plaisirs  que 
ceux  de  mes  jeux,  des  charmes  inconnus,  où  je 
n'avais  vu  (ju'une  mère  et  \me  sseur.  D'un  autre 
cùté,  des  spectres  traîiian!  (\r<  eliaînes  m'annon- 
çaient les  supplices  éteinels  pour  un  seul  péché' 
dissimuli'.  Je  perdis  le  sommeil,  je  fus  saisi  de  ter- 
reurs. La  nuit,  je  croyais  voir  des  mains  noires 
passer  à  travers  mes  rideaux,  ou  je  poursuivais  des 
images  moins  terribles,  mais  plus  dangereuses.  Je 
vins  à  penser  avec  raison  que  ces  derniers  fantômes 
étaient  réprouvés  par  la  religion,  et  cette  idée  accrut 
les  fraveurs  (pie  j'avais  des  choses  intéi'nales.  .le 
cachai  profoud'-ment    et    mes   espérances    et  mes 


SOrVENIRS    D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.        81 

craiiiles  ;  je  devins  rêveur  et  mélancolique,  mes  yeux 
se  creusèrent,  ma  voix  s'altéra.  Je  cherchais  dans  le 
ciel  et  dans  l'enfer  l'explication  d'un  double  mys- 
tère, et,  frappé  à  la  fois  au  moral  et  au  physique, 
je  luttais  encore  avec  mon  innocence  contre  les  pre- 
jniers  orages  d'une  passion  prématurée  et  les  tei- 
leurs  de  la  superstition. 

Dès  lors  je  sentis  en  moi  les  premières  élinrclles 
d'un  feu  que  rien  n'a  pu  éteindre.  J'expliquais  le 
(piatrième  livre  de  rÊnéide  et  je  lisais  le  Télémaque. 
Tout  à  coup  je  découvris  dans  Didon  et  dans  Eucha- 
ris  des  beautés  cpii  me  ravirent;  je  devins  sensible 
à  l'harmonie  de  ces  vers  admirables  et  de  celle 
prose  antique.  Je  traduisis  un  jour  à  livre  ouvert 
Y yEneadum  {lenilrix  de  Lucrèce  avec  tant  de  viva- 
cité que  M.  Liiaux,  étonm'',  m'ôta  lirusquemenl  le 
poème,  et  me  jeta  dans  les  racines  grecques.  J'al- 
li'apai  un  ïibuUe  :  quand  j'arrivai  aux  vers  enchan- 
teurs de  la  première  élégie  ; 

Qiiain  jiivat  inimités  vpiitos  aiulire  cubanlf'ni... 

ce  double  sentiint'ut  de  vohqilé  et  de  UK-lancolie 
sembla  iiir  n-viMcr  ma  j)r(tj)r('  ualure.  Tout  (icNicnl 
poison  dans  le  vaso  (pii  loiiniiciin'  à  s'aitiTcr.  Les 


Si  MÉMO  m  ES   DE   MA    VIE. 

volumes  de  Massillon  qui  conlenaienl  les  sermons 
de  la  Péclieresse  et  de  VEnfcmt  prodigue  ne  sor- 
taicnl  plus  de  mes  mains.  On  me  les  laissait  lire, 
(  ar  on  ne  pouvait  pas  se  douter  de  ce  que  j'y  trou- 
vais. Je  dérobais  de  petits  bouts  de  cierge  dans  la 
chapelle  pour  lire  la  nuit  ces  descriptions  trop  sé- 
duisantes du  désordre  des  passions.  Je  m'endormais 
en  balbutiant  des  phrases  incohérentes  où  je  tâchais 
de  mettre  le  nombre,  la  douceur  et  la  grâce  d'un 
des  plus  grands  peintres  du  cœur  humain. 

Si  j'ai  moi-même  dans  la  suite  peint  avec  quelque 
V(''i'it('  les  passions  mêlées  aux  sentiments  religieux, 
je  suis  persuadf''  que  j'ai  du  ce  succès  au  hasard 
qui  me  fit  connaître  deux  empires  si  divers  et  tou- 
jours ennemis.  Les  ravages  que  fit  en  moi  un  mau- 
vais livre  furent  balancés  et  arrêtés  par  les  frayeurs 
qu'un  aulrc  livre  m'inspira,  et  celles-ci  furent 
comme  adoucies  par  les  molles  pensées  que  m'a- 
vaient laissi'cs  des  tableaux  criuiiiiels.  Une  nature 
triste  et  tendre  comme  la  mienne  était  propre  à  re- 
cevoir de  pareils  germes.  Aussi  se  développèrent- 
ils  avec  énergie. 

Ce  qu'on  dit  d'un  malheur  qu'il  n'arrive  jamais 
seul,  on  peut  le  dire  des  passions  ;  elles  viennent 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.       83 

ensemble,  comme  les  Muses  ou  comme  les  Furies. 
Avec  le  vague  penchant  qui  commençait  à  me  tour- 
menter, naquit  chez  moi  le  sentiment  de  l'honneur, 
principe  exalté,  qui  élève  un  simple  besoin  à  la  di- 
gnité d'un  sentiment,  et  maintient  le  cœur  incorrup- 
tible au  milieu  de  la  corruption;  sorte  de  passion 
réparative  que  la  nature  a  placée  auprès  d'une  pas- 
sion dévorante,  comme  la  source  inépuisable  des 
prodiges  que  l'amour  demande  et  des  sacrifices 
qu'il  exige. 

Lorsque  le  temps  était  beau,  les  pensionnaires  du 
collège  sortaient  le  jeudi  cl  le  dimanche  sous  la  con- 
duite du  préfet  de  semaine.  Nous  allions  souvent 
nous  promener  à  une  petite  montagne  isolée  au 
milieu  des  marais,  appelée  le  mont  Dol,  du  haut 
duquel  on  voit  des  ruines  druidiques.  Du  sommet 
du  mont  Dol  on  aperçoit  la  mer  et  les  vastes  marais 
couverts  d'une  multitude  de  feux  follets  pendant  la 
nuit.  Un  autre  but  de  nos  promenades  était  le  sé- 
minaire d'eudistes  dont  j'ai  parlé. 

Un  jour  donc  on  nous  avait  conduits  à  ce  sémi- 
naire; on  était  au  mois  de  mai.  On  nous  laissait 
une  grande  liberté  de  jeu,  mais  il  était  expressément 
défendu  de  monter  sur  les  arbres  pour  dénicher 


Si  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

des  œuls  d'oiseaux.  Le  préfet  de  semaine,  qui  se 
trouvait  être  l'abbé  Ei^aux,  nous  avait  établis  dans 
une  prairie  et  s'était  éloigné  du  bruit  pour  dire  son 
bn'viaire.  La  prairie  était  bordée  d'arbres,  cl  tout 
en  baut  du  plus  giand  élail  un  nid  de  pie,  sur 
lequel  nous  voyions  la  mère.  Nous  voilà  tous  dans 
l'admiration,  nous  montrant  mutuellement  la  pie, 
et  pressés  du  plus  vif  désir  de  saisir  une  si  belle 
proie.  Mais  qui  oserait  tenter  l'entreprise?  L'ordre 
était  si  sévère,  le  régent  si  près,  l'arbre  si  haut! 
Tous  les  yeux  se  tournent  sur  moi,  ear  je  grimpais 
aux  arbres  comme  un  «bat.  J'bésite  un  moment: 
enfin  l'bonneur  l'emporte.  Je  me  dé'pouille  de  mon 
babit,  j'embrasse  l'arbre  fatal  et  je  commence  à 
monter.  Le  tronc  était  sans  brandies,  excepté  vers  la 
cime,  où  il  formait  une  fourche  dont  une  des  pointes 
portait  le  nid.  Mes  camarades  étaient  assemblés  sous 
l'arbre,  applaudissant  à  mes  efforts,  me  regardant, 
regardant  vers  l'endroit  d'oi^i  pouvait  venir  le  préfet, 
sautant  de  joie  dans  l'espoir  des  œufs,  mourant  de 
peur  dans  l'attente  du  châtiment.  J'ari'ive  à  la  cime 
de  l'arbre,  la  pie  s'était  envolée;  je  saisis  les  six 
oaufs  que  je  mets  dans  ma  chemise  et  je  commence 
à  descendre. 


SOL"  YEN  m. s    D'KM'ANCK    KT    DK    .IKINKSSE.        85 

MallR'iii'ei!.>^eiiieiil,  je  me  laisse  lilisser  dans  la 
fourche,  où  je  reste  à  califourchon  sans  pouvoir  en 
sortir.  L'arbre  étant  élagué,  je  ne  pouvais  appuyer 
rnes  pieds  ni  à  di'oitc  ni  à  gauche  pour  me  soulever 
et  reprendre  les  dehoi's  du  troue.  Je  demeure  doue 
ainsi  suspendu  dans  Tair  à  soixante  pieds.  ïoui  à 
coup  mes  camarades  me  crient  :  Voici  le  pr(^lél  !  et 
dans  l'instant  je  me  vois  abandonné  de  mes  amis, 
comme  cela  arrive  dans  la  mauvaise  fortune. 

Il  n'y  en  eut  qu'un,  appelé  le  Gobbien,  qui  essaya 
de  monter  pour  me  poi'ler  secours,  mais  il  hu  luenlùl 
obligé  de  renoncer  à  sa  généreuse  entreprise.  Le 
danger  me  donna  du  couiage;  il  n'y  avail  (priiii 
moyen  de  sortir  de  la  position  où  je  me  trouvais  : 
c'était  d'embrasser  une  des  branches  de  la  l'oiiiclie, 
de  m'y  suspendre  en  dehors  par  les  mains,  ei  de 
tâcher  de  saisir  avec  mes  pieds  le  lionc  de  raibie 
au-dessous  de  sa  Itifurcation. 

J'exécutai  cette  manœuvre  au  péiil  de  ma  vie,  et 
je  réussis.  Au  milieu  de  mes  tribulations,  je  n'avais 
point  renoncé  à  mon  lii'sor,  j'aurais  pourtant  mieux 
lait  de  le  jeter,  car  en  me  laissant  glisser  le  long  du 
tronc,  je  me  déchirai  les  mains,  les  jand)es  et  la 
puiliine,  et  j'('ci'as;ù  les  (euls  dans  nia  clieiiiise.  (le 


8(J  MKMUIIIKS    DE    MA    VIE. 

lui  ce  qui  me  perdit.  Le  préfet  ne  m'avait  pas  vu  sur 
l'arbre,  je  lui  cachai  assez  bien  mon  sang,  mais  il 
n'y  eut  pas  moyen  de  lui  dérober  la  belle  couleur 
d'or  dont  j'étais  ])ar])oiiillé.  c(  Allons,  me  dit-il, 
monsieur,  vous  aurez  le  fouet.  )^ 

.le  no  doute  pas  que  si  cet  lionune  m'eut  annoncé 
à  l'instant  qu'il  commuait  la  peine  du  fouet  en  celle 
de  la  mort,  je  n'eusse  éprouvé  une  véritable  joie,  .la- 
mais,  dans  mon  éducation  sauvage,  l'idée  de  la  honte 
n'était  approchée  de  moi.  A  tous  les  âges  de  ma  vie, 
il  n'y  a  point  de  supplices  c[ue  je  n'eusse  préféré  à 
l'horreur  d'avoir  à  rougir  devant  les  hommes.  L'in- 
dignation s'éleva  tout  à  coup  dans  mon  cœur;  je  ré- 
pondis à  l'abbé  Égaux  avec  l'accent,  non  d'un  enfant, 
mais  d'un  liomme,  que  jamais  ni  lui  ni  personne 
ne  lèvciait  la  m;iin  sur  moi.  Celle  réponse  l'anima; 
il  m'appela  rebelle  et  promit  de  faire  un  exemple. 
i<  Nous  verrons!  »  répliquai-je,  et  je  me  mis  à  jouer 
à  la  balle  avec  un  sang-froid  qui  le  confondit. 

Nous  retournâmes  au  collège;  le  régent  me 
fit  entrer  chez  lui  et  m'ordonna  de  me  soumettre 
à  la  punition  si  je  ne  voulais  pas  la  rendre  plus 
sévère.  Mes  sentiments  exaltés  firent  place  à  des 
torrents  de  larmes.  Dans  aucun  temps  de  ma  vie, 


SOUVENIRS  D'ENFANCK  ET  DE  .lEL'.NESSE.   87 

je  n'ai  élé  plus  ('loqueiil;  ji.'  repivsenlai  à  Tabbé 
Ëtiaiix  qu'il  m'avait  appris  le  latin,  que  j'étais  son 
écolier,  son  disciple,  son  enfant;  qu'il  ne  voudrait 
pas  déshonorer  son  élève,  me  rendre  la  vue  de  mes 
compagnons  insupportable;  qu'il  pourrait  me  mettre 
en  prison,  au  pain  et  à  l'eau,  me  priver  de  récréa- 
tions, tripler  mes  devoirs;  que  je  lui  saurais  gré  de 
celte  clémence  et  l'en  aimerais  davantage.  Je  tombai 
à  ses  genoux;  dans  mon  désespoir,  je  joignis  les 
mains  et  je  le  suppliai  par  Jésus-Christ  de  m'épar- 
gner.  11  tenait  sa  verge  levée  et,  sourd  à  mes  prières, 
il  me  criait  de  me  soumettre.  Je  me  relevai  plein  do 
rage  :  «  lié  bien!  lui  dis-je,  voyons!  vous  êtes  le 
jikis  fort,  mais  c'est  égal.  >>  Et  en  même  temps  je 
hii  lançai  dans  les  jambes  un  coup  de  pied  si  rude 
(ju'il  poussa  un  cri.  Il  court  à  la  porte  de  sa  chambre 
et  la  ferme  à  double  tour,  il  revient  sur  moi  pour 
me  saisir;  je  me  retranche  derrière  son  Ut  et  lui 
jette  à  la  tète  son  bonnet  de  nuit,  son  oreilk-r  et 
son  pot-à-l'eau.  Il  m'allonge  de  grands  coups  de  verge 
sur  les  mains  et  sur  le  visage  ;  je  m'entortille  dans 
sa  couverture,  et  m'animant  au  combat  je  m'écrie  : 

Macte  aninio,  goiierosc  puerl 


88  MI-MOllîES    OK  .MA    VIE. 

C-cllc  (''niditioii  de  Liiiiriaiid  si  ])izai'roiïienl  })lac('L' 
lit  lire,  malgré  lui,  mou  euueuii  :  il  paila  diuiui- 
slicc  et  de  suspensiou  d'ai'mes.  Nous  conclûmes  un 
liaiti'  ])ai'  lequel  je  convins  de  m'en  rapporter  an 
principal.  Celui-ci,  sans  me  donner  gain  de  cause, 
voulut  bien  me  soustraire  à  la  punition  du  fouel. 
Quand  cet  excellent  homme  me  remit  ce  honteux 
châtiment,  je  lui  baisai  les  mains  avec  une  telle  etVu- 
sion  dccicur  et  de  reconnaissance  qu'il  ne  put  s'em- 
))rclier  de  me  donner  sabén(''diction. 

Tel  fut  11'  premier  combat  qm-  rue  fit  rendre  cel 
hdniicui'  ([ui  est  devenu  ridolc  de  ma  vie  cl  au(|U('l 
j'ai  laul  de  l'ois  saci'il'n''  mon  l'epos,  mon  bonheur  cl 
ma  fortune. 

Les  vacances  où  j'entrai  dans  ma  douzième  année 
l'uient  tristes.  L'abbé  Leprince  m'accompagna  à 
Combourg  [)our  me  fortifier  dans  les  mathématiques. 
Je  ne  jouis  plus  de  ma  liberté.  Je  ne  sortais  pres- 
que plus  qu'avec  mon  précepteur,  je  faisais  avec 
lui  de  longues  promenades  dans  les  bois.  Il  se  mou- 
rait de  la  poitriut'.  il  ('tait  triste  et  silencieux,  je 
n't'taispas  beaucoup  pins  gai;  je  le  suivais  en  rêvant 
cl,  pendant  des  heures  entières,  nous  marchions  à  la 
suite  l'un  de  l'autre  sans  prononcer  une  parole,  l'n 


SOUVENIRS    n'ENFANCE    ET    I)K   .lElNESSE.       KO 

joui'  nous  nous  (''^arAiiies  flans  une  InnM.  )i.  I.r- 
piinco  se  tourna  vers  moi  et  me  dit  :  «  (Juel  chemin 
laut-il  prendre?  »  Je  lui  r/'pondis  sans  hésiter  :  «  Le 
soleil  se  eoiiclie  ;  il  rra])pe  à  prs'sent  la  fenêtre  de  la 
presse  tour  :  niarebons  par  là!  »  M.  Leprince  fut 
rliarmé,  et  raconta  le  soir  ce  Irait  à  mon  pèie. 
Le  futur  voya;ieur  se  montra  dan-  cr  jniiemcnl. 
flus  d'une  fois,  en  voyant  le  soleil  se  couclier  dans 
le^  d(''seils  de  rAmi'riijue,  je  nie  suis  souvenu  de  la 
petite  aventure  de  la  forêt  de  Combourii', 

M.  Leprince  aurait  bien  di''sirê  que  l'on  me 
donnât  un  cheval  ;  mais  dans  les  idées  de  mon  père  un 
officier  de  marine  ne  devait  savoir  manier  que  son 
vaisseau.  J'étais  donc  réduit  à  monter  à  la  dérohé'e 
de  grosses  juments  de  carrosse  et  vm  prand  chmal 
]iie,  extrêmement  mi-chant,  à  qui  j'aimais  à  faii'e 
sautei'  des  fossés  au  risque  de  me  rompre  le  col;  au 
reste,  je  ne  me  suis  jamais  beaucoup  soucif'-  des 
chevaux,  quoique  j'aie  mené  la  vie  d'un  Tartare,  et 
contre  l'effet  que  ma  première  éducation  aurait  dû 
}iroduii-e,  je  monte  à  cheval  avec  plus  d'(''lé'jiance 
que  de  solidili''. 

La  fièvre  tierce  dont  j'avais  apport»'  le  penne 
t\ij:i:  marais  de  L>ol  me  débarrassa  de  M.   Leprince. 


90  MF;  MO  m  ES    DE   MA    VIE. 

Pour  mon  iiialliciii'  un  marchand  d'orviélan  passa 
dans  le  village.  Mon  père,  qui  ne  croyait  pas  aux  mé- 
decins, croyait  aux  charlatans;  c'est  l'histoire  de  bien 
des  hommes.  Il  envoya  cliercher  l'aventurier;  celui-ci 
m'examina  et  déehu'a  qu'il  me  yui'rirait  dans  vingi- 
qnatre  heures.  Il  revint  le  lendemain,  comme  on 
en  élait  convenn.  Je  le  vois  encore  entrer  dans  ma 
chambre  :  il  avait  un  lia])it  verl,  galonné  en  or,  une 
large  pei'ruque  poudi'é'e ,  de  giandes  manchettes  do 
monsscline  sales,  de  l'aux  hi'illants  aux  doigts,  une 
culotte  de  salin  noir,  des  bas  de  soie  d'un  blanc 
bleuâtre  et  des  sonliers  avec  des  bondes  énormes. 
Il  ouvrit  mes  rid(3aux  en  pr('sence  de  mon  père  en 
faisant  mille  singeries,  me  tàta  le  pouls,  me  ht  tirer 
la  langue,  baragouina  avec  un  accent  iîahen  quelques 
mois  sui'  la  nécessité  de  me  purger,  et  me  donna  à 
manger  un  petit  morceau  de  caramel.  Mon  père  était 
charmi';  il  prétendait  que  toutes  les  maladies  ve- 
naient d'indigestion,  et  que  pour  toute  espèce  de 
maux  il  fallait  purger  un  homme  jusqu'au  sang. 
Les  principes  du  signor  lui  parurent  excellents,  et  il 
me  laissa  entre  ses  mains.  Il  n'y  avait  pas  une  demi- 
heure  que  j'avais  mangé  le  caramel  que  je  fus  pris 
de  vomissements  elTroyables.  On  avertit  mon  père, 


sorvENins  d'enfance  et  de  jeunesse.     91 

qui  voiilail  faire  jeter  le  pauvre  diable  parla  fenêtre 
(le  la  tour.  Celui-ci,  épouvanb',  perd  la  tète;  il  jette 
son  habit,  retrousse  les  manches  de  sa  chemise  et  se 
met  à  faire  les  gestes  les  plus  grotesques.  A  chaque 
mouvement  sa  perruque  tournait  en  tous  sens;  il 
ri'pétait  mes  cris  et  ajoutait  après  :  Che,  monsou  La- 
randier?  Ce  monsou  Lnvandier  était  l'apothicaire  du 
\  illage  qu'on  avait  appelé  au  secours.  Je  ne  savais,  au 
milieu  de  mes  douleurs,  si  cet  homme  ne  me  ferait 
pas  mouiir  à  force  de  rire.  On  arrêta  enlin  les  vo- 
missements. 

Je  fus  renvoyé  au  collège.  Je  passai  l'hiver  unique- 
ment occupé  du  latin  et  du  grec;  ce  qui  n'était  pas 
donné  k  l'étude  était  consacré  à  ces  jeux  du  com- 
mencement de  la  vie  pareils  en  tous  lieux.  Ces  jeux 
m'ont  lait  faire  par  la  suite  des  réflexions  tristes  et 
([ui  n'étaient  pas  sans  charme. 

Partout  où  j'ai  voyagé,  chez  les  peuples  civilisés 
comme  chez  les  peuples  sauvages,  j'ai  retrouvé  chez 
les  enfants  les  mêmes  amusements  :  j'ai  vu  le  petit 
Anglais,  le  petit  Allemand,  le  petit  Itahen,  le  petit 
Espagnol,  le  petit  Iroquois,  le  petit  B(''douin  rouler  le 
cerceau  et  lancer  la  balle.  En  reconnaissant  les  amu- 
sements de  mes  premières  années,  je  me  demandais 


92  mF:mo[rf,s  de  ma  vik. 

pourquoi  je  me  rapprochais  si  fort  de  ces  enfauls 
dans  mou  eniance,  et  pourquoi,  dans  mon  âge  nuu-, 
j'avais  si  peu  de  rapports  à  ce  qu'ils  seraient  un  jour. 
Frères  d'une  grande  famille,  les  enfants  sont  in- 
sti'uils  par  leur  (•(niinuiiic  iiiriv,  la  nature.  Ils  ne  ees- 
.sent  de  se  ressenililcr  ([u'cn  perdant  l'iimoeenee,  la 
même  en  tout  jiays  et  le  signe  ))riiiiilil'  de  l'iionmie. 
Alors  les  passions  modilit'es  ])ai'  les  climats,  les  gou- 
vernements, les  mo'urs,  font  les  nations  diverses; 
le  genre  humain  cesse  de  s'entendre  et  de  parler  le 
inèini^  langage.  C'est  la  société  qui  est  la  véritahie 
tour  de  Babel. 

Un  matin  que  j't'tais  très-animi'  à  une  partie  de 
l)arresdans  la  grande  cour  du  collège,  on  vint  me  dire 
qu'on  medemandait.  Jesuivis  le  domestique  à  la  porte  i 
eNli'iieure;  je  vis  un  gros  homme,  rouge  de  visage, 
les  irianières  hi'usques  et  impatientes,  le  ton  farou- 
che, ayant  un  bâton  à  la  main,  portant  ime  perruque 
noire  mal  Irisée,  une  soutane  déchirée  et  retroussée 
dans  ses  poches,  des  souliers  poudreux,  des  bas 
perci's  aux  talons.  «  Petit  polisson,  me  dit-il,  n  ètes- 
vous  pas  le  chevalier  di^dhaleaubriartd  de  Comboui'g? 
■ — Oui,  monsieur,  r<'[)ondis-je  tout  étonni'de  l'apos- 
lioplie.  — Et  moi,  reprit-il  presque  en  fureur, je  suis 


I 


SOLVEMliS    D'E.NFA-NCE    El    DE    .IE^^EsSE.        03 

le  dci'ni(.'r  aîné  de  votre  l'aiiiille.  Je  suis  ral)l)é  df 
Ciialeaubriand  des  Roches  Barriteaux.  Ret:ardez-moi 
liien  !  Souvenez-vous  que  vous  êtes  aussi  noble  ([iie  \o 
roi  !  »  En  disant  cela,  le  fier  abbé  lève  un  coin  de  sa 
soutane,  met  sa  main  dans  la  poche  d'une  vieille  cu- 
lolle  de  panne,  tire  un  écu  de  six  francs  moisi,  env<3- 
loppiî  dans  un  papier  crasseux,  me  le  jette  au  nez  et 
continue  à  pied  son  voyage  en  marmottant  ses  ma- 
tines d'un  air  t'uriliond.  Je  ne  l'ai  jamais  revu.  J"ai 
su  depuis  que  le  prince  de  Condé  avait  t'ait  otTiir  à 
ce  pauvre  abbé  d'(Mre  le  précepteur  du  duc  de  Bour- 
bon. L'orgueilleux  genlilhonune  répondit  insolem- 
)iienl  que  le  prince  qui  }>ossédait  la  baronnie  di' 
Chaleaubi'iand  devait  savoir  qu'un  Chateaubriand 
))0uvait  avoir  des  préce})ti'urs,  mais  f[u'il  n'était  le 
précepteur  de  personne.  Celte  hauteur  était  le  défaut 
de  toute  ma  famille  :  elle  dominait  dans  mon  père; 
mon  IVèi'e  la  poussait  jusqu'au  ridicule,  et  je  ne  .suis 
})as  bien  sur,  malgré-  mon  ])eii(liant  pour  les  idées 
républicaines,  d'y  avoir  com})létement  échappé. 

L'é'|ioque  de  ma  ])i'c)nièie  (■(iiiiinunion  était  ai  ri- 
vée; c'était  ordinaii'cment  le  moment  où  l'on  déci- 
dait dans  la  famille  de  l'état  futur  de  l'enfant . 

Cette  cérémonie   religieuse  remplaçait  pour  les 


01  MKMOinES    DE    MA    VIE. 

jeunes  chrétiens  la  prise  de  la  rol)e  virile  pour  les 
Romains.  Madame  de  (-hateaubiiand  était  venue  de 
Combourg  à  Dol  pour  assister  à  la  première  commu- 
nion de  son  fils,  qui,  après  s'être  uni  à  Dieu,  allait 
se  séparer  de  sa  mère.  Que  de  sentiments  réunis  pour 
une  femme  chrétienne  ! 

On  entrait  dans  la  semaine  sainte  ;  ma  piété  pa- 
raissait sincère;  j'édifiais  loiil  le  collège.  Mais  mes 
regards  étaient  ardents  et  mes  abstinences  assez 
répétées  pour  donner  de  l'inquiétude  à  mes  maîtres. 
On  craignait  l'excès  de  ma  dévotion,  et  une  religion 
éclairée  cherchait  à  tempérer  ma  ferveur. 

J'avais  pour  confesseur  le  supérieur  du  séminaire 
des  eudistes.  C'était  un  homme  de  cinquante  ans, 
d'un  aspect  rigide.  Toutes  les  fois  que  je  me  |)ré- 
senlais  aulril)nna!  de  la  pénitence,  il  m'interrogeait 
avec  anxiété.  Surpris  de  la  li-gèreté'  de  mes  fautes, 
il  ne  savait  comment  accorder  n]on  trouble  avec  le 
peu  d'importance  des  secrets  que  je  déposais  dans 
son  sein.  Plus  le  moment  de  la  communion  appro- 
chait, plus  ses  prières  étaient  pressantes.  «  Xe  me 
cachez-vous  rien?  »  me  disait-il.  Je  répondais  :  «  Non, 
mon  père.  »  —  «  X'avez-vous  pas-fait  cette  faute?  »  — 
<-(  Xon,  mon  père  »,  et  toujours,  non  mon  père.  Il  me 


SOUVF.NIKS    D'E.M-ANr.E    ET    F)E    .lElNESSE.        U5 

renvoyait  on  doutant  vl  soupirant,  en  nie  retiardant 
jusqu'au  fond  de  rmne,  et  moi,  je  sortais  de  sa 
pri'sence  pâle  et  défiguré  comme  un  criminel.  Je 
devais  recevoir  l'absolution  le  samedi  saint.  Je  pas- 
sai kl  nuit  du  vendredi  au  samedi  en  prières  et 
à  lire  avec  les  plus  é-tranges  terreurs  le  livre  des 
confessions  mal  faites.  Le  samedi  h  trois  heures  de 
l'après-midi,  nous  partîmes  pour  le  séminaire.  Nos 
})arents  nous  accompagnaient.  Je  marchais  au})rès 
de  ma  mère.  Toute  la  vaine  gloire  qui  s'est  depuis 
atlaclK-e  à  mon  nom  et  dont  cette  sainte  mère  n'a 
}>as  été  le  témoin,  ne  lui  aurait  pas  donné  un  seul 
instaiit  de  l'orgueil  qu'elle  éprouvait  connue  chn'"- 
lienne  et  comme  mère  en  voyant  son  tils  pièt  à 
participer  au  grand  mystère  de  la  religion. 

En  arrivant  dans  l'église,  je  me  prosternai  sur  le 
pavé  du  sanctuaire;  j'y  restai  un  moment  comme 
ani'anti.  Quand  je  me  levai  pour  me  rendre  à  la  sa- 
cristie, où  m'attendait  le  supérieur  ,  mes  genoux 
tremblaient  sous  moi.  Je  me  jetai  aux  pieds  du 
prêtre  de  Jésus-llhrist,  Ce  ne  fut  qu(3  de  la  voix  la 
plus  altérée  que  je  parvins  à  prononcer  mon  coii- 
fileor.  «  Hé  bien!  n'avez-vous  rien  oublié?  «  me  dit 
Thommc  de  Dieu.  Je  demeurai  muet,  sns  quostions 


96 


MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 


ircoiiniiriicrieill,  et  loiljouis  le  llilal  liuil,  iiW)l  pi'fC, 
soiiil  de  ma  boiKlie.  li  se  recueillit  un  luouienl  :  il 
eut  Tair  de  demander  des  conseils  à  Celui  qui  sonde 
les  reins  et  les  cœurs  et  qui  conlT'ra  aux  apôtres  le 
})Ouvoir  de  lier  et  de  di'lier  les  Ames.  Alors,  taisant 
comme  un  etlbrt,  il  se  préjiara  à  me  donner  l'abso- 
liilloii.  La  foudre  que  le  ciel  eût  lancée  sur  moi 
lifaurail  causi'  jnoins  d"('})(:)uvante.  .le  m'écriai  :  «  Je 
n\ii  jias  tout  dit!  «  Le  redoiitaltlc  julic,  le  délétiué 
du  souverain  arl)ilre  dont  le  visaye  m'inspirait  tant 
de  craintes,  devient  le  pasteur  le  plus  tendre.  Il  me 
jette  les  Itras  autour  du  col  et  fond  en  larmes.  <i  Bon 
Dieu,  dit-il,  c'est  toi  <j[ui  as  parlé  au  caHirde  cet  en- 
fant !  Allons,  mon  cher  lils,  du  coiU'aiic  !  f  Je  n'aurai 
jamais  un  tel  moment  dans  ma  vie.  Si  l'oji  m'eût 
déharrassi'  du  jjoids  d'une  montaiine,  on  ne  m'au- 
riul  |)as  plus  soulaiiV'.  J('  sanglotais  de  bonheur. 
J'ose  dii'e  que  c'est  dès  co  moment  que  j'ai  iHi''  créé 
lioimète  homme.  Je  sentis  que  je  ne  survivrais 
jamais  à  un  l'emords.  Grand  Dieu!  quel  doit  donc 
cire  crhii  (hi  crime,  si  j'ai  pu  tant  souifrir  pour  avoir 
cach('  les  faiblesses  d'un  enfant!  Mais  combien  elle 
est  divine  celte  religion  qui  i>eut  s'emparer  ainsi  du 
cœur  de  l'homme!  Et  quels  préceptes  de  morale 


SOUVENIRS    n  ENFANCE    ET    DE    JEINESSE.        07 

suppléeront  jamais  à  ces  iiistilulioiis  eluétiennes! 

Le  premier  aveu  fait,  rien  ne  me  coûta  plus.  Mes 
fautes  cachées,  peu  considérables  aux  yeux  du 
monde,  parurent  r;raves  à  ceux  de  la  religion.  Le 
supérieur  se  trouva  dans  une  grande  jterjilcxiti'  :  il 
aurait  bien  voulu  retarder  ma  commun inii:  mais 
j'allais  quitter  le  collège  de  Dol  et  entrer  au  service 
dans  la  marine.  Il  vit  les  écueils  où  je  briserais  mon 
vaisseau.  C'est  le  premier  homme  qui  ait  pénétré  le 
secret  de  ce  que  je  pouvais  être;  il  devina  jnes  fu- 
tures passions,  il  ne  me  cacha  pas  ce  qu'il  croyait 
voir  de  bon  en  moi,  mais  en  même  temps  il  me  pré- 
dit mes  maux  à  venir,  et  m'annonça  que  je  n'aurais 
jamais  de  plus  grand  ennemi  que  moi-mènje. 

«  Enlin,  aj(»ula-t-il,  le  temps  manque  à  votre  |m'- 
nitence,  mais  vous  êtes  dans  ce  moment  lavé  de  vus 
péchés  par  voire  repentir,  par  l'aveu  tnifli!',  mais 
courageux  de  vos  fautes.  Souvenez-vous ,  si  vous 
oubliez  jamais  voire  Créateur,  de  ce  qui  vous  arrive 
en  ce  moment.  Songez  que  par  une  grâce  paiticu- 
lièie,  au  liiu  d'une  communion  sacrili'ge  qui  aurai! 
pu  vous  jierdre  dans  cette  vie  et  dans  l'airtrt:,  vous 
allez  recevoir  une  communion  qui  vous  tiendra  tou- 
jours ouvenc:?  les  porte-  du  ciel,  et  continuera  à  faire 


98  MKMOIIîES    DK    MA    V  I  K. 

(lo  VOUS  dans  ce  monde  un  honniMe  lionnne.  d  Uleva 
la  main  pour  m' absoudre.  Cette  seconde  fois,  le  bras 
roudroyant  ne  fit  descendre  sur  ma  trie  que  la  rosée 
céleste.  J'inclinai  mon  iront  })Our  la  recevoir,  elle 
pi-m'lra  dans  mon  cœur;  ce  que  je  sentais  partici- 
pait de  la  If'licité  des  anges.  J'allai  me  précipiter 
dans  le  sein  de  ma  mère  qui  m'attendait  au  pied  de 
l'autel.  Je  ne  parus  plus  le  même  à  mes  maîtres  et 
à  mes  camarades;  je  marchais  d'un  pas  levier,  la 
tète  haute,  l'air  radieux,  dans  tout  le  triomphe  du 
repentir. 

Je  parus  le  lendemain  à  cette  d'-rémonie  tou- 
chante et  sublime,  dont  j'ai  vainement  essayé  de 
tracer  le  tableau  dans  le  Génie  du  chnstianismc. 
J'aurais  pu  y  retrouver  mes  petites  humiliations  ac- 
coutumées :  mon  bouquet  et  mes  habits  étaient  moins 
beaux  que  ceux  de  mes  compagnons;  mais  ce  jour- 
là  tout  fut  à  Dieu  et  pour  Dieu.  J'approchai  de  la 
sainte  table  avec  une  telle  ferveur  que  je  ne  voyais 
rien  autour  de  moi.  Je  sais  parfaitement  ce  que  c'est 
que  la  foi  par  ce  ([ue  je  sentis  alors.  La  présence 
rt'-elle  dans  le  saint  sacrement  m'é'taif  aussi  sensil)le 
que  la  présence  de  ma  mère  à  mes  côtés.  (Juand 
l'hostie  fut  déposée  sur  mes  lèvres,  je  me  sentis 


SOUYENinS   D'KNFANC.E   ET    DE   JEUNESSE.       9'J 

c-oiiiuie  IulU  ('L'Iaii'L'  en  dedans.  Je  ticmblais  de  res- 
pect, el  la  seule  chose  matérielle  qui  m'occupât  était 
la  crainte  de  profaner  le  pain  sacré  en  le  laissant 
toucher  à  mon  palais  comme  une  autre  nouriilurc 
Je  conçus  encore  le  courage  des  martyrs;  car  j'au- 
lais  pu  dans  ce  moment  confesseï'  la  loi  au  milieu  des 
plus  cruels  supplices.  J'aime  aujourd'hui  à  me  rappe- 
ler ces  saintes  félicités  cpii  précédèrent  de  bien  peu 
d'instants  dans  mon  Ame  les  tribulations  du  monde 

En  comparant  ces  pieuses  ardeurs  aux  transports 
insensés  cpu^  je  vais  peindre,  en  voyant  le  même 
coMir  éprouver  dans  l'intervalle  de  quelques  mois 
tout  ce  que  l'innocence  et  la  relitiion  ont  de  plu.s 
doux,  de  plus  .<aliitaiie,  et  tout  ce  que  les  passions 
ont  de  plus  séduisant  et  de  plus  funeste,  on  choi- 
sira des  deux  joies,  et  l'on  verra  de  quel  côté'  il  faut 
chercher  le  bonheur  el  surtout  le  repos. 

Huit  jours  après  ma  première  communion,  je 
quittai  le  collé«>e  de  Dol.  Il  me  reste  de  cette  mai- 
son un  ai^ri'able  souvenir  :  quchpie  chose  de  noire 
enfance  s'attache  aux  lieux  embidlis  par  elle,  comme 
une  Heur  communique  soni)arfuiu  aux  objets  qu'elle 
a  touchés. 

Je  m'attendris  encore  aujourd'hui  en  songeant  à 


1011  MEMOIRES    OK   MA    VIF. 

la  dispersion  de  mes  premiers  camarades  et  de  mes 
premiers  maîtres.  L'abbé  Leprince,  nommé  à  un 
bénéfice  auprès  de  Rouen,  ne  vécut  que  peu  d'an- 
nées. L'abbé  Egaux  olilint  une  cure  considérable 
dans  le  diocèse  de  Saint-Malo,  et  j'ai  vu  mùui'ir  le 
bon  principal  Porcher,  clianoine  de  Dol,  au  com- 
mencement de  la  révolnlion.  11  étnit  instruit,  doux 
et  simple  de  cunir;  la  mémoire  de  cel  obscur  RoHin 
me  sera  toujours  chère  el  vénérable. 

Je  trouvai  en  arrivant  à  Combourg  de  quoi  nour- 
rir ma  piété  :  c'était  une  mission.  J'en  suivis  les 
exercices,  et  je  reçus  la  conlirmation  sur  le  perron 
du  château,  avec  les  petits  paysans  et  les  petites 
paysannes,  de  la  main  de  l'évéque  de  Saint-Malo. 
Après  cela  on  planta  une  croix  en  souvenir  de  la 
mission.  J'aidai  à  la  soulenir  tandis  qu  on  la  lixail 
sur  sa  base.  Elle  existe  encore;  de  tout  ce  que  j'ai 
planté  à  Combourg,  une  croix  seule  est  restée  do- 
bout,  comme  si  je  ne  pouvais  rien  créer  de  durable 
que  pour  la  douleur,  ni  marquer  mon  passage  sur 
la  terre  autrement  que  par  ^]Gi^  monuments  de  tris- 
tesse. La  croix  de  la  mission  s'élève  devant  la  tour 
où  esl  mort  mon  })ère.  Depuis  trente  années,  elle  n'a 
\u  jiaraiire  ])ersonne  aux  fenêtres  de  cette  tour,  elle 


SOrVKMRS    n'ENTANCE    ET    DE   JEINESSE.      101 

n'est  plus  saluée  par  les  enfants  du  cliàleau.  Elle 
attend  en  vain,  chaque  printemps,  le  retour  du  père 
et  de  la  mère;  elle  ne  voit  revenir  au  toit  de  la  fa- 
mille que  les  hirondelles,  compagnes  de  mon  en- 
fance et  plus  fidèles  à  leur  nid  que  l'homme  à  sa 
maison.  Heureux  si,  sans  chercher  ailleurs  des 
orages,  ma  vie  s'était  écoulée  inconnue  au  pied  de 
la  croix  de  la  mission,  et  si  mes  cheveux  n'eussent 
éti''  blanchis  que  par  le  temps  qui  a  couvert  de  mousse 
les  branches  de  cette  croix  ! 

Je  ne  tardai  pas  à  partir  poui'  le  rollé;ie  de  Ren- 
nes, où  je  devais  })oursuivre  mi-s  (''tudcs  el  siiiiout 
me  fortilier  dans  les  mathématiques  sous  un  excel- 
lent maître,  afin  de  subir  ensuite  l'examen  à  Hre>l 
pour  être  reçu  garde  de  la  marin(\ 

M.  de  Fayolle  était  alors  principal  du  collège  de 
Rennes.  On  y  comptait  trois  professeurs  distingm's  : 
l'abbé  de  Chàteaugiron  pour  la  seconde,  l'abbi' 
Germ(''  pour  la  rhétorique,  et  l'abbé  Leinarchand 
pour  la  physique. 

Le  pensionnat  était  nombreux  et  les  externes  plus 
nombreux  encore.  Les  études  étaient  forti'S  et  bien 
suivies.  Dans  les  derniers  temps,  Geoffroy  et  Gin- 
gueué,  sortis  de  ce  collège,  auraient  fail  honneur  à 


H)1  MÉMO  USES    1)1.    MA    VIK. 

Sainte-Barbe  ou  au  Plessis.  Une  chose  assez  singu- 
lière, c'est  que  le  chevalier  de  Parny  avait  aussi 
éiudir  à  Rennes,  et  que  j'héritai  de  son  lit  dans  la 
chambre  qui  me  fut  assignée. 

Rennes  lut  pour  moi  une  Babylone  et  le  collège  un 
monde.  La  multitude  des  écoliers,  le  nombre  des 
maîtres,  la  grandeur  des  bâtiments,  du  jardin  et  des 
cours  me  paraissaient  incroyables. 

Je  m'y  habituai  pourtant  et  je  pris  bientôt  sur  mes 
nouveaux  camarades  l'ascendant  que  j'avais  eu  à  Dol 
sur  mes  anciens  compagnons;  il  m'en  coûta  quel- 
ques combats  :  les  petits  Bretons  sont  d'une  humeur 
fort  belligérante.  On  se  donnait  des  rendez-vous 
pour  les  jours  de  promenade  dans  le  jardin  des 
bénédictins  appelé  le  Thabor;  là  on  se  battait  : 
c'étaient  de  véritables  duels.  Nous  nous  servions  de 
compas  de  mathématiques  attachés  au  bout  d'une 
canne,  et  nous  en  venions  à  une  lutte  corps  à  corps, 
plus  ou  moins  dangereuse  selon  la  gravité  des  cas; 
il  y  avait  des  juges  du  camp  qui  décidaient  s'il 
éch('ait  gage,  et  de  quelle  manière  les  champions 
devaient  mener  des  mains.  Pour  que  le  combat 
cessât,  il  fallait  qu'une  des  deux  parties  s'avouât 
vaincue.  —  Je  retrouvai  au  collège  mon  ami  Gesril, 


SOrVE.MIîS    ICtMANCE    KT    DK   JEUNESSE.      1U3 

qui  présidait,  comme  à  Saint-Malo,  à  ces  engage- 
ments. Il  fut  témoin  pour  moi  dans  une  afiaire  que 
j'eus  avec  Saint-Riveul,  jeune  gentilliomme  qui  eut 
l'honneur  d'être  la  première  victime  de  la  révolu- 
lion.  Il  fut  tué  dans  les  rues  de  Rennes  en  se  ren- 
dant avec  son  père  à  la  chambre  de  la  noblesse. 

Je  tombai  sous  Saint-Riveul  ;  je  ne  voulus  jamais 
demander  grtàce,  et  je  fus  tellement  maltraité  que 
la  peau  de  ma  tète,  décollée  du  crâne,  ('tait  à  demi 
arrachée  avec  mes  cheveux.  Je  rencontrai  aussi  à 
ce  collège  deux  hommes  devenus  depuis  bien  dif- 
féremment célèbres  :  Moreau,  le  fameux  oénéral,  et 
Limoëlan,  auteur  de  la  machine  infernale,  aujour- 
d'hui prêtre  en  Amérique.  Moreau  avait  cinq  ou  six 
ans  de  plus  que  moi  et  il  était  externe.  Limoëlan, 
pensionnaire,  était  à  peu  près  de  mon  âge.  Saint- 
Riveul,  Limoëlan,  Gesril  et  moi,  nous  nous  liâmes 
d'une  étroite  amitié.  On  a  rarement  trouvé  à  la 
même  époque,  dans  une  nièmi"  province,  dans  une 
même  petite  ville  et  rassemblés  sous  le  même  toit, 
d'aussi  singulières  destinées.  Je  ne  puis  m'empêcher 
de  raconter  ici  un  tour  d'écolier  que  joua  au  préfet 
de  semaine  mon  camarade  Limoëlan. 

Le  préfet  avait  coutume  de  faire  sa  ronde  tous 


loi  MKMOfr.K.S    DE    MA    V  I  F.. 

les  soirs  dans  les  coiiidors  après  la  retraite,  pour 
voir  si  tout  ('tait  bien  et  si  nous  dormions  paisible- 
ment; il  regardait  à  cet  effet  par  un  trou  pratiqué 
dans  chaque  porte.  Lirnoëlan,  Gesnl,Saint-Riveul  et 
moi,  nous  couchions  dans  la  même  chambre. 

D'animaux  malfaisants  c'était  un  fort  lion  plat. 

Vaini'inent  avions-nous  plusieurs  Ibis  bouché  le 
lalal  hou  avec  dn  papier;  le  pn'lét pous.sait  le  papier 
avec  son  doitit  et  nous  surprenait  sautant  sur  nos  lits 
et  cassant  nos  chaises. 

Un  soir  Limoëlan,  sans  nous  communiquer  son 
projet,  nous  eni;age  à  nous  coucher  et  à  éteindre  la 
lumière.  L'instant  d'après  nous  l'entendons  se  lever, 
aller  à  la  porte  et  puis  se  remettre  au  lit.  l'n  quart 
d'heure  après,  voici  venir  le  préfet  sur  la  jtoinic  du 
]»ied.  (iomnie  avec  raison  nous  lui  étions  fort  sus- 
pects, il  s'arrête  à  notre  porte,  écoute,  regarde,  n'a- 
perçoit point  de  lumière,  croit  le  trou  bouché,  y  en- 
fonce imprudemment  le  doigt Qu'on  juge  de  sa  co- 
lère! ('  Qui  a  fait  cela?  »  s'écrie-t-il  en  se  précipitant 
dans  la  ctiambic.  Limorlan  d'éclater  de  rire  et  Gesril 
de  dire  en  nasillant  av!'r  un  air  moilii''  niais,  moitié 
goguenard  :  «  (Ju'esl-cc  donc,  monsii.'iu'lf  pri'lél?  )) 


S()UVE^MRS    D'ENFANCE   ET   I>E   JEUNESSE.      lu,") 

Quand  nous  sûmes  ce  que  c'était,  nous  voilà,  Saint- 
Riveul  et  moi,  à  nous  pâmer  de  rire  comme  Limoë- 
lan,  à  nous  Ijouclier  le  nez  et  à  nous  cacher  sous  nos 
couvertures,  tandis  que  Gesril,  se  levant  en  chemise, 
otïrit  tiravenient  au  préfet  sa  cuvette  et  son  pot  à 
Teau.  On  ne  put  rien  tirer  de  nous  :  nous  fûmes  hi'- 
l'oïques.  Limoëlan,  en  vrai  conspirateur,  avait  bien 
}\v^r  nos  caractères.  Il  ne  nous  avait  pas  l'ail  paii  de 
son  dessein,  dans  la  crainte  que  nous  ne  l'eussions 
di'sapprouvé.  Mais  il  é'tait  sûr  qu'une  fois  ex(''culi'' 
nous  embrasserions  sa  fortune.  Il  n'afllecta  point  non 
j)lusde  se  dénoncer  lui-même,  conmie  en  pareil  cas, 
si  nous  eussions  été  coupables,  il  se  serait  laissi'' 
soupçonner  pour  nous  sauver.  Il  liouva  tout  simple 
que  pour  lui  rendre  le  même  service  nous  attii'as- 
>ions  sur  nous  une  partie  du  soupçon.  Nous  fûmes 
mis  tous  quatre  en  prison,  au  caveau,  espèce  de 
cellier  humide  et  noir.  On  fut  bientôt  obligé  de  nous 
rendre  la  liberti''.  Saint-Riveul  lit  un  trou  sous  une 
porte  qui  communiquait  à  la  basse-cour,  et  engagea 
sa  tèt(^  dans  ce  trou  sans  pouvoir  la  retirer.  Un  co- 
chon accourut  et  pensa  lui  manger  la  cervelle,  (iesril 
S8  glissa  dans  les  caves  du  collège  et  mit  couler  un 
tonneau  de  vin,  Limoëlan  démolit  un  mur,  et  moi, 


lue.  .MKMoir.Ks  iti;  ma  vik, 

firimpé  comme  Peiiin  Dandin  dans  un  soupirail  qui 
donnait  du  caveau  sur  la  rue,  j'ameutai  la  canaille 
par  mes  harangues.  Le  terrible  auteur  de  la  machine 
infernale,  jouant  ce  tour  de  polisson  à  un  préfet  de 
collège,  ne  rappelle  pas  mal  Gromwell  barbouillanl 
d'encre  la  ligure  d'un  autre  régicide  qui  signait 
après  lui  l'arrêt  de  mort  de  Charles  I". 

Quoique  l'éducation  fût  très-religieuse  au  collège 
de  Rennes,  ma  ferv(3ur  se  ralentit.  Le  grand  nombre 
de  mes  maîtres  et  de  mes  camarades  multipliait  les 
occasions  de  distraction  et  de  chutes.  Je  me  perfec- 
tionnai dans  l'étu-de  du  latin  et  je  montrai  encore 
plus  de  penchant  i)Our  la  langue  grecque.  Je  devins 
foi't  en  mathématiques,  pour  lesquelles  j'ai  toujours 
eu  beaucoup  de  goût.  J'aurais  fait  un  bon  ofticier  de 
marine  ou  de  génie  :  en  tout  j'étais  assez  heureuse- 
ment organisé.  Sensible  aux  choses  sérieuses  comme 
aux.  choses  agréables,  j'ai  prouvf'^  que  je  pouvais 
écrire  sur  la  politique  comme  sur  les  passions,  j'ai 
commencé  par  la  poésie  avant  d'en  venir  à  la  prose.  | 
Les  arts  me  transporlaient,  j'ai  surtout  aimé  pas- 
sionnément la  nuisique  et  l'architecture.  Quoique 
prompt  à  m'ennuyerde  tout,  j'étais  capable  des  plus 
petits  détails,    étant  doué  d'une  longue  patience. 


i 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET  DE  JEUNESSE.       107 

Quoi({iic  fatigué  de  l'objet  qui  m'occupait,  mon  obs- 
lination  était  plus  forte  que  mon  dégoût.  Je  n'ai 
jamais  abandonné  une  affaire  quand  elle  valait  la 
})eine  d'être  achevée.  Il  y  a  telle  chose  que  j'ai  pour- 
suivie quinze  et  vingt  ans  de  ma  vie,  aussi  plein 
d'ardeur  le  dernier  jour  que  le  premier. 

Celte  souplesse  de  mes  facultés  intellectuelles  se 
retrouvait  à  tout.  Je  jouais  bien  aux  échecs;  j'étais 
adroit  au  billard,  à  la  chasse,  au  maniement  des 
armes;  je  dessinais  passablement,  je  dansais  de 
bonne  grâce  :  j'aurais  chanté  agréablement  si  on 
eût  pris  soin  de  ma  voix.  Tout  cela  joint  au  genre 
de  mon  ('duralion,  à  une  vie  de  soldat  et  de  voya- 
geur, fait  que  je  n'ai  jamais  senti  mon  pédant,  et 
qu'avec  les  facultés  d'un  homme  de  lettres  je  n'en  ai 
eu  ni  l'air  In-bété,  ni  la  gaucherie,  ni  les  habitudes 
crasseuses,  ni  les  rnceurs  bourgeoises,  ni  encore 
moins  la  triste  envie  et  la  solte  vanité. 

Je  passai  deux  ans  au  collège  de  Rennes;  Gesril  le 
quitta  dix-huit  mois  avant  moi,  pour  entrer  dans  la 
marine.  Ma  troisième  sœur  se  maria  dans  le  cours 
de  ces  deux  années.  Elle  épousa  le  comte  de  Farcy, 
capitaine  au  régiment  de  Condé  in(\mterie,  et  s'éta- 
blit avec  son  mari  à  Fougères,  ou  déjà  liabitaieni 


108  MÉMOIRES    DE    M  V   VIE. 

mes  deux  sœurs  aiiK-es,  uiesdames  de  Manp:nyct  de 
Guébriae.  Madame  de  Farey  (Mail  charmante  et 
])leine  df  talents,  surtout  pour  la  poésie;  c'rtait 
après  Lucile  eellc  de  mes  sceurs  que  j'aimais  le 
mieux.  Elle  est  devenue  une  sainte,  après  avoir  été 
une  des  femmes  les  plus  a^iréables  de  son  sièele; 
ralilii'  Cairon  a  iMiil  sa  vie. 

On  me  lit  vciiii-  à  (loinhouig'  pour  le  maria^i'  d»' 
.lulic.  Je  vis  là  pour  la  première  fois  cette  comtesse 
de  ïronjoli,  jeune  rlianoinosse,qui  se  fit  remarquer 
par  son  coura;je  sur  r<'clial'au(l.  Cousine  du  maicpiis 
de  la  Rouerie,  elle  se  trouva  impliquée  dans  l'affaire 
de  ce  rival  de  la  Ho(lii'ja(|ii(;lein.  Je  n'avais  encoi'e 
vu  la  lii'auli'-  qiK.'  dans  ma  l'aïuille  ;  je  restai  dans 
une  sorte  d'étonnemenl  inexplicable  en  l'apercevant 
siir  le  visage  d'une  femme  l'-trani^'ère.  (Iliaque  jtas 
que  je  faisais  maintenant  dans  la  vie  m'ouvrait  un<' 
nouvelle  perspective.  J'entendais  la  voix  lointaine  et 
séduisante  des  passions  qui  venaient  à  moi,  je  me 
précipitais  moi-même  au-devant  de  ces  sirènes, 
attiré  })ar  riiaimonie  inconnue  qui  troublait  mon 
cœur  et  m'appekiit  pour  me  perdre. 

l'eu  di'  teuqtsaprè-  le  mariai^e  de  Jidi'',  je  jiarlis 
pour  Brest. 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.      109 

En  qiiiltaiit  le  grand  colli'ge  de  Rennes,  je  n'é- 
prouvai point  le  regret  que  je  sentis  en  sortant  du 
petit  coUéiie  de  Dol  ;  il  en  est  peut-être  des  études 
comme  des  amours  :  ce  sont  les  premières  qui  sont 
les  plus  belles.  11  est  probable  aussi  que,  sans  m'en 
apercevoir,  je  n'avais  déjà  plus  cette  fleur  d'inno- 
cence qui  nous  fait  trouver  un  charme  à  tout  ce  qui 
est  innocent  comme  nous. 

Mon  frère  m'embarqua  dans  la  diligence  de  Ren- 
nes ;  on  m'adressa  à  Brest  à  un  de  mes  oncles  ma- 
ternels, le  comte  de  Ravenel  de  Boisteilleul,  chef 
d'escadre,  qui  n'est  mort  que  depuis  quelques  an- 
nées. Il  a  laissé  deux  fds,  dont  l'un,  officier  d'artil- 
lerie très-distingué,  a  épousé  la  fille  unique  de  ma 
sœur  la  comtesse  de  Farcy.  —  En  arrivant  à  Brest,  je 
ne  trouvai  point  mon  brevet  d'aspirant;  je  ne  sais 
quel  accident  l'avait  retardé.  Je  restai  donc  ce  qu'on 
i\^l>d-dil  soupirant  et,  comme  tel,  libre  de  toute  élude 
régulière.  Mon  oncle  me  mit  en  pension  à  une  table 
d'hôte  d'aspirants  et  me  présenta  au  commandant  de 
la  marine,  le  comte  Hector. 

Maître  de  moi-même  pour  la  première  fois,  je 
m'abandonnai  à  mon  instinct  solitaire.  Je  ne  voyais 
que  mes  maîtres  d'armes,  de  dessin  et  de   matlif'- 


110  MÉMOIRES    DE   MA   VIE. 

matiques.  Les  trois  quarts  du  jour  je  m'enfermais 
dans  ma  chambre,  ou  j'allais  parcourir  le  port  et 
me  promener  au  bord  de  la  mer. 

Je  n'avais  encore  vu  qu'au  lieu  de  ma  naissance 
celte  mer  que  je  devais  tant  de  fois  traverser  et  ren- 
contrer sur  tant  de  rivages.  En  la  retrouvant  à  Bresl, 
je  fus  transport!'  ;  elle  était   plus  vaste  qu'à  Saint- 
Malo,  elle  se  brisait  à  l'extrémité   de  la  Bretagne; 
après  ce  cap  avancé,  il  n'y  avait  plus  rien  qu'un 
océan  sans  bornes  et  des  mondes  inconnus  :  ma 
jeune  imagination  se  jouait  dans  ces  espaces  im- 
menses. Souvent,  passant  à  Recouvrance  et  m'as- 
seyant  sur  quelque  mût  qui  gisait  le  long  du  quai,  je 
regardais,  la  tète  appuyée  sur  ma  main,  les  occupa- 
lions  de  la  foule  et  les  mouvements  du  |K)rt.  Con- 
structeurs, matelots,  militaires,  douaniers,  forçats 
passaient  et  repassaient  devant  moi.  Je  voyais  des 
voyageurs  di'barquer  ou   s'embarquer,  des  pilotes 
commander  la  manœuvre,  des  charpentiers  équar- 
rir  des  pièces  de  bois,  des  cordiers  filer  des  cables, 
des  mousses  allumer  des  feux  sous  des  chaudières  de 
goudron.  On  portait  et  l'on  rapportairde  la  marine 
aux  magasins  et  des  magasins  à  la  marine  des  balles 
de  marchandises,  des  sacs  de  vivres,  des  trains  d'ar- 


SOUVENIRS   D'ENFANCE    ET    DE   JEUNESSE.      III 

lillerie.  Ici  des  charrettes  s'avançaient  dans  l'eau 
pour  recevoir  des  chargements,  là  des  palans  enle- 
vaient des  fardeaux,  tandis  que  des  grues  descen- 
daient des  pierres  et  que  des  machines  creusaient 
le  port.  Les  forts  répétaient  des  signaux,  des  cha- 
loupes allaient,  venaient,  de  grands  vaisseaux  appa- 
reillaient ou  rentiaient  dans  les  hassins. 

Mon  esprit  se  remplissait  alors  d'idées  vagues  sur 
la  société,  ses  biens  et  ses  maux.  Je  ne  sais  quelle 
tristesse  me  gagnait;  je  quittais  le  màt  sur  lequel 
j'étais  assis,  symbole  d'une  vie  qui  devait  être, 
«"omme  ce  mât,  battue  parla  tempête,  et  qui,  comme 
Jui,  ne  devait  reposer  qu'un  instant  au  rivage.  Je 
.remontais  l'espèce  de  torrent  qui  (X)ule  dims  le  port 
lie  Brest.  J'arrivais  à  un  d(''toui"  où  le  port  dispa- 
raissait :  là,  ne  voyant  plus  rien  qu'une  vallée  soli- 
Jaire,  étroite  et  stérile,  mais  entendant  encore  le 
murmure  confus  de  la  mer  et  la  voix  des  hommes, 
.je  me  couchais  au  bord  de  la  petite  rivière.  Tantôt 
regardant  couler  l'eau,  tantôt  suivant  des  yeux  le 
vol  de  la  coineille  marine,  jouissant  du  silence  au- 
tour de  moi,  ou  prêtant  l'oreille  aux  coups  de  mar- 
teau du  calfat,  je  tombais  dans  la  j)lu>  profonde 
rêverie;  si  le  vent  m'apportait  le  bruit  du  canon 


\l'l  MÉMOnu:S   DE  MA  VIE. 

lointain  do  quelque  vaisseau  qui  mettait  à  la  voile, 
je  tressaillais  et  des  larmes  tombaient  de  mes  yeux. 
Un  jour  j'avais  dirigé  ma  promenade  vers  l'extré- 
mité du  port,  du  côté  de  la  pleine  mer.  Il  faisait 
chaud  :  je  m'assis  sur  la  grève  et  je  m'endormis. 
Tout  à  coup  je  suis  réveillé  par  des  coups  de  canon; 
j'ouvre  les  yeux  et  j'aperçois  la  rade  couverte  de 
vaisseaux.  C'était  la  grande  escadre  qui  rentrait 
après  la  signature  de  la  paix,  .le  restai  ébahi  du  ma- 
gnifique spectacle.  Les  vaisseaux  manœuvraient  sous 
voile,  se  couvraient  de  feux,  faisaient  des  signaux, 
arboraient  des  pavillons.  Ils  présentaient  la  poupe, 
la  proue,  le  flanc.  Ceux-ci,  jetant  l'ancre,  s'arrê- 
taient au  milieu  de  leur  course,  comme  par  enchan- 
tement ;  ceux-là  continuaient  à  se  jouer  sur  les  flots 
où  ils  hiissaient  une  trace  brillante.  Rien  ne  m'a 
donné,  dans  ma  vie,  une  plus  haute  idée  du  génie 
de  l'homme.  Il  semblait  partager  en  ce  moment  une 
partie  de  la  puissance  de  Celui  cpii  a  dit  à  la  mer  : 
Tu  n'iras  pas  plus  loin  :  Non 'procèdes  amplius.  Tout 
Brest  accourut  sur  le  rivapc;  bientôt  des  chaloupes 
se  détachent  de  la  flotte  et  aliordent  au  port.  Les 
officiers  dont  elles  étaient  remplies,  le  visage  brûlé 
ol  noirci  parle  soleil,  avaient  Pair  étranger  qu'on 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE    JEUNESSE.        113 

apporte  des  pays  lointains,  el  quelque  chose  de  gai, 
de  content,  de  fier,  de  hardi  comme  des  homnles  qui 
venaient  de  rétahlir  l'honneur  du  pavillon  blanc 
C'était  ce  corps  de  la  marine  si  méritant,  si  distin- 
gué, si  illustre,  qui,  échappé  aux  coups  de  l'ennemi, 
devait  périr  sous  ceux  des  Français. 

Je  regardais  passer  la  valeureuse  tioupe,  lors- 
qu'un jeune  officier  perce  la  foule  et  se  précipite 
dans  mes  bras,  je  reconnus  Gesril.  Il  était  singuliè- 
rement grandi,  mais  faible  et  languissant  d'un  coup 
d'épée  qu'il  avait  reçu  dans  la  poitrine.  Son  projet 
était  de  quitter  Brest  dès  le  soir  même  pour  se  ren- 
dre dans  sa  famille.  Je  ne  l'ai  vu  qu'une  fois  depuis  ; 
c'('tait  peu  de  temps  avant  sa  mort  héroïque  :  j(; 
dirai  à  quelle  occasion.  L'apparition  de  Gesril  et 
son  départ  me  firent  prendre  une  résolution  qui  a 
changé  le  cours  de  ma  vie,  il  ('tait  ('crit  que  ce 
jeune  homme  aurait  un  empire  singulier  sur  m;i 
destinée. 

On  voit  déjà  comme  mon  caractère  se  formait 
et  quel  tour  prenaient  mes  idées.  Si,  au  lieu  d'être 
abandonné  à  moi-même,  j'eusse  été,  comme  les  en- 
fants du  jour,  conduit  par  un  gouverneur,  aurais-je 
été  ce  que  je  suis?  Jeté  dans  un  moule  commun, 


lU  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

n'aurais-je  pas  pris  les  formes  communes?  Mon 
liouverneur  m'aiirait-il  donné  les  leçons  que  je 
recevais  seul  dans  le  poit  de  Brest?  n'aurait-il  pas 
regardé  comme  des  bizarreries  faites  pour  être  cor- 
rigées les  premières  atteintes  de  mon  génie,  car  j'en 
puis  parler  comme  d'un  in;d,  quel  qu'ait  été  ce  gé- 
nie, rare  ou  vulgaire,  méritant  ou  ne  méritant  pas 
le  nom  que  je  lui  donne,  faute  d'un  autre  nom  pour 
mieux  rn'exprimer?  mais  aussi  plus  semblable  au 
reste  des  hommes,  j'eusse  été  beaucoup  plus  heu- 
reux. Celui  qui,  sans  m'ôter  l'esprit,  fût  parvenu  à 
tuer  ce  qu'on  appelle  mon  talent,  m'aurait  rendu  un 
grand  service. 

Lorsque  mon  oncle  me  conduisait  chez  M.  Hector, 
j'en  revenais  tout  bouleversé.  Je  ne  pouvais  entendre 
sans  agitation  les  jeunes  et  les  vieux  marins  raconter 
leurs  campagnes,  parler  des  pays  qu'ils  avaient  par- 
courus :  l'un  anivait  de  l'Inde,  l'autre  de  l'Amé- 
rique ;  celui-là  devait  appareiller  pour  faire  le  tour 
du  monde  ;  celui-ci  allait  rejoindre  la  station  de  la 
Méditerranée  et  visiter  les  côtes  de  la  Grèce.  Puis 
venait  le  récit  des  combats  anciens  et  nouveaux  : 
les  noms  des  du  Couëdic,  des  d'Estaing,  des  Suffren 
n'étaient  pas  oubliés.  J'écoutais  tout  sans  mot  dire^ 


SOUVKNIRS  D'ENFANCE   ET   DE  JEUNESSE.       115 

le  visage  rouge,  le  cœur  palpitant.  C'en  était  fait  de 
mon  sommeil  pour  la  nuit,  je  la  passais  à  livrer  en 
imauination  des  combats,  ou  à  découvrir  des  terres 
inconnues.  Quoi  qu'il  en  soit,  en  voyant  Gesril  re- 
tourner chez  ses  parents,  je  pensai  que  rien  ne 
m'empêcherait  d'aller  retrouver  les  miens.  J'aurais 
assez  aimé  le  service  de  la  marine,  si  mon  esprit 
d'indépendance  ne  m'eût  éloigné  de  tous  les  genres 
de  services:  j'ai  toujours  eu  horreur  d'obéir;  les 
voyages  me  tentaient,  il  est  vrai,  mais  je  sentais  que 
je  ne  les  aimerais  que  seul,  en  suivant  mes  volontés 
et  mes  caprices. 

Enfin,  donnant  la  première  preuve  de  ma  facilité 
à  me  dégoûter  de  tout,  sans  en  avertir  mon  oncle 
Ravenel,  sans  écrire  à  mes  parents,  sans  en  deman- 
der la  permission  à  personne,  sans  attendre  mon 
brevet  d'aspirant,  je  partis  un  beau  matin  pour 
Combourg,  où  je  tombai  du  ciel. 

.(e  m'étonne  encore  aujourd'hui  qu'avec  la  frayeur 
que  m'inspirait  mon  père  j'eusse  osé  prendre  une 
pareille  résolution,  et  ce  qu'il  y  a  d'aussi  étonnant, 
c'est  la  manière  dont  je  fus  reçu.  Je  devais  m'at- 
tendre  à  sa  colère  :  je  fus  accueilli  doucement  :  mon 
père  se  contenta  de  secouer  la  tète  comme  pour 


UC)  MÉMOIRES    DE    MA    VIE 

dire  :  Voilà  une  belle  équipée  !  Ma  mère  m'embrassa 
de  tout  son  cœur  en  grognant,  et  ma  Lucile  aver 
un  ravissement  de  joie.  C'étaient  désormais  les  seuls 
habitants  du  château. 


LiMii:  m 


Quatre  années  se  sont  écoulées  depuis  que  le  livre 
précédent  est  écrit.  Les  dernières  lignes  de  ce  livre 
furent  tracées  sous  la  tyrannie  expirante  de  Bona-. 
parte;  je  commence  les  premiers  mots  du  livre  ac- 
tuel sous  le  règne  du  roi  *,  après  la  seconde  res- 
tauration ;  ces  quatre  années  du  règne  des  Bourbons 
m'ont  ramené  sur  la  scène  du  monde.  J'ai  vu  de 
près  les  rois,  et  mes  chimères  politiques  se  sont 
évanouies,  comme  ces  chimères  plus  douces  dont 
je  vais  continuer  le  récit.  Je  dois  dire  d'abord  ce 
qui  me  fait  reprendre  mes  mémoires.  Le  cœur 
humain  est  le  jouet  de  tout,  et  l'on  ne  saurait  pré- 
voir quelle  circonstance  frivole  va  causer  ses  joies 

1.  Louis  XVIII. 


118  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

OU  ses  douleurs.  Je  suis  maintenant  à  Montboissior, 
sur  les  confins  de  la  Beauce  el  du  Perche.  Le  château 
de  cette  terre  appartenant  à  madame  la  comtesse  de 
Colbert,  a  été  vendu  et  démoli  pendant  la  révolution. 
Il  ne  reste  plus  que  deux  pavillons  séparés  qui  com- 
posaient autrefois  le  logement  du  concierge.  Le 
parc,  qu'on  a  voulu  ananger  à  l'anglaise,  conserve 
des  traces  de  son  ancienne  régularité'  liancaise.  Des 
allées  droites,  des  taillis  encadrés  dans  des  char- 
milles d'où  s'élèvent  quelques  pins,  lui  donnent  un 
air  sérieux  :  il  plaît  comme  une  ruine.  Hier  au  soir, 
je  me  promenais  seul,  le  ciel  ressemblait  à  un  ciel 
d'automne;  un  vent  froid  souillait  par  intervalles; 
pa*»venu  à  la  lisière  d'un  taillis,  je  m'arrêtai  pour 
regarder  le  soleil.  Il  s'empourprait  dans  des  nuages 
au-dessus  de  la  tour  dWUuye,  d'où  Gabriclle,  habi- 
tante de  celle  tour,  avait  vu  comme  moi  le  soleil  se 
caucher  il  y  a  deux  cents  ans.  Que  sont  devenus 
Henri  et  Gabrielle?  Ce  que  je  serai  devenu  moi- 
même  quand  ces  mémoires  seront  publiés. 

Je  fus  tiré  de  mes  réflexions  par  le  gazouillement 
d'une  grive  perchée  sur  la  plus  haute  branche  d'un 
bouleau.  A  l'instant  ce  son  magique  fit  reparaître  à 
rnes  yeux  les  champs  paternels;  je  revis  ces  champs 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.      119 

OÙ  j'entendis  si  souvent  siffler  la  grive.  Quand  je 
l'écoutais  alOrs,  j'étais  triste  comme  aujourd'hui, 
mais  quelle  différence  de  tristesse  !  Cette  première 
tristesse  était  celle  qui  naît  d'un  désir  vague  de 
bonheur,  lorsqu'on  est  sans  expérience.  La  tristesse 
que  j'éprouve  maintenant  vient  du  désenchantement 
du  cœur,  quand  tout  est  connu  et  jugé. 

Le  chant  de  l'oiseau  dans  les  bois  de  Combourg 
ne  m'entretenait  que  de  l'avenir  et  me  promettait 
une  félicité  que  je  croyais  bientôt  atteindre.  Le 
même  chant  dans  le  parc  de  Montboissier  ne  me 
rappelait  que  le  passé  et  des  jours  perdus  à  la  pour- 
suite de  cette  félicité  fugitive.  Naître,  désirer,  mou- 
rir, c'est  donc  tout?  Désormais  je  n'ai  plus  rien  à 
apprendre,  rien  à  découvrir  dans  le  voyage!  J'ai 
mai'chi''  plus  vite  qu'un  autre,  et  j'ai  d('jà  fait  deux 
ou  trois  fois  le  lourde  la  vie.  Le  temps  fuit  et  m'en- 
traîne, je  n'ai  pas  même  la  certitude  de  pouvoir 
achever  ces  mémoires.  Dans  combien  de  lieux  ai-je 
déjà  commencé  à  les  écrire,  et  dans  quel  lieu  les 
finirai-je?  Combien  de  temps  me  promènerai-je  au 
bord  des  bois?  Mettons  à  profit  le  peu  de  jours  qui 
me  restent,  hatons-nous  de  peindre  ma  jeunesse 
tandis  que  j'y  touche  encore.  Le   navigateur  qui 


120  MÉMOIRES    DE  MA   VIE. 

quitte  pour  jamais  un  rivage  eiiclianté  écrit  son 
journal  à  la  me  de  la  terre  qui  s'éloigne  et  qui  va 
bientôt  disparaître. 

On  a  vu  à  la  fin  du  livre  précédent  mon  retour  au 
château  de  Combourg  et  comment  je  fus  accueilli 
par  mon  père,  ma  mère  et  ma  sœur  Lucile.  On  n'a 
peut-être  pas  oublié  que  mes  trois  autres  sœurs  s'é- 
taient mariées  et  qu'elles  vivaient  dans  les  terres  de 
leurs  nouvelles  familles  aux  environs  de  Fougères  ; 
quant  à  mon  frère,  dont  l'ambition  commençait  à 
se  développer,  il  était  plus  souvent  à  Paris  qu'à 
Rennes.  Il  acheta  bientôt  une  charge  de  maître  des 
requêtes,  que  M.  de  Malesherbes  le  força  de  vendre 
pour  entrer  au  service,  comme  la  V('rilable  carrière 
d'un  homme  de  son  nom,  lorsqu'il  épousa  mademoi- 
selle de  Rosambo.  A  cette  époque  il  s'attacha  au 
corps  diplomatique  et  suivit  M.  le  comte  de  la  Lu- 
zerne à  Londres.  Il  était  sur  le  point  d'obtenir  l'am 
bassade  de  Vienne  quand  la  révolution  éclata.  Il 
sollicita  ensuite  celle  de  Constantinople,  mais  il  eut 
pour  concurrent  Mirabeau,  à  qui  cette  ambassade  fut 
promise  pour  prix  de  sa  réunion  au  parti  de  la  cour. 
Mon  frère  avait  donc  à  peu  près  abandonné  Com- 
bourg  au  moment  où  je  revenais  l'habiter. 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET   DE    JEUNESSE.     121 

Cantonna  dans  sa  seigneurie,  mon  père  ne  la 
quillait  presque  plus,  pas  même  pendant  le  temps 
des  états;  ma  mère  allait  tous  les  ans  passer  deux 
mois  à  Saint-Malo  pour  faire  ses  pàques;  elle  atten- 
dait ce  moment  comme  celui  de  sa  délivrance,  car 
elle  détestait  Comboiirc';  un  mois  avant  le  vovaoe 
tant  désirt'',  on  en  parlait  comme  d'une  entreprise 
hasardeuse;  on  faisait  ses  préparatifs,  on  laissai! 
reposer  les  chevaux.  La  veille  du  di'part  on  se  cou- 
chait à  sept  heures  du  soir  pour  se  lever  à  deux 
heures  du  matin.  Enfin,  ma  mère,  à  sa  grande  sa- 
t'sfactiûn,  se  mettait  en  route  à  trois  heures,  et  em- 
ployait toute  la  journée  pour  faire  douze  lieues. 

Lucile,  reçue  chanoinesse  au  chapitre  de  l'Argen- 
lière,  devait  passer  dans  cplui  de  Remiremont.  En  at- 
tendant ce  changement,  dont  s'occupait  l'amliition  de 
mon  frère,  elle  restait  ensevelie  à  Combourg.  Pour 
moi,  je  déclarai,  après  mon  équipée  de  Brest,  ma 
volonté  ferme  d'embrasser  l'état  ecclésiastique  :  ma 
mère  lut  ravie.  Le  fait  est  que  je  ne  cherchais  qu'à 
gagner  du  temps,  car  je  ne  savais  pas  ce  que  je  vou- 
lais. On  me  fit  conduire  au  collège  de  Dinan  pour 
achever  mes  études  latines.  Je  savais  mieux  le  latin 
que  m  os  maîtres.  Dinan  n'était  qu'à  cinq  lieues  de 


1-2-2  MÉMOIRES    DE   MA    VIE. 

Combourg,  j'y  revenais  sans  cesse  sous  quelque  pré- 
texte. Mon  père,  qui  trouvait  économie  à  me  garder 
auprès  de  lui,  et  ma  mère,  qui  désirait  vivement  que 
j'entrasse  dans  les  ordres,  mais  qui  se  serait  foit 
un  scrupule  de  me  presser,  n'insistèrent  plus  sur 
mon  si'jour  à  Dinan,  et  je  me  trouvai  insensible- 
ment lixé  à  Combourg. 

J'aimerais  encore  à  me  rappeler  les  mœurs  de 
mes  parents,  ne  fussent-elles  qu'un  souvenir  tou- 
cbant  et  agréable  pour  moi  seul.  Mais  je  me  plairai 
d'autant  plus  à  en  retracer  le  tableau,  qu'il  semblera 
fait  d'après  ces  vignettes  que  l'on  trouve  dans  les 
manuscrits  du  moyen  âge.  Du  temps  présent  au 
temps  que  je  vais  peindre,  on  peut  croire  qu'il  y  a 
trois  cents  ans. 

Cbaque  membre  de  ma  famille,  en  s'éloignant, 
avait  laissé  dans  le  cbàteau  un  vide  que  rien  ne 
pouvait  plus  remplir.  A  mon  retour  de  Brest,, 
quatre  maîtres,  mon  père,  ma  mère,  ma  sœur  et 
moi,  habitaient  seuls  Timmense  édifice  ;  une  cuisi- 
nière, une  femme  de  chambre,  un  valet  de  cham- 
bre, un  valet  de  pied,  un  cocher,  composaient  tout 
le  doinestiqur';  un  chien  de  chasse  et  deux  vieilles 
juments  (HaliMit  retranchés  dans  un  coin  des  écuries 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.        123 

abandonnées.  Ces  douze  êtres  vivants  disparaissaient 
dans  un  manoir  où  l'on  aurait  à  peine  aperçu  cin- 
(juante  chevaliers,  leurs  écuyers,  leurs  dames,  leurs 
valets,  l'équipage  de  chasse  et  la  meute  du  roi 
Dagobert. 

Dans  tout  le  cours  de  l'année,  aucun  étranger  ne 
se  présentait  au  château,  si  ce  n'est  un  ou  deux  gen- 
tilshommes, un  marquis  de  Montcouët,  un  comte 
de  Goyon  Beaufort,  qui  demandaient  l'hospitalité  en 
allant  plaider  au  parlement.  Ils  arrivaient  ordi- 
nairement l'hiver,  à  cheval,  pistolets  aux  arçons, 
couteaux,  de  chasse  au  côté,  et  suivis  d'un  laquais 
(''gaiement  à  cheval,  portant  en  croupe  un  porte- 
manteau de  livrée.  Mon  père  ,  toujours  très-céré- 
monieux, les  recevait  tète  nue  sur  le  perron  au 
milieu  de  la  pluie  et  du  vent.  Les  campagnards  in- 
troduits racontaient  leur  guerre  de  Hanovre  ,  les 
affaires  de  leurs  familles  et  l'histoire  de  leur  procès. 
Le  soir  on  les  conduisait  dans  la  tour  du  nord,  à 
l'appartement  de  la  reine  Christine,  chambre  d'hon- 
neur occupée  par  un  lit  de  sept  pieds  carrés,  à 
doubles  rideaux  de  gaze  verte  et  de  soie  cramoisie, 
soutenus  par  quatre  amours  dorés. 

Le  lendemain  matin,  lorsque  Lucile  et  moi  des- 


121  MÉMOIRES   DE  MA    VIE. 

cendions  dans  la  grande  salle  cL  qu'à  travers  les  fe- 
nêtres nous  regardions  la  campagne  inondée  ou 
couverte  de  frimas,  nous  n'apercevions  que  deux 
ou  trois  voyageurs  sur  la  cliausst'e  solitaire  de 
l'étang  :  c'était  nos  hôtes  chevauchant  vers  Rennes. 
Ces  étrangers  ne  connaissaient  pas  heaucoup  la 
vie,  et  cependant  c'i'lait  par  eux  que  noire  vue 
s'étendait  à  quelques  lieues  au  delà  de  l'horizon  de 
nos  bois.  Aussitôt  qu'ils  étaient  partis,  nous  étions 
réduits  toute  la  semaine  au  tète-à-tète  de  la  famille 
et  le  dimanche  à  la  société  des  bourgeois  du  village 
et  des  gentilshommes  voisins.  Ma  sfeur  et  moi,  nous 
attendions  ce  joui' -là  avec  impatience.  Quand  il 
faisait  beau,  nous  nous  rendions  à  la  paroisse  avec 
ma  mère,  le  long  du  pciit  mail,  par  lui  chemin 
champêtre;  lorsqu'il  pleuvait,  nous  suivions  l'ahomi 
nable  rue  de  Combourg.  Mon  père  ne  paraissait 
qu'une  fois  l'an  à  la  paroisse  pour  iàire  ses  pàques  : 
le  reste  de  l'année  il  entendait  la  messe  à  la  cha- 
pelle du  château.  Placés  dans  le  banc  du  sei- 
gneur, nous  recevions  l'encens  et  les  prières  en  face 
d'un  grand  sépulcre  de  rnarljrc  noir  attenant  à  l'au- 
tel :  tous  les  honneurs  de  l'homme  ne  seront  jamais 
que  quelques  grains   d'encens   brûli'S  devant  un 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE   JEUNESSE.      1-25 

cercuci'..  Ces  diitraclions  du  dimanche  expiraient 
avec  la  journi'e  ;  elles  n'étaient  pas  même  régulières. 
Souvent,  pendant  la  mauvaise  saison,  des  mois  en- 
tiers s'écoulaient  sans  qu'aucune  créature  humaine 
frappât  à  la  porte  de  notre  retraite. 

Si  la  tristesse  était  grande  sur  les  bruyères  de 
Combourg,  elle  était  encore  plus  grande  dans  le 
château.  On  éprouvait  en  y  entrant  la  même  sensa- 
tion c{u  en  entrant  à  la  chartreuse  de  Grenoble  : 
lorsque  je  visitai  celle-ci,  je  traversai  un  désert  dont 
la  solitude  allait  toujours  croissant;  je  crus  qu'elle 
finissait  au  monastère;  mais  on  me  montra  dans 
les  murs  du  couvent  les  petits  jardins  des  chartreux, 
encore  plus  solitaires  que  les  bois.  Enfin,  au  centre 
du  monument  religieux,  je  trouvai  enveloppé  dans 
les  replis  de  toutes  ces  solitudes,  le  cimetière  des 
muets  cénobites,  sanctuaire  d'où  le  silence  éternel, 
comme  la  divinité  du  lieu,  étendait  sa  puissance  sur 
les  montagnes  et  sur  les  forets  d'alentour. 

Le  calme  morne  du  château  était  augmenté  par 
l'humeur  taciturne  et  insociable  de  mon  père.  Au 
lieu  de  resserrer  sa  famille  et  ses  gens  autour  de 
lui,  il  nous  avait  dispersés  dans  tous  les  coins  de 
l'édifice.  Sa  chambre  à  coucher  était  placée  dans  la 


126  MÉMOIRKS    DE    MA    VIE. 

petite  tour  de  Test,  et  son  cabinet  dans  la  petite 
tour  de  l'ouest.  Les  meubles  de  ce  cabinet  consis- 
taient en  trois  chaises  de  cuir  noir  et  dans  une  table 
couverte  de  titres  et  de  parchemins.  Un  arbre  gé- 
néalogique de  la  famille  des  Chateaubriand  tapissait 
le  manteau  de  la  cheininée,  et  dans  l'embrasure  d'une 
lenètrc  on  voyait  toutes  sortes  d'armes,  depuis  le 
pistolet  jusqu'à  Tespingole,  de^tuis  le  couteau  de 
chasse  jusqu'à  r(''pée. 

•  L'appartement  de  ma  rnère  occupait  la  partie  du 
corps  de  logis  qui  se  trouvait  au-dessus  de  la  grande 
.salle  entre  les  deux  petites  tours.  11  était  orné  de 
glaces  de  Venise  à  facettes,  et  parqueté. 

Ma  sœur  habitait  un  cabinet  dépendant  de  l'ap- 
partement de  ma  mère.  La  femme  de  chambre  cou- 
chait loin  de  là  dans  le  corps  de  logis  des  grandes 
tours.  Moi,  j'étais  niché  dans  une  espèce  de  cellule 
isolée  au  bout  de  la  tourelle  du  grand  escalier  qui 
communiquait  de  la  cour  intérieure  à  toutes  les 
parties  du  château  ;  au  bout  de  cet  escalier  le  valet 
de  chambre  de  mon  père  et  le  domestique  habi- 
taient des  caveaux  voûtés,  et  la  cuisinière  logeait 
dans  la  grosse  tour  de  l'ouest,  auprès  de  l'apparte- 
ment dont  on  avait  fait  les  cuisines. 


SOL'VE>"IRS    D'ENFANCE    ET   DE   JEUNESSE.      127 

3Ion  père  se  levait  à  f(iiatie  heures  du  matin 
hiver  comme  été,  et  venait  dans  la  cour  intérieure 
appeler  son  valet  de  chambre  à  l'entrée  de  l'esca- 
lier de  la  tourelle.  Le  valet  de  chambie  éveillé  fai- 
:jait  une  tasse  de  café.  Mon  père  prenait  ce  café  à 
cinq  heures  et  travaillait  ensuite  dans  son  cabinet 
jusqu'à  midi.  Ma  mère  et  ma  sœur  déjeunaient 
«•hacune  dans  leur  chambre  à  huit  heures  du  matin. 
Je  n'avais  aucune  heure  fixe  ni  pour  me  lever  ni 
pour  déjeuner,  j'étais  censé  étudier  jusqu'à  midi. 
La  plupart  du  temps  je  ne  faisais  rien. 

A  onze  heures  et  demie  on  sonnait  le  dîner,  que 
l'on  servait  à  midi.  La  grande  salle  servait  à  la  fois 
de  salle  à  manger  et  de  salon;  on  dînait  et  l'on 
soupait  à  l'une  de  ses  extrémités,  du  cùté  de  l'est,  et 
après  les  repas  on  revenait  se  placer  à  l'autre  ex- 
trémité du  côté  de  l'ouest,  devant  une  énorme  che- 
minée. La  grande  salle  était  boisée,  peinte  en  gris 
blanc  et  ornée  de  vieux  portraits  depuis  le  règne  de 
François  I"  jusqu'à  Louis  XIY.  Parmi  ces  portraits 
on  distinguait  ceux  de  Condé  et  de  Turenne.  Un 
tableau,  représentant  Hector  tu{'  par  Achille  sous  les 
murs  de  Troie,  était  suspendu  au-dessus  de  la  che- 
minée. 


1-28 


m^moiTlEs  de  ma  vie. 


Après  le  dîner  on  restait  ensemble  jusqu'à  deux 
heures;  alors  si,  l'été,  mon  père  prenait  le  divertis- 
sement de  la  pèche,  visitait  ses  potagers  ou  se  pro- 
menait dans  l'étendue  du  vol  du  chapon  ;  si,  l'automne 
ou  riiiver,  il  partait  pour  la  chasse,  ma  mère  se 
retirait  dans  la  chapelle,  où  elle  passait  quelques 
heures  en  prières.  Cette  chapelle  était  un  oratoire 
sombre,  embelli  de  bons  tableaux  des  plus  grands 
maîtres,  qu'on  ne  s'attendait  guère  à  trouver  dans 
un  château  au  fond  de  la  Bretagne.  J'ai  aujourd'hui 
en  ma  possession  une  petite  sainte  Famille  de  l'Al- 
bane  peinte  sur  cuivre,  tirée  de  cette  chapelle.  C'est 
tout  ce  qui  me  reste  de  Combourg. 

Lorsque  mon  père  était  parti,  et  que  ma  mère 
était  en  prières,  Lucile  s'enfermait  dans  sa  chambre; 
je  regagnais  ma  cellule  ou  j'allais  courir  les  champs. 
A  huit  heures,  la  cloche  annonçait  le  souper;  après 
le  souper,  dans  les  beaux  jours,  on  s'asseyait  sur  le 
perron;  mon  père  prenait  son  fusil  et  tirait  les 
chouettes  qui  sortaient  des  créneaux  à  l'entrée  de  la 
nuit.  Ma  mère,  Lucile  et  moi  nous  regardions  les 
bois,  le  ciel,  les  derniers  rayons  du  soleil,  les  pre- 
mières étoiles.  A  dix  heures  on  rentiait  et  l'on  se 
coucliait.  Les  soirées  d'automne  et  d'iiiver  étaient 


SOUVENIRS    D'EXFAXCE    ET    DE   JEU>'ESSE.      129 

(l'une  autre  nature.  Après  le  souper,  lorsqu'on  était 
revenu  de  la  table  à  la  cheminée,  ma  mère  se  jetait 
en  soupirant  sur  im  vieux  lit  de  jour  de  siamoise 
llambée  ;  on  mettait  devant  elle  un  guéridon  avec- 
une  bougie.  Je  m'asseyais  auprès  du  feu  avecLucile, 
les  domestiques  enlevaient  le  couvert  et  se  retiraient. 
.Mon  père  commençait  alors  une  promenade  qui  ne 
cessait  qu'à  l'heure  de  son  coucher.  Il  était  vêtu 
d'une  robe  de  chambre  de  ratine  blanche,  ou  plutôt 
d'une  espèce  de  manteau  que  je  n'ai  vu  qu'à  lui.  Sa 
tète  demi-chauve  était  couverte  d'un  grand  bonnet 
blanc  qui  se  tenait  tout  debout.  Lorsque  en  se  pro- 
menant il  s'éloignait  du  foyer,  la  vaste  salle  était  si 
peu  éclairée  par  une  seule  bougie,  qu'on  ne  le 
voyait  plus;  on  l'entendait  seulement  encore  mar- 
cher dans  les  ténèbres.  Puis  il  revenait  lentement 
vers  la  lumière  et  sortait  peu  à  peu  de  l'obscurité 
comme  un  spectre  avec  sa  robe  blanche,  son  bon- 
net blanc,  sa  figure  longue  et  pâle.  Lucilc  et  moi 
nous  écliangions  quelques  mots  à  voix  basse  quand 
il  était  à  l'autre  bout  de  la  salle;  nous  nous  taisions 
quand  il  se  rapprochait  de  nous.  Il  nous  disait  en 
passant  d'un  ton  sévère  :  «  De  quoi  parliez-vous?  » 
Saisis  de  terreur,  nous  ne  répondions  rien  ;  il  con- 


130  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

tinuait  sa  marche,  le  reste  de  la  soirée  l'oreille 
n'était  plus  frappée  que  du  bruit  égal  et  mesuré  de 
.ses  pas,  des  soupirs  de  ma  mère  et  du  murmure  du 
vent. 

Un  seul  inrident  variait  ces  soirées  qui  figure- 
raient dans  un  roman  du  xf  siècle  :  il  arrivait 
que  mon  père,  interrompant  sa  promenade,  venait 
quelquefois  s'asseoir  au  foyer  pour  nous  faire  l'his- 
toire de  la  détresse  de  son  enfance  et  des  traverses 
de  sa  vie.  Il  racontait  des  tempêtes  et  des  périls, 
un  voyage  en  Italie,  un  naufrage  sur  la  côte  d'Es- 
pagne. 

Il  avait  vu  Paris;  il  en  parlait  comme  d'un  lieu 
d'abomination  et  comme  d'un  pays  étranger.  Les 
Bretons  trouvaient  que  la  Chine  était  dans  leur 
voisinage,  mais  Paris  leur  paraissait  au  bout  (hi 
monde.  J'écoutais  avidement  mon  père.  Lorsque 
j'entendais  cet  homme  si  dur  à  lui-même  re- 
gretter de  n'avoir  pas  fait  assez  pour  sa  famille, 
i=!e  plaindre  en  paroles  courtes  mais  amères  de  sa 
destinée,  lorsque  je  le  voyais  à  la  tin  de  son  l'écit 
se  lever  brusquement,  s'envelopper  dans  son  man- 
teau, recommencer  sa  promenade,  presser  d'abord 
ses  pas,  puis  les  ralentir   en  les   réglant  sur  les 


SOUVENIRS    D'EXFANCK   ET    DE   JEUNESSE.       131 

mouvements  de  son  cœur,  l'amour  lilial  remplis- 
sait mes  yeux  de  larmes  ;  je  repassais  dans  mon 
esprit  les  chagrins  de  mon  père,  et  il  me  semblait 
(jue  les  souffrances  endurées  par  l'auteur  de  mes 
jours  n'auraient  dû  tomber  que  sur  moi. 

Dix  heures  sonnaient  enfin  à  l'horloge  du  château  ; 
mon  père  s'arrêtait  subitement  :  le  même  ressort 
qui  avait  soulevé  le  marteau  de  l'horloge  semblait 
avoir  suspendu  ses  pas;  il  tirait  sa  montre,  la  mon- 
tait, prenait  un  grand  flambeau  d'argent  surmonté 
<rune  grande  bougie,  entrait  un  moment,  dans  la 
petite  tour  de  l'ouest,  puis  revenait  dans  la  i^alle,  .son 
flambeau  à  la  main,  pour  se  rendre  dans  sa  chambre 
à  coucher,  au  fond  de  la  petite  tour  de  l'est.  Lucile 
et  moi  nous  tenions  sur  son  passage,  tremblants  de 
respect  et  de  frayeur,  nous  l'embrassions  en  lui  sou- 
liaitant  une  bonne  nuit;  il  penchait  vers  nous  sa 
tète  vénérable  sans  nous  répondre,  continuait  sa 
route,  s'enfonçait  dans  les  ombres  de  la  salle,  dis- 
paraissait dans  un  corridor  et  se  retii'ait  dans  la  tour 
dont  nous  entendions  les  portes  se  refermer  sur 
lui.   , 

Dans  ce  moment  le  talisman  était  rompu.  Ma 
mère,  ma  sœur  et  moi,  transformés  en  statues  par  la 


132  MÉMOIRES    DE   MA    VIE. 

présence  de  mon  père,  nous  recouvrions  les  fonc- 
tions de  la  vie.  Le  premier  effet  de  notre  désen- 
chantement se  manifestait  par  un  débordement  de 
paroles.  Si  le  silence  nous  avait  opprimés,  il  nous 
le  payait  cher,  et  nous  lui  reprenions  dans  un  quart 
d'heure  tout  ce  qu'il  nous  avait  dérobé  dans  un  jour. 
Ce  torrent  de  paroles  écoulé,  j'appelais  la  femme  de 
chambre  et  je  reconduisais  ma  mère  et  ma  sœiu'  à 
leur  appartement.  Avant  de  me  retirer,  elles  me 
faisaient  regarder  sous  les  lits,  dans  les  cheminées, 
derrière  les  portes,  visiter  les  escaliers,  les  passages 
et  les  corridors  voisins.  Tous  les  contes  qui  faisaient 
la  tradition  du  château  leur  revenaient  en  mémoire. 
Les  gens  étaient  persuadés  qu'im  certain  comte  de 
Combourg,  mort  il  y  avait  deux  cents  ans,  apparais- 
sait à  certaines  époques,  et  qu'on  l'avait  rencontré 
plusieurs  fois  dans  le  grand  escalier  de  la  tourelle. 
Deux  faits  mieux  prouvés  venaient  mêler  pour  ma 
mère  et  pour  Lucile  la  crainte  des  voleurs  à  celle 
des  revenants  et  de  la  nuit.  II  y  avait  quelques 
années  que  mes  quatre  sœurs,  alors  fort  jeunes, 
se  trouvaient  seules  à  Combourg  avec  mon  père. 
Luc  nuit  elles  étaient  occupées  à  lire  ensemble  la 
mort  de  Clarisse;  déjà  tout  effrayées  des  détails  de 


80UVEMRS   D'ENFANCE   ET   DE  JEUNESSE.      133 

celle  mort,  elles  entendent  dislinctement  des  pas 
d'homme  dans  l'escalier  de  la  tour  qui  conduisait  à 
leur  appartement.  Il  était  une  heure  du  matin. 
Epouvantées,  elles  éleignentla  lumière  cl  se  précipi- 
tent dans  leurs  lits.  On  approche,  on  arrive  à  la 
porte  de  leur  chambre,  on  s'arrête  un  moment 
comme  pour  écouter,  ensuite  on  s'engage  dans  un 
'scalier  d'robé  qui  communiquait  à  la  chambre  de 
mon  père;  quelque  temps  après  on  revient,  on 
traverse  de  nouveau  l'antichambre,  et  le  bruit  des 
pas  s'éloigne,  s'évanouit  dans  la  profondeur  du 
château. 

Mes  sœurs  n'osaient  parler  de  l'aventure  le  len- 
demain, car  elles  craignaient  que  le  revenant  ou  le 
voleur  ne  fût  mon  père  lui-même  qui  avait  voulu  les 
surprendre.  Il  les  mit  à  Taise  en  leur  demandant  si 
elles  n'avaient  rien  entendu.  Il  raconta  qu'on  était 
venu  à  la  porte  de  l'escalier  secret  de  sa  chambre 
et  qu'on  l'eût  ouverte  sans  un  collrc  qui  se  trouvait 
par  hasard  devant  cette  porte.  Eveillé  en  sursaut,  il 
avait  saisi  ses  pistolets  ;  mais  le  bruit  cessant,  il 
avait  cru  s'être  trompé  et  il  s'était  rendormi.  II  est 
probable  qu'on  avait  voulu  l'assassiner.  Les  soupçons 

tombèrent  sur  un  de  ses  domestiques.  Il  est  certain 

8 


134.  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

qu'un  homme  à  qui  le  château  eût  été  iucoiuui 
n'aurait  pas  pu  trouver  l'escaher  dérobé  par  où  l'on 
descendait  dans  la  chambre  de  mon  père.  Une  autre 
lois,  dans  une  soir(''e  du  mois  de  décembre,  mon 
père  écrivait  auprès  du  f(Mi  dans  la  grande  salle.  ()n 
ouvre  une  porte  derrière  lui  ;  il  tourne  la  tète  et 
aperçoit  un  homme  qui  le  regardait  avec  des  yeux 
hagards  et  étincelants.  Mon  père  tire  du  feu  de 
grosses  pincettes  dont  on  se  servait  pour  remuer 
les  quartiers  d'arbres  ctans  le  foyer;  armé  de 
ces  tenailles  rougies,  il  se  lève  :  l'homme  s'ef- 
fraye, sort  de  la  salle,  traverse  la  cour  intérieure, 
se  précipite  sur  le  perron  et  s'échappe  à  travers 
la  nuit. 

Ces  récits  occupaient  tout  le  temps  du  coucher  de 
ma  mère  et  de  ma  sonu";  elles  se  mettaient  au  lit 
mourantes  de  peur.  Je  me  retirais  alors  dans  mon 
donjon  au  haut  de  la  tourelle  du  grand  escalier.  La 
cuisinière  rentrait  dans  la  grosse  tour  de  l'ouest, 
les  domestiques  descendaient  dans  leur  souterrain,  et 
huit  personnes  ainsi  dispersées  dans  les  diverses  par- 
ties d'une  forteresse,  sans  communication  entre  elles, 
sans  sonnettes,  sans  aucun  moyen  de  se  faire  en- 
tendre, s'endormaient  comme  elles  pouvaient  aux 


I 


SOUVENIRS    D'ENFAN'CE    ET    DE   JETNESSE.       13.". 

cris  des  chouettes  et  au  biiiit  du  vent.  La  Icnrtre 
(le  mon  donjon  s'ouvi-ail  sur  la  cour  intérieure.  Le 
jour  j'avais  en  perspective  les  créneaux  de  la  cour- 
tine opposée  d'où  pendaient  des  scolopendres  et  où 
croissait  un  prunier  sauvage  ;  quelques  martinets, 
qui  durant  l'été  s'enfonçaient  en  criant  dans  les 
trous  des  murs,  étaient  mes  seuls  compagnons.  La 
nuit  je  n'apercevais  qu'un  petit  morceau  du  ciel 
et  quelques  étoiles.  Quand  la  lune  brillait  et  qu'elle 
s'abaissait  à  l'ouest,  j'en  étais  averti  par  ses  rayons 
qui  éclairaient  mon  lit  à  travers  les  vitraux  de  la 
fenêtre;  des  chouettes  voletant  d'une  tour  à  l'autre, 
passant  et  repassant  entre  la  lune  et  moi,  dessinaient 
sur  mes  rideaux  l'ombre  mobile  de  leurs  ailes. 
Relégué  dans  l'endroit  le  plus  désert,  à  l'ouverture 
des  galeries  des  tours,  je  ne  perdais  pas  un  des 
murmures  du  vent,  et  ces  murmures  étaient  étranges. 
Quelquefois  le  vent  semblait  courir  à  pas  légers, 
quelquefois  il  laissait  échapper  des  plaintes.  Tout  à 
coup  ma  porte  était  ébranlée  avec  violence,  les 
souterrains  poussaient  des  mugissements,  puis  tous 
ces  bruits  expiraient  pour  recommencer  encore.  A 
quatre  heures  du  matin  la  voix  du  maître  du  château 
appelant  le  valet  de  chambre,  à  l'entrée  des  voûtes 


136  MÉMOIRES     DE     MA    VIE. 

séculaires,  se  faisait  entendre  comme  la  voix  du 
dernier  fantôme  de  la  nuit. 

Dans  mon  enfance,  ces  bruits  m'avaient  pénétré  de 
terreur  :  je  me  cachais  sous  ma  couverture  où  je 
suais  à  grosses  gouttes,  et  je  ne  m'endormais  qu'au 
jour.  J'avais  été  bercé  de  toutes  les  histoires  d'appa- 
ritions que  les  nourrices  bretonnes  se  racontent  de- 
puis le  temps  d'Olivier  de  Clisson  et  de  Bertrand 
du  Guesclin.  Cet  entêtement  de  mon  père  à  faire 
coucher  un  enfant  seul  en  haut  d'une  tour  pouvait 
avoir  quelque  inconv('nient  ;  mais  il  eut  certaine- 
ment pour  moi  un  avantage  :  j'appris  peu  à  peu  à 
vaincre  mes  terreurs.  Cette  manière  violente  de  m*; 
traiter  me  donna  le  courage  d'un  homme  sans  me 
faire  perdre  cette  sensibilité  d'imagination  dont  on 
voudrait  aujourd'hui  priver  la  jeunesse.  Au  lieu  d"' 
chercher  à  me  convaincre  qu'il  n'y  avait  pas  de  reve- 
nants, on  me  força  de  les  braver.  Lorsque  mon  père 
me  disait  avec  un  sourire  ironique  :  «  M.  le  cheva- 
lier a  peur?  »  il  m'aurait  fait  coucher  avec  un  mort. 
Lorsque  mon  excellente  mère  me  disait  :  «  Mon  en- 
fant, tout  n'arrive  que  par  la  permission  de  Dieu, 
vous  n'avez  rien  à  craindre  des  mauvais  esprits  tant 
que  vous  serez  bon  chrétien,  »  j'étais  plus  rassuré 


SOUVENIRS    D'ENTANCE    ET    DE   JEUNESSE.     137 

que  par  tous  les  arguments  de  la  philosophie.  Mon 
succès  fut  si  complet  qu'à  l'âge  de  seize  ans,  où 
j'étais  parvenu  lorsque  je  tombai  de  Brest  à  Com- 
bourg,  les  vents  de  la  nuit,  bien  loin  de  m'épou- 
vanter,  ne  servaient  plus  que  de  jouets  à  mes  ca- 
prices, et  pour  ainsi  dire  d'ailes  à  mes  songes. 

Mon  imagination  allumée  par  le  feu  naissant  des 
passions  se  jetait  sur  tous  les  objets,  ne  trouvait 
nulle  part  assez  de  nourriture,  et  aurait  dévoré  la 
terre  et  le  ciel.  C'est  cet  état  moral  qu'il  faut  mainte- 
nant décrire;  tout  extraordinaire  que  pai'aisse  cette 
histoire,  elle  ne  contient  pourtant  que  la  pure  ve- 
nté. 

Replongé  dans  ma  jeunesse,  je  vais  essayer  de  me 
saisir  moi-même  dans  le  passé,  de  me  montrer  tel 
que  j'étais,  tel  peut-être  que  je  regrette  de  n'être 
plus,  malgré  les  tourments  que  j'ai  endurés. 

Je  fus  à  peine  revenu  de  Brest  à  Combourg  qu'il 
se  fit  dans  mon  existence  une  révolution  complète  : 
l'enfant  disparut  et  l'homme  se  montra  avec  ses  joies 
qui  passent  et  ses  cliagrins  qui  restent. 

D'abord  tout  devint  passion  chez  moi  en  attendant 
les  passions  véritables.  Lorsque,  après  un  dîner  silen- 
cieux où  je  n'avais  pas  osé  ouvrir  la  bouche  devant 

8. 


138  jyrÉiMOinEs  de  ma  vie. 

mon  père,  je  parvenais  à  m'échappei',  mes  trans- 
ports ('taient  incroyables,  je  ne  pouvais  descendre  le 
perron  d'un  seul  trait,  je  me  serais  précipité,  j'étais 
obligé  de  m'asseoir  sur  une  marche  pour  laisser  se 
calmer  mon  agitation.  Mais  aussitôt  que  j'avais 
atteint  la  cour  verte  et  les  bois,  que  je  me  sentais 
en  liberté,  je  me  mettais  à  sauter,  à  courir,  à  m'é- 
jouir  dans  les  vents,  jusqu'à  ce  que  je  tombasse 
épuisé  de  forces,  haletant  et  comme  enivré.  Mon 
père  me  menait  quelquefois  à  la  chasse  :  le  goût  de 
la  chasse  me  saisit  et  je  le  portai  à  la  fureur.  Je 
vois  encore  le  champ  de  genêts  et  la  place  où  j'ai 
tué'  mon  premier  lièvre.  Il  m'est  souvent  arrivé  en 
automne  de  demeurer  quatre  et  cmq  heures  dans 
l'eau  jusqu'à  la  ceintiu^e  pour  attendre  au  bord  d'un, 
■  étang  des  canards  sauvages.  Même  aujourd'hui  je  ne 
suis  pas  de  sang-froid  quand  un  chien  tombe  en 
arrêt;  et  quoique  je  tire  bien,  le  trouble  que  me 
cause  une  compagnie  de  perdrix  ([ui  s'enlève  autour 
de  moi  nuit  à  la  justesse  de  mon  coup.  Je  manque 
rarement  le  but  à  la  remise  lorsque  la  pièce  de  gi- 
bier part  isolément.  Toutefois,  dans  ma  première 
ardeur  pour  la  chasse,  il  entrait  un  fond  d'amour 
pour  l'indépendance  :  franchir  les  fossés,  parcourir 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET    DE    JEUNESSE.       139 

l(.'.s  champs,  les  bois,  les  marais  et  les  bruyères,  me 
liouver  avec  un  l'usil  dans  un  lieu  désert,  ayant 
puissance  et  solitude,  c'était  pour  moi  une  grande 
jouissance.  Quelquefois  je  m'emportais  si  loin  dans 
mes  courses,  que  ne  pouvant  plus  marcher  par 
excès  de  lassitude,  les  gardes  étaient  obligés  de  me 
rapporter  sur  leurs  bras. 

Cependant  le  plaisir  de  la  chasse  ne  me  suffisait 
[dus  :  à  mesure  que  j'avaneais  dans  la  vie  il  se  for- 
mait en  moi  un  désir  de  bonheui-  qui-  je  ne  pouvais 
ni  régler  ni  comprendre  :  mon  esprit  et  mon  cœui" 
s'achevaient  de  former  comme  deux  temples  vides 
sans  autels  et  sans  sacrifices,  où  l'on  ne  savait  en- 
core quel  Dieu  serait  adoré.  Je  croissais  auprès  de 
ma  sœur,  et  notre  amitié  était  toute  notre  vie. 

Lucile  comptait  déjà  dix -sept  ans;  elle  était 
grande  et  d'une  beauté  remarquable,  mais  sérieuse, 
son  visage  pâle  était  accompagné  de  longs  cheveux 
noirs;  elle  attachait  souvent  au  ciel,  ou  promenait 
autour  d'elle,  des  regards  pleins  de  tristesse  et  de 
feu.  Sa  démarche,  sa  voix,  sa  physionomie  avaient 
quelque  chose  de  rêveur  et  di.'  soufl'rant . 

Hormis  pour  nous  aimer,  nous  étions  inutiles 
l'un  à  l'autre,  Lucile  et  moi;  elle  ne  me  pouvait  dire 


140  MÉMOIRES    DE  MA  VIE. 

ce  que  j'éprouvais,  jonc  lui  aurai?  pu  dire  la  raison 
de  son  ennui,  nous  ignorions  tout  également.  Ouand 
nous  parlions  du  monde,  c'était  de  celui  que  nous 
portions  au  dedans  de  nous,  et  qui  ressemblait  bien 
peu  au  véritable;  elle  voyait  en  moi  son  protecteur; 
je  voyais  en  elle  une  amie;  il  lui  prenait  des  accès 
de  vapeurs  noires  que  j'avais  peine  à  dissiper.  A 
diK-scpt  ans  elle  déplorait  la  perte  de  ses  jeunes 
années,  elle  se  voulait  jeter  dans  un  couvent;  tout 
lui  é-tait  souci,  cbagrin,  blessure,  une  expression 
qu'elle  clierchait,  une  chimère  qu'elle  s'était  faite  la 
tourmentaient  des  mois  entiers.  Je  l'ai  souvent  vue, 
un  bras  jeté  sur  sa  tète  comme  une  statue  antique, 
rêver  immobile  et  inanimée;  retirée  vers  son  cœur, 
sa  vie  ne  paraissait  plus  au  dfdiors  et  son  sein  même 
ne  se  soulevait  plus.  Par  son  attitude,  sa  mélancolie, 
sa  boaul''-,  elle  ressemblait  à  un  gi'nif  funèbre.  J'es- 
sayais alors  de  la  consoler,  et  l'instant  d'après  je 
tombais  moi-même  dans  des  désespoirs  inexplica- 
bles; on  raconte  l'bistoire  de  deux  jumeaux  qui 
étaient  malades  ensemble,  bien  portants  ensemble,  et 
c|ui,  lorsqu'ils  étaient  Sfqiarés,  voyaient  intimement 
ce  qui  leur  arrivait  l'un  à  l'autre  ;  c'est  mon  histoire 
et  celle  de  Lucile,  avec  cette  différence  que  les  deux 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE.       111 

jumeaux  moururent  le  même  jour,  et  que  j'ai  sur- 
vécu à  ma  sœur. 

La  vie  que  l'on  menait  à  Combourg  était  bien 
propre  à  augmenter  l'exaltation  de  notre  âge  et  de 
notre  caractère.  Notre  principal  plaisir  consistait  à 
nous  promener  ensemble  dans  les  grands  bois,  pen- 
dant l'automne;  nous  marchions  l'un  auprès  de 
l'autre,  prêtant  l'oreille  au  murmure  du  vent  dans 
les  arbres  dépouillés,  ou  au  bruit  des  feuilles  séchées 
que  nous  traînions  sous  nos  pas.  Ce  fut  dans  une 
de  ces  promenades  que  Lucile,  m'entendant  un  jour 
lui  parler  avec  ravissement  de  la  solitude,  me  dit  : 
((  Tu  devrais  peindre  tout  cela.  »  Ce  mot  fut  une  ré- 
vélation. Je  me  sentis  naître  à  une  existence  nou- 
velle, il  me  sembla  qu'un  vide  immense  se  comblait 
dans  mon  sein;  je  ne  sais  quel  souffle  divin  passa 
sur' moi,  et  je  me  mis  à  b(''gayer  des  vers,  comme  si 
c'eût  été  ma  langue  naturelle;  jour  et  nuit  je  chan- 
tais mes  plaisirs,  c'est-à-dire  mes  bois  et  mes  val- 
lons. Je  composai  alors  la  petite  pièce  sur  la  forêt  : 
Forêt  silencieuse,  que  l'on  trouve  dans  mes  ouvrages. 
J'ai  écrit  longtemps  en  vers  avant  d'écrire  en  prose; 
bien  qu'à  l'époque  où  je  les  composais,  l'affectation 
et  le  mauvais  goût  de  Dorât  eussent  envahi  le  Par- 


W.-2  MÉMOIRES    DE   MA   VIE. 

nasse,  M.  de  Fonlanes,  bon  jui^cen  celle  matière,  di- 
sail  qne  j'avais  reçu  les  deux  instruments^  el  (jue 
j'aurais  pu  aller  aussi  loin  dans  la  poésie  (pie  dans 
la  prose,  si  je  m'étais  altaché  uniquement  à  la  ])ie- 
mière;  on  en  peut  juger  par  Moïse. 

Dans  les  encliantemenls  de  l'inspiration,  j'invitais 
Lucile  à  m'imiter;  elle  me  crut  el  elle  se  mit  de  son 
côté  à  écrire,  Nous  passions  les  jours  à  nous  consul- 
ter mutuellement,  à  nous  communiquer  ce  que  nous 
avions  fait  et  ce  que  nous  comptions  laii'e  ;  nous  en- 
treprenions des  ouvrages  en  commun,  et  guidés  par 
notre  instinct  nous  traduisions  les  plus  beaux  et  les 
plus  tristes  passages  de  Job  et  de  Lucrèce  sur  la  vie. 

Lucile  était  née  avec  du  génie.  Des  pensées  qui' 
n'étaient  (pie  des  sentiments  sortaient  avec  difficulté 
de  son  àme  ;  mais  quand  elle  parvenait  à  les  expri- 
mer, il  n'y  avait  rien  au-dessus.  L'élévation  el  la 
douleur  faisaient  le  caractère  dominant  de  ses  écrits. 
Il  est  impossible  de  lire  ce  qu'elle  a  laissé  et  surtout 
ses  lettres,  sans  être  bouleversé  jusqu'au  fond  du 
cœur.  Lucile  vint  à  Paris  avec  moi  et  ma  sœur 
de  Farcy  en  1789.  Elle  fut  admirée  par  tout  ce  qui. 
la  connut,  depuis  M.  de  Malesherbes  jusqu'à  Cham- 
Ibrl.  Après  mon  émigration,  elle  se  retira  en  lire- 


SOUVENIRS    D'ENFANCE    ET    DE    JEUNESSE.      U3 

tagnc,  fut  jetée  dans  les  cachots,  épousa  en  170."3, 
pour  se  soustraire  aux  persécutions  révolutionnai- 
res, le  comte  de  Caud,  vieillard  qui  la  laissa  veuve 
après  un  an  de  mariage;  elle  vit  aussi  mourir  ma 
mère  et  ma  sœur  Julie  qu'elle  adorait.  A  ma  rentr(''(' 
en  France  en  1800,  elle  me  rejoignit  à  Paris.  Je  ne 
trouvai  rien  de  changé  en  elle,  si  ce  n'est  que  sa 
mélancolie  avait  augmenté  et  qu'elle  croyait,  comme 
Rousseau,  qu'on  s'était  ligué  pour  la  persécuter. 

Toujours  attendant  et  d(''sirant  la  mort,  elle  l'ut 
enlevée  subitement  par  cette  mort  qu'elle  avait  tant 
appelée.  Voici  quelques-unes  de  ses  dernières  let- 
tres ;  je  ne  les  relis  jamais  sans  me  demander  pour- 
(juoi  je  traîne  encore  dans  ce  monde  ma  misérable 
vie 

Paris  (billet  sans  date). 

«  Mon  ami,  je  ferme  pour  jamais  le  livre  de  ma 
destinée  et  je  le  scelle  du  sceau  de  ma  raison.  Je 
n'en  consulterai  plus  les  pages  ;  je  me  jetterai  à  corps 
perdu  dans  tous  les  événements  de  mon  passage 
dans  ce  monde  !  Quelle  pitié  que  l'attention  que  je' 
me  porte  !  Je  ne  fais  plus  qu'un  souhait,  c'est  que  le 


m 


MÉMOIllES    DE   MA    VIE. 


ciel  te  rende  aussi  heureux  que  tu  le  mérites,  et  que 
tu  continues  à  juger  des  hommes  d'après  ton  exur 
et  non  d'après  les  lumières  de  ton  esprit.  Sans  doute 
qu'une  pénétration  trop  attentive  est  le  plus  cruel 
de  tous  les  dons  de  la  nature.  Je  ne  puis  te  dire 
combien  je  suis  touchée  de  ta  parfaite  et  si  aimable 
bonté  envers  moi,  et  combien  je  t'aime.  Dieu  ne 
peut  plus  m'affliger  qu'en  toi;  je  le  remercie  du 
précieux,  bon  et  clic  présent  qu'il  m'a  fait  en  ta 
personne,  et  d'avoir  conservé  ma  vie  sans  tache  : 
voilà  tous  mes  trésors  ;  je  pourrais  prendre  pour 
emblème  de  ma  vie  la  lune  dans  un  nuage  avec  cette 
devise  :  Souvent  obscurcie,  jamais  ternie.  Adieu,  mon 
ami  ;  lu  seras  peut-être  étonné  de  mon  changement 
de  langage,  depuis  hier  malin  que  j'étais. si  agitée  : 
depuis  t'avoir  vu,  mon  cœur  s'est  élevé  vers  Dieu  et 
je  l'ai  placé  tout  entier  au  pied  de  la  croix,  sa  seule 
et  véritable  place.  » 

Paris  (autre  billet  sans  date). 


((  Mon  ami,  je  suis  contente  de  mon  courage;  je  ne 
lais  nulle  attention  à  mon  chagrin  et  à  l'espèce  de 
défaillance  intf'iieure  que  j'i-prouvo  :  je  me  suis  dé- 


SOUVENIRS    D'ENFANCE   ET   DE  JEINESSE.       Ii5 

laissée.    Continue  à  être  toujours  aimable  envers 
moi  :  ce  sera  humanité  ces  jours-ci.  » 

Paris  (deniiùie  IcUrc  sans  date). 

«  Mon  fi'ère,  ne  le  fatigue  ni  de  mes  lettres  ni  de 
ma  présence,  pense  que  tu  seras  bientôt  délivré  pour 
toujours  de  mes  importunités  ;  car  ma  vie  jette  sa 
dernière  clarté,  comme  une  lampe  qui  s'est  consu- 
mée dans  les  ténèbres  d'une  longue  nuit  et  qui  voit 
naître  l'aurore  où  elle  va  mourir.  Souviens-toi,  mon 
frère,  des  premiers  moments  de  notre  existence; 
rappelle-toi  que  souvent  nous  avons  été  assis  sur 
les  mêmes  genoux  et  pressés  sur  le  même  sein  ;  que 
déjà  tu  donnais  des  larmes  aux  miennes,  que  tu  m'as 
défendue  et  protégée  dès  les  premiers  jours  de  ta 
vie;  que  nos  jeux  nous  réunissaient,  que  j'ai  par- 
tagé tes  premières  études.  Je  ne  te  parlerai  pas  de 
notre  jeunesse,  delà  tendresse  de  nos  sentiments, 
de  l'innocence  de  nos  pensées  et  de  nos  joies,  et  du 
besoin  mutuel  que  nous  avions  de  nous  voir  sans 
cesse;  si  je  te  retrace  le  passé,  je  l'avoue  ingV'- 
nument,  mon  l'rèie,  que  c'est  pour  me  faiie  revivre 
dans  ton  cœur.  Lorsque-  tu  parti:  de  la  France  pour 

9 


146  MÉMUir.  ES    DE    MA    VIE. 

la  seconde  fois,  j'enliui  dans  les  lieiiK  destines  aux 
seules  victimes  dévouées  à  la  mort;  dans  les  prisons 
je  n'ai  eu  d'in(|uiétude  que  sur  ton  sort  :  sans  cesse 
j'interrogeais  sur  toi  les  pressentiments  de  mon 
cœur;  lorsque  j'eus  recouvn'  la  liberté,  au  milieu 
des  maux  qui  vinrent  m' accabler,  la  seule  pensée  de 
notre  riMuiiini  m'a  soutenue.  Aujoiu'd'hui  que  je 
perds  sans  retour  l'espoir  de  couler  mes  jours  au- 
près de  toi,  souffre  mes  chagrins.  Je  me  résignerai 
à  ma  destinée,  et  ce  n'est  que  parce  que  je  dispute 
encore  avec  elle,  que  j'éprouve  de  si  cruels  déchire- 
ments. Mais  quand  je  me  serai  soumise  à  mon  sort.,, 
et  quel  sort  !  Où  sont  mes  amis?  mes  protecteurs? 
mes  richesses?  à  qui  importe  maintenant  mon  exis- 
tence ?  cette  existence  délaissée  de  tous  et  qui  pèse 
tout  entière  sur  elle-même.  Mon  Dieu  ,  n'est-ce 
pas  assez  pour  ma  faiblesse  que  mes  maux  présents, 
sans  y  joindre  encore  l'effroi  de  l'avenir? 

»  Pardon ,  trop  cher  ami,  je  me  résignerai,  je  m'en- 
dormirai d'un  sommeil  de  mort  ;  mais  pendant  le 
peu  de  jours  que  j'ai  encore  à  passer  à  Paris,  laisse- 
moi  penser  que  ma  présence  t'est  douce.  Crois  que 
parmi  tous  les  cœurs  qui  t'aiment,  rien  n'approche 
de  la  sincérité  et  de  la  tendresse  de  mon  impuis- 


SOUVENins   U'ENFANCE  ET   DE  JEUNESSE.       li? 

santé  amitié  pour  toi  ;  rem})lis  ina  mémoire  do  sou- 
venirs agréables  qui  prolongent  loin  de  toi  mon 
existence;  hier  au  soir  tu  me  semblais  inquiet  et 
sérieux,  tandis  que  tes  paroles  étaient  affectueuses  : 
quoi!  mon  frère,  serais-je  pour  toi  un  objet  d'éloi- 
gnement  et  d'ennui?  Montre-toi  avec  franchise, 
je  n'ai  point  de  courage  contre  tes  politesses.  Je 
t'ai  écrit,  certaine  que  je  n'aurais  pas  le  courage 
de  te  dire  un  seul  mol  de  ce  que  contient  celte 
lettre.  » 


Elle  n'est  plus!  Je  n'ai  pas  passé  un  seul  jour 
sans  la  pleurer;  ma  douleur,  timide  et  pudique 
comme  Lucile,  a  rarement  éclaté  au  dehors,  car  je  ne 
trouve  pri-soniic  digm-  d'ciilcndif  parler  de  l'amie 
de  ma  jt^unesse.  Lucile  aimait  à  se  cacher;  je  lui  ai 
fait  une  solitude  dans  mon  cœur  d'où  elle  ne  sortira 
que  quand  je  cesserai  de  vivre,  et  alors  nous  serons 
l'un  et  l'autre  oubliés.  Mais  tel  est  mon  destin! 

J'étais  abseiil  de  Paris  lorsque  ma  sœur  rnourul; 
elle  éiail  inconnue  el  inallieun'iise  :  personne  ne 
suivit  ses  run('railles;  (»n  la  jela  dans  un  cimetière 
où  il  fut  impossible  de  retrouver  sa  sépulture.  Je  la 


148  MÉMOIRES    DE   MA    VIE. 

cherchai  longtemps  avec  le  fossoyeur;  il  me  mon- 
trait des  tombes  fraîchement  remuées  sans  pouvoir 
se  déterminer  pour  aucune.  Déjà  on  ne  savait  plus 
où  reposaient  les  restes  d'un  des  êtres  les  plus  par- 
faits que  jamais  le  ciel  eût  exilé  sur  cette  terre.  Je 
regardais  avec  un  mélange  d'horreur  et  d'envie  cet 
homme  du  cimetière  dont  la  main  était  hi  dernière 
main  qui  eût  touché  la  sainte  dépouille  de  Lucile. 
La  recherche  du  raccoleur  des  morts  fut  inutile  :  il 
fallut  tout  perdre,  jusqu'à  l'espoir  d'être  enseveli 
auprès  de  ma  sœur. 

Je  me  demande  aujouid'hui  a\ec  élonnement 
comment  toutes  les  facultés  de  mon  âme  n'étaient 
pas  remplies  à  Combourg  par  cette  créature  céleste 
qui,  vingt  ans  après  nos  promenades  et  nos  études, 
m'en  rappelait  si  tendrement  le  souvenir.  Auprès 
de  cette  femme  supérieure,  comment  désirais-je  en- 
core quelque  chose?...  C'est  que  j'étais  fait  pour 
connaître  toutes  les  misères.  C'est  que,  formé  du 
même  sang  que  Lucile,  j'étais  né  comme  elle  pour 
me  tourmenter  et  me  détruire;  c'est  que  jeune 
homme,  et  jeune  homme  passionm'',  la  nature  me 
forçait  à  chercher  hors  de  moi  le  complément  de 
mon  existence,  et  que  ci  ma  sœur  m'offrait  l'^'s  pluS] 


SOUVEXrP.S    D'FNFANT.K    F.T    [)  R   .IF.UNESSE,      110 

beaux  traits  d'une  femme,  je  ne  la  voyais  que  comme 
un  anse  ! 

Le  goût  que  Lucile  m'avait  inspiri''  pour  la  poésie, 
ou  plutôt  rinstinct  qu'elle  m'avait  révélé,  ne  fut 
que  de  Diuile  jetée  sur  le  feu.  Tous  mes  senti- 
ments prirent  un  nouveau  degré  de  force;  il  me 
passa  par  l'esprit  des  vanités  de  renommée;  je  crus 
un  moment  à  mon  talent;  mais  bientôt  revenu  à  une 
juste  méfiance  de  moi-même,  jeme  mis  à  douter  de  ce 
talent,  ainsi  que  j'en  ai  toujours  douté  depuis.  Je 
regardai  mon  travail  comme  une  mauvaise  tenta- 
tion; j'en  voulus  à  Lucile  d'avoir  lait  naître  en  moi 
ce  penchant  malheureux;  je  cessai  d'écrire  et  je  me 
mis  à  pleurer  ma  gloire  à  venir,  comme  on  pleure- 
rait sa  gloire  passée. 

Rentré  dans  ma  première  oisiveté,  je  sentis  davan- 
tage ce  qui  manquait  à  ma  jeunesse.  J'étais  pour 
moi-même  un  vrai  mystère  :  je  ne  pouvais  voir  une 
femme  sdns  être  troublé,  je  rougissais  si  elle  m'a- 
dressait* la  parole;  ma  timidité  déjà  excessive  avec 
tout  le  monde  était  si  grande  avec  une  femme,  que 
j'aurais  préféré  je  ne  sais  quel  tourment  à  celui  de 
demeurer  seul  avec  elle.  Elle  n'était  pas  plus  tôt 
partie  que  je  tombai  dans  des  adorations. 


150  MÉMOIRES   DE   MA    VIE. 

Ce  sentiment  avait  la  délicatesse  et  l'exaltation  de 
la  chevalciie.  Los  peintures  de  Virgile  et  de  Massil- 
lon  se  présentaient  bien  à  ma  mémoire,  mais  l'image 
de  Lucile,  sans  cesse  au  fond  de  mon  cœur,  couvrait 
de  sa  pureté  l'image  des  autres  lemmes  et  épaissis- 
sait autour  de  moi  les  voiles  que  la  nature  cherchait 
à  soulever.  Je  ne  voyais  les  liMiimes  que  comme  des 
êtres  faibles  et  chanuants  (|ui  commandaient  à  la 
fois  mon  respect  et  ma  pi'otection.  La  tendresse 
fraternelle  me  trompai!  sur  une  tendresse  moins 
désintéressée.  (}uand  on  m'aurait  livré  les  plus 
belles  esclaves  du  sérail,  je  n'aiu\ais  su  que  leur  de- 
mander. Le  hasard  m'éclaira. 

Un  gentilhomme  voisin  de  la  terre  de  Combourg 
(''tait  venu  passer  (pi('l([ues  jours  au  château  avec  sa 
femme,  fort  jolie.  Je  ne  sais  ce  qui  advint  dans  le 
village,  on  comut  à  Time  des  fenêtres  de  la  grande 
.salle  pour  regarder  ;  j'arrivai  le  premier,  l'étrangère 
se  pré'cipita  après  moi,  je  voulus  lui  céder  la  place 
et  je  me  tournai  vers  elle;  elle  me  barra  le  chemin 
et  je  me  sentis  pressé  entre  elle  et  la  fenêtre.  Je  ne 
sus  plus  ce  qui  se  passait  autour  de  moi,  mais  mon 
air  extraordinaire  frappa  sans  doute  cette  jeune 
femme,  car  elle  appuya  deux  ou  trois  fois  son  sein 


.HOUVEMRS    D'ENFANCE   ET   DE   JEUNESSE,      l.'l 

contre  ma  poitrine  en  me  demandant  d'un  air  ef- 
frayé ce  que  j'avais. 

Dès  ce  moment,  j'entrevis  que  d'aimer  et  d'être 
aimé,  d'une  manière  qui  m'était  inconnue,  devait 
être  la  félicité  suprême.  Si  j'avais  fait  ce  que  font  les 
autres  hommes,  si  je  m'étais  attaché  à  une  femme, 
j'aurais  bientôt  appris  les  peines  et  les  plaisirs  de 
la  passion  don!  j"e  portais  le  germe;  mais  tout  pre- 
nait en  moi  un  caractère  extraordinaire.  L'ardeur 
de  mon  imagination,  ma  timidité,  la  solitude,  l'ab- 
sence de  femmes  firent  qu'au  lieu  de  me  jeter  au 
dehors,  je  me  repliai  sur  moi-même.  Faute  d'objet 
réel,  je  me  créai  par  la  puissance  de  mes  vagues 
désirs  un  fantôme  qui  ne  me  quitta  plus.  Je  ne  sais 
si  l'histoire  du  cœur  humain  oftre  un  autre  exemple 
de  cette  nature. 

Je  me  composai  donc  une  femme  des  traits  divers 
de  toutes  les  femmes  que  j'avais  vues.  Elle  avait  le 
génie  et  l'innocence  de  ma  sœur,  la  tendresse  de  ma 
mère;  la  taille,  les  cheveux  et  le  sourire  de  la  char- 
mante étrangère  qui  m'avait  pressi'  sur  son  sein  ;  je 
lui  donnais  les  yeux  de  telle  jeune  fille  du  village,  la 
fraîcheur  de  telle  autre.  Les  portraits  des  grandes 
dames  du  temps  de  François  1",  d'Henri  lY  et  de 


ir.-2  MfiMOIRF.S    DK    MA    V  I  K. 

Louis  XIV,  qui  ornaient  le  salon,  m'avaient  fourni 
d'autres  traits  et  j'avais  dérobé  des  grâces  jusqu'aux 
tableaux  des  Vierges  suspendus  dans  les  églises. 

Cette  jeime  fdle  enchantée  me  suivait  partout  in- 
visible, je  m'entretenais  avec  elle  comme  avec  un 
être  réel;  elle  variait  au  gré  de  ma  folie.  Tantôt 
c'était  une  nymphe  coquette,  tantôt  une  Vénus  pas- 
sionnée. Elle  était  sévère  comme  Diane  ou  at- 
trayante comme  Hébé.  Souvent  elle  devenait  une 
ft'-e  qui  me  soumettait  la  nature.  Je  retouchais  sans 
cesse  mon  tableau; j'enlevais  un  attrait  à  ma  beauté 
])our  le  remplacer  par  un  autre;  puis,  quand  j'avais 
fuit  un  chef-d'œuvre,  j'éparpillais  de  nouveau  toutes 
ces  grâces;  ma  femme  unique  se  transformait  en 
une  multitude  de  femmes  dans  lesquelles  j'adorais 
séparément  les  charmes  que  j'avais  adorés  réunis. 

Pygmalion  fut  moins  amoureux  de  sa  statue.  Mon 
embarras  était  de  plaire  à  mon  idole;  je  ne  me 
Irouvais  rien  de  ce  qu'il  ine  fallait  pour  être  aimé, 
alors  je  me  donnais  à  moi-même  tout  ce  qui  me 
manquait;  je  montais  à  cheval  comme  Castor  et 
Pollux;  je  jouais  de  la  lyre  comme  Apollon;  Mars 
maniait  les  armes  avec  moins  de  force  et  de  grâce. 
J'étais  la  Ilire,  Xaintrailles,  Bavard.  Mais  quand  je 


SOUVENIRS   D'ENFANCE   ET    DE  JEUNESSE.      153 

venais  à  me  relrouver  un  pauvre  petit  gentilhomme 
obscur,  sans  grâce,  sans  beauté,  sans  talent,  qui 
n'attirerait  jamais  les  regards  de  personne,  qui  pas 
serait  ignoré,  qu'aucune  femme  n'aimerait  jamais, 
je  tombais  dans  une  sorte  de  désespoir  et  je  n'osais 
plus  lever  les  yeux  sur  l'image  séduisante  attachée 
à  mes  pas.  Ce  délire  dura  deux  années  entières, 
pendant  lesquelles  toutes  les  facuhés  de  mon  àme 
arrivèrent  au  plus  haut  point  d'exaltation;  je  par- 
lais peu,  je  ne  parlai  plus;  j'étudiais  encore,  je 
jetai  là  mes  livres.  Mon  goût  pour  la  solitude  re- 
doubla; j'avais  tous  les  symptômes  d'une  passion 
violente  :  je  maigrissais,  je  ne  dormais  plus,  j'étais 
distrait,  trisie,  ardent,  farouche;  je  fuyais  jusqu'à 
ma  sœur,  à  laquelle  je  ne  révélais  pas  ma  folie,  car 
j'avais  honte  de  moi-même  et  j'étais  sérieusement 
jaloux  de  l'être  que  j'avais  créé.  Dans  la  crainte 
de  le  perdre,  je  voulais  qu'il  ne  fùl  connu  que  de 
moi.  Mes  jours  s'écoulaient  (Vune  manière  sauvage, 
bizarre,  insensée,  et  pourtant  pleine  de  déHces. 

11  y  avait  au  nord  du  château  une  lande  semée  de 
grosses  pierres,  j'allais  m'asseoii"  sur  une  de  ces 
pierres  au  soleil  couchant.  Tout  ce  qui  servait  à  em- 
bellir cette  pompe,  la  cime  dorée  (\o^  bois,  les  nuages 


151  MK.MOIUKS    DE    MA    VIK. 

couleur  de  rose,  l'étoile  du  soir,  me  ramenaient  à 
mes  songes,  j'aurais  voulu  jouir  de  ce  spectacle  avec 
l'idéal  objet  de  mes  désirs.  Je  suivais  en  pensée 
Taslre  du  jour  dans  les  régions  où  il  portait  la  lu- 
mière, je  lui  donnais  ma  Ijeauté  à  conduire  pour  la 
présenter  avec  lui  aux  hommages  de  l'univers.  Le 
vent  du  soir,  qui  brisait  les  réseaux  tendus  par  l'in- 
secte sur  la  pointe  des  herbes;  une  alouette  de 
bruyère,  qui  venait  si^  percher  sur  une  pierre  à  mes 
côtés,  suffisaient  pour  m'arracher  à  ma  rêverie  ;  je 
me  trouvais  seul  alors  et  je  reprenais  le  chemin  du 
village,  le  cœur  serré  et  le  visace  abattu.  Les  jours 
d'orage  en  été,  je  montais  en  haut  de  la  grosse  tour 
de  l'ouest,  je  voyais  les  nuages  venir  lentement  des 
hauteurs  de  Bécherel,  envahir  les  coteaux,  la  prairie, 
l'étang.  Le  roulement  du  tonnerre  sous  les  combles 
du  château,  les  torrents  de  pluie  qui  tombaient  en 
grondant  sur  le  toit  pyramidal  des  tours,  l'éclair 
qui  sillonnait  ht  luie  et  faisait  paraître  des  flammes 
sur  les  girouettes  d'airain,  oxcitaient  mon  enthou- 
siasme. Comme  Ismen  sur  les  remparts  de  Jérusa- 
lem, j'appelais  l'orage,  j'espérais  qu'il  m'apporterait 
Armide. 

Le  ciel  était-il  serein?  je  traversais  le  grand  bois 


SOfVKMUS    IVKN'KANCK    KT    I)K    (KrNESSK.       lôô 

au  l)Oiit  (liiqiifl  on  trouvait  de?  prairie?  arrosées 
par  un  ruisseau  et  divisées  par  des  haies  plantées 
de  saules;  j'avais  établi  un  siépfe,  comme  un  nid, 
dans  un  de  ces  saules.  Là,  complètement  isolé,  entre 
la  terre  et  le  ciel,  je  passais  des  heures  délicieuses 
avec  les  fauvettes.  .Ma  nymphe  était  à  mes  côtés; 
j'associais  également  son  image  à  la  beauté  de  ces 
nuits  de  printemps,  toutes  remplies  de  la  clarté  des 
étoiles,  du  chant  du  rossignol,  du  rnurrnure  des 
brises  et  du  parfum  des  fleurs. 

D'autres  fois  je  m'enfonçais  dans  les  bois,  je  sui- 
vais un  chemin  abandonné,  un  ruisseau  sans  nom 
un  petit  oiseau  qui  voletait  avec  sa  compagne  de 
buisson  en  buisson.  Le  rouge-gorge  qui  chantait  le 
?oir  sur  un  toit  de  chaume  m'attendrissait;  la  lu- 
mière lointaine  qui  brillait  dans  une  ferme  écartée 
me  faisait  faire  mille  projets  de  retraite  et  de  bon- 
heur; je  supposais  que  ce  que  je  cherchais  habitait 
vers  les  distantes  collines,  dans  le  hameau  dont 
j'apercevais  le  clocher  champêtre,  j'écoutais  tous  le? 
bruits  qui  sortent  des  lieux  infréquentés,  et  prêtais 
l'oreille  à  chaque  arbre  ;  je  voulais  chanter  ces  plai- 
sirs, mais  les  paroles  expiraient  sur  mes  lèvres. 

Plus  la  saison  était  triste,  plus  j'étais  heureux.:  j'ai 


156  MEMOIRES    DE   MA    VI  K. 

toujours  aimé  l'automne.  La  pluie,  les  vents,  les 
frimas,  en  rendant  les  communications  moins  faciles, 
isolent  les  habitants  des  campagnes.  On  se  sent  à 
l'abri  des  hommes.  Je  voyais  avec  un  plaisir  tou- 
jours nouveau  s'approcher  la  saison  des  tempêtes, 
les  corneilles  se  rassembler  dans  la  prairie  de  l'étang 
en  innombrables  bataillons,  et  venir  se  percher  à 
l'entrée  de  la  nuit  sur  les  plus  hauts  chênes  des 
grands  bois. 

Lorsque  le  soir  élevait  une  vapeur  bleuâtre  au 
carrefour  d'une  forêt  et  que  j'entendais  tomber  les 
feuilles,  j'étais  alors  dans  la  disposition  la  plus  na- 
turelle à  mon  cœur.  Si,  en  regagnant  le  château,  je 
rencontrais  quelque  laboureur  à  l'orée  d'un  champ, 
je  m'arrêtais  pour  contempler  cet  homme  né  parmi 
les  gerbes  où  il  devait  être  moissonné,  et  qui,  pour 
ainsi  dire,  retournant  la  terre  de  son  tombeau  avec 
le  soc  de  sa  charrue,  mêlait  ses  sueurs  brûlantes  aux 
pluies  glacées  de  l'automne.  Le  sillon  qu'il  venait 
de  creuser  était  le  monument  destiné  à  lui  survivre; 
j'ai  vu  les  pyramides  du  désert  et  ces  sillons  aban- 
donnés sous  mes  bruyères  ;  les  uns  comme  les  autres 
n'attestent  que  les  travaux  et  la  rapidité  des  jours  de 
l'homme. 


SOUVKNIRS    D'ENFANCE   ET    DE   JEUNESSE.       157 

Mais  une  de  mes  grandes  joies  en  automne  était 
de  m'embarquer  sur  l'étang  et  d'aller  seul  dans  le 
bateau  me  placer  au  milieu  des  joncs  où  se  rassem- 
blaient les  hirondelles  prèles  à  partir.  Je  les  voyais 
se  jouer  dans  l'eau  au  coucher  du  soleil,  poursuivre 
les  insectes  en  poussant  de  petits  cris,  s'élancer 
toutes  ensemble  dans  les  airs  comme  pour  éprouver 
leur  force,  puis  se  rabattre  à  la  surface  du  lac  et 
venir  enfin  se  percher  sur  les  roseaux  que  leurs 
})ieds  légers  courbaient  à  peine  et  qu'elles  remplis- 
saient de  leur  ramage  confus.  Pendant  ce  temps, 
des  poules  d'eau,  des  plongeons,  des  sarcelles  na- 
geaient autour  de  mon  bateau;  on  eût  dit  que  ces 
roseaux  étaient  le  rendez-vous  d'une  caravane  em- 
plumée  qui  faisait  les  pnîparatifs  de  son  df'part. 
J'écoutais  le  gazouillement  de  l'hirondelle  comme 
Tavernier  enfant  aurait  prêté  l'oreille  au  n^cit  d'un 
vieux  voyageur.  J'enviais  le  sort  de  ces  oiseaux,  qui 
ni  ne  sèment  ni  ne  labourent  et  qui,  l)ien  ditTérents 
des  hommes  sur  la  teri-e,  ti'aversent  les  plaines 
du  ciel  sans  y  laisser  de  tristes  marques  de  leur  pas- 
sage. 

La  nuit  descendait,  les  roseaux  s'agitaient,  le  lac 
battait   ses  bords,  les  grandes  voix  de   l'automne 


158  MfiMOIRF.S    I)  F.    MA    V  I  F.. 

sortaient  des  marais  et  des  l)ois.  .l'écliouais  mon 
bateau  au  rivage,  je  retournais  au  château;  dix 
heures  sonnaient,  trop  tard  pour  mon  impatience  ; 
à  peine  retiré  dans  ma  chambre,  ouvrant  ma  fenêtre 
et  fixant  mes  regards  sur  les,  nuages  qui  volaient 
au-dessus  de  la  petite  cour,  les  facultés  de  mon 
àme  s'exaltaient  jusqu'au  df'lire  :  je  montais  avec 
ma  magicienne  sur  les  nuages  ;  l'oulé  dans  ses  che- 
veux,  dans  ses  voiles,  j'allais  au  gré  des  tempêtes 
agiter  la  cime  des  forêts,  ébranler  le  sommet  des 
montagnes  ou  tourbillonner  sur  les  mers,  nageant, 
plongeant  dans  les  espaces,  descendant  du  trône 
aux  portes  de  l'abîme.  Les  mondes  étaient  livrés  à 
la  puissance  de  mes  amours  ;  au  milieu  du  désordre 
des  éléments,  je  mariais  avec  ivresse  la  penst'e  du 
danger  à  celle  (lu  plaisir;  les  souffles  de  l'aquilon 
ne  m'apportaient  que  les  soupirs  de  la  volupté.  Le 
murmure  de  la  pluie  m'invitait  au  sommeil  sur  le 
sein  d'une  femme.  Les  paroles  que  j'adressais  à 
cette  femme  auraient  rendu  des  sens  à  la  vieillesse 
et  réchauffé  le  marbre  des  tombeaux.  Ignorant  tout, 
sachant  tout,  à  la  fois  vierge  et  amante,  Eve  inno- 
cente, Eve  tombée,  l'enchanteresse  par  qui  me  ve- 
nait ma  folie  était  un  mélanae  ineffable  de  mvstère 


s  0  U  V  t  M  r,  s    D'  K  N  V  A  N  C  K    i:  T    f)  F.    J  H  U  N  F.  S  S  K .      1  ".'.( 

et  de  passion.  Je  la  plaçais  sur  un  aulrl,  et  je  Tado- 
lais;  l'orgueil  d'être  aimé  d'elle  augmentait  encore 
mon  amour.  Marchait-elle?  je  me  prosternais  pour 
être  foulé  sous  ses  pas  ou  })our  en  baiser  la  trace; 
je  me  troublais  à  son  sourire,  je  tremblais  au  doux 
son  de  sa  voix;  je  frissonnais  de  désir  si  je  touchais 
ce  qu'elle  avait  touché;  l'air  exhalé  de  sa  bouche  hu- 
mide pénétrait  dans  la  moelle  de  mes  os,  coulait 
dans  mes  veines  au  lieu  de  sang;  un  seul  de  ses  re- 
gards m'eût  l'ait  voler  au  bout  de  la  terre.  Quel  désert 
ne  m'eût  suffi  avec  elle?  A  ses  côtés  l'antre  des  lions 
se  fût  changé  en  palais,  et  des  milliers  de  siècles 
eussent  été  trop  courts  pour  épuiser  les  feux  dont 
je  me  sentais  embrasé.  A  cette  fureur  de  l'amour 
se  joignait  une  idolâtrie  morale;  car,  par  un  autre 
jeu  de  mon  imagination,  cette  Phryné  aux  lèvres 
de  laquelle  j'aurais  voulu  rester  suspendu  une 
éternité  tout  entière,  cette  bayadère  si'duisante  qui 
m'attirait  mollement  sur  ses  genoux  et  m'enlaçait 
dans  ses  bras,  était  aussi  j)our  moi  la  gloire  et  sur- 
tout l'honneur.  La  vertu  loiqu'elle  accomplit  les 
plus  nobles  sacrifices,  le  génie  lorsqu'il  enfante  la 
pensée  la  plus  rare,  donnent  à  peine  une  idée  de 
cette  autre  sorte  de  bonheur  :  je  retrouvais  à  la  fois 


160  MÉMOIRKS    DE   MA    VIE. 

dans  ma  créaliou  jiiervcilleu.se  lous  les  enchante 
inents  des  sens,  toutes  les  jouissances  de  Tàme. 
Accablé  et  comme  submergé  par  ces  doubles  délices, 
je  ne  savais  plus  quelle  était  ma  véritable  existence  ; 
j'étais  homme  et  n'étais  plus  homme  :  je  devenais 
le  nuage,  le  vent,  le  bruit!  J'étais  un  pur  esprit, 
un  être  aérien  chantant  la  souveraine  félicité,  je  me 
dépouillais  de  ma  nature  pour  me  confondre  avec 
la  nUe  de  mes  désirs,  pour  me  transformer  en  elle, 
pour  toucher  plus  intimement  la  beauté,  pour  être 
à  la  fois  la  passion  reçue  et  donnée,  l'amour  et  l'ob 
jet  de  l'amour. 

Tout  à  coup,  frappé  de  ma  folie,  des  cris  involon- 
taires s'échappaient  de  mon  sein.  Je  me  précipitais 
sur  ma  couche,  je  l'arrosais  de  larmes  cuisantes 
que  personne  ne  voyait  et  qui  coulaient  en  secret 
pour  un  néant.  Bientôt  je  ne  pouvais  plus  rester 
dans  ma  tour,  je  descendais  à  travers  les  ténèbres, 
j'ouvrais  furtivement  la  porte  du  perron  comme  un 
meurtrier,  et  j'allais  chercher  dans  les  grands  bois 
le  repos  qui  me  fuyait.  Après  avoir  marché  à  l'aven- 
ture, agitant  mes  mains,  embrassant  les  vents  qui 
m'échappaient  ainsi  que  l'ombre,  objet  de  mes 
folles  poursuites,  je  m'appuyais  contre  le  tronc  d'un 


sorvKNins  d'enfaxce  et  de  .ietnesse.    1o1 

chêne  ;  je  regardais  la  lune  à  travers  la  cime  dé- 
pouillée des  bois,  ou  les  corbeaux  que  je  faisais 
s'envoler  d'un  arbre  pour  se  poser  sur  un  autre. 
Je  ne  sentais  ni  le  froid,  ni  l'humidité  de  la  nuit. 
L'haleine  glaciale  de  l'aube  ne  m'aurait  pas  même 
tiré  du  fond  de  mes  pensées,  si,  à  cette  heure,  les 
cloches  du  village  ne  s'étaient  fait  entendre. 

Dans  la  plupart  des  hameaux  de  la  Bretagne,  c'est 
ordinairement  à  la  pointe  du  jour  que  l'on  sonne 
pour  les  trépassés.  Cette  sonnerie,  composée  de 
trois  notes  ré'pétées  sans  fm,  forme  un  petit  air 
monotone,  mélancolique  et  champêtre  ;  rien  ne  con- 
venait mieux  à  mon  âme  malade  et  blessée  que 
d'être  rendue  aux  misères  de  la  vie  par  la  cloche  qui 
annonçait  la  mort.  Je  me  représentais  le  pâtre  ex- 
piré dans  sa  cabane  inconnue  et  déposé  pour  jamais 
dans  un  cimetière  non  moins  ignoré.  Qu'était-il 
venu  faire  sur  la  terre?...  moi-même,  que  ferais-je 
dans  ce  monde,  puisque  enfin  je  devais  passer  à 
l'éternité?  Ne  valait-il  pas  mieux  partir  au  matin  et 
arriver  de  bonne  heure,  que  d'achever  le  voyage 
sous  le  poids  et  pendant  la  chaleur  du  jour?  Cette 
pensée  me  faisait  monter  le  rouge  au  visage;  un 
profond  désir  de  la  tombe  me  saisissait.  Dans  les 


162  MÉMOIRES   DE   MA   VIE. 

passions  qui  ont  agile  ma  jeunesse,  j'ai  souvent 
souliai[('  (le  ne  pas  survivre  à  l'instant  du  bonheur. 
Si  j'étais  aimé,  je  craignais  qu'on  ne  m'abandonnât, 
l'idée  de  l'inconstance  humaine  venait  empoisonner 
ma  joie  :  plus  je  sentais  mon  cœur  inépuisable,  plus 
je  me  persuadais  que  le  cœur  qui  s'était  donné  à 
moi  serait  bient(jt  tari.  Comment  ne  pas  se  fatiguer 
de  la  redite  de  mes  tendresses,  de  la  perpétuité  de 
mon  cullc'.'  il  m'eût  donc  sembb'  heureux  de  m'en 
aller  en  pleine  illusion;  il  y  a  dans  le  succès  de 
l'amour  un  degiN'  de  rélicitt-  (jui  me  faisait  désirer 
la  mort. 

Me  voici  parvenu  à  un  moment  de  ma  vie  où  il 
faut  de  la  force  poui-  conresser  ma  faiblesse,  .le 
dirai  tout.  L'ivresse  dont  je  n'ai  tracé  qu'une  failtle 
peinture  altéra  enfin  ma  raison;  l'envie  de  mouiir 
devint  chez  moi  le  sentiment  dominant.  De  plus 
en  plus  attaclK'  à  mon  fantôme,  ne  pouvant  jouir 
de  ce  qui  n'existait  pas,  j'étais  comme  les  hommes 
mutilés  qui  rêvent  avec  désespoir  un  bonheur  insai- 
sissable et  qui  se  créent  des  passions  dont  les  délices 
ressemblent  aux  tortures  de  l'enfer.  J'avais  de  plus 
le  pressentiment  des  tribulations  de  mes  futures 
destinées.  Ingénieux  à  me  tourmenter,  je  m'étais 


SOUVENIRS   D'FNFANCE   ET   DE  JEUNESSE.      1G3 

placé  entre  deux  désespoirs;  quelquefois  je  ne  me 
croyais  qu'un  (Mre  nul,  incapable  de  s'élever  au- 
dessus  de  la  classe  commune;  quelquefois  il  me 
semblait  sentir  en  moi  des  qualités  supérieures  qui 
ne  seraient  jamais  appréciées.  Un  secret  instinct 
m'avertissait  qu'en  avançant  dans  le  monde  je  ne 
trouverais  rien  de  ce  que  je  cherchais  :  tout  nour- 
rissait l'amertume  de  mes  dégoûts.  Lucile  était 
malheureuse,  manière  ne  me  consolait  pas;  je  man- 
quais de  tout,  môme  de  vêtements.  Mon  père  me 
faisait  trembler;  son  himieur  et  sa  mélancolie  aug- 
mentaient avec  l'âge,  la  vieillesse  roidissait  son  ame 
comme  son  corps;  il  m'épiait  sans  cesse  pour  me 
gronder.  Lorsque  je  revenais  de  mes  courses  sau- 
vages et  que  je  l'apercevais  sur  le  perron,  on  m'au- 
rait plutôt  tui'  que  de  me  faire  rentrer  au  château; 
ce  n'était  pourtant  que  différer  mon  supplice,  car 
j'étais  obligé  de  paraître  au  souper;  je  m'asseyais 
tout  trend)lant  sur  le  coin  de  ma  chaise  à  table,  avec 
mes  habits  déchirés,  mon  visage  battu  par  la  pluie 
et  les  vents,  ma  chevelure  en  désordre.  Sous  les  re- 
gards farouches  de  mon  père,  je  n'osais  manger,  la 
sueur  couvrait  mon  front,  et  ce  que  je  sentais  appro- 
chait du  désespoir.  Enfin  j'oubliai  ma  leligion  et  j'es- 


164  MÉMOIRES    HK    MA    VIK. 

sayai  une  chose  affreuse.  Je  possédais  pour  tout  bien 
un  petit  fusil  dont  la  détente  usée  parlait  souvent 
au  repos.  Je  chargeai  le  fusil  de  trois  balles  et  je  me 
rendis  dans  un  coin  du  bois.  J'armai  le  fusil,  j'in- 
troduisis le  bout  du  canon  dans  ma  bouche  et  je  me 
dis  :  Si  le  coup  part,  c'est  que  le  destin  veut  que  je 
meure;  si  le  coup  ne  part  pas,  c'est  que  l'instant 
de  ma  mort  n'est  pas  encore  arrivé.  Je  frappai  trois 
fois  avec  violence  la  crosse  contre  terre,  je  réité- 
rai deux  fois  cette  épreuve  en  tenant  toujours  le 
bout  du  lusil  dans  ma  bouche,  et  le  coup  ne  partit 
pas. 

Que  ceux  qui  seraient  troublés  par  ces  peintures 
et  tentés  d'admirer  ces  folies,  que  ceux  qui  s'at- 
tacheraient à  moi  par  mes  songes,  que  ceux-là 
se  souviennent  qu'ils  n'entendent  que  la  voix  d'un 
mort,  et  qu'au  moment  où  ils  lisent  ceci  j'ai  cessé 
d'être. 

De  cette  énergie  qui  animait  ma  jeunesse,  de  ces 
pensées  qui  s'emparaient  de  mon  esprit,  de  ces  sen- 
timents qui  sortaient  de  mon  cœur,  rien  n'est  de- 
meuré. La  trace  de  mes  pas  s'est  effacée  de  la  terre 
et  il  ne  reste  de  moi  que  ce  que  je  suis  entre  les 
mains  du  Dieu  vivant,  qui  m'a  jugé. 


SOUVEMRS    DEMANCE    ET    DE   JEUNESSE.      165 

Une  maladie  extraordinaire,  fruit  de  cette  vie  dé- 
sordonnée, mit  fin  aux  tourments  par  lesquels  s'an- 
nonçaient les  premières  inspirations  de  la  muse  et 
les  premières  atteintes  des  passions;  ces  passions 
vagues  et  encore  sans  objets  ressemblaient  à  ces 
sortes  de  tempêtes  de  mer  qui  viennent  de  tous  les 
points  de  l'horizon .  Malheureux  pilote,  je  ne  savais 
de  quel  côté  présenter  la  voile  à  des  vents  indéter- 
minés. Ma  poitrine  se  gonfla,  une  fièvre  violente  et 
irrégulière  me  saisit,  on  envoya  chercher  à  Bazou- 
ches,  village  éloigné  de  Combourg  de  cinq  à  six 
lieues,  un  très-bon  médecin  nommé  Cheftel,  dont  le 
lils  a  joué  un  rôle  dans  Tafilure  du  marquis  de  la 
Rouerie.  11  m'examina  attentivement,  ordonna  des 
remèdes  et  déclara  à  mes  parents  qu'il  était  surtout 
nécessaire  de  me  faire  soitii'  de  Combourg  aussitôt 
que  je  serais  guéri. 

Je  fus  six  semaines  entre  la  vie  et  la  mort;  Lucile 
me  garda  et  les  soins  de  cette  sœur,  chérie  me  sauvè- 
rent. Ma  mère  vint  un  jour  s'asseoir  au  bord  de  mon 
lit,  elle  me  dit  qu'il  était  temps  de  songer  à  prendre 
un  parti;  que  mon  frère  pouvait  m' obtenir  un  béné- 
Oce,  mais  qu'avant  d'entrer  au  séminaire  ilfiallaitbien 
me  consulter,  car,  ajouta-t-elle,  si  je  détire  que  vous 


166  MEMOIRF.S    HE    MA    VIE. 

embrassiez  Télat  ecclésiastique,  j'aime  encore  mieux 
vous  voir  homme  du  monde,  que  prêtre  scandaleux 
et  sacrilège.  Après  ce  qu'on  vient  de  lire,  on  juge  si 
la  proposition  de  ma  pieuse  mère  tombait  h  propos. 
Dans  les  inènements  de  ma  vie,  j'ai  toujours  été 
prompt  à  me  déterminer  :  un  mouvement  de  con- 
science el  (l'iKiiiiK'ur  me  pousse,  je  sais  ce  que  je 
dois  foire  quand  il  s'agit  d'une  résoliUioii  d'honnête 
homme.  Tandis  ({ue  ma  mère  m'avait  parlé,  j'étais 
descendu  dans  mon  cœur,  je  ne  me  dissimulais  pas 
que  ma  religion  s'était  affaiblie;  si  je  me  considérais 
comme  abbé,  je  me  paraissais  ridicule;  comment 
phure  à  une  femme  avec  un  petit  collet?  Quel  moyen 
d'ac({uérir  de  la -gloire  pour  se  faire  aimer,  autre- 
ment qu'en  uniforme,  ou  en  étant  libre  et  célèbre? 
Si  je  me  regardais  comme  évèque,  j'étais  frappé  de 
la  grandeur  de  mes  devoirs;  la  majesté  du  sacerdoce 
m'imposait  el  je  reculais  avec  un  saint  respect  de- 
vant Taulel.  Ferais-je  comme  évèque  des  efforts 
pour  acqui'-rir  des  vertus,  ou  me  contenterais-je  de 
cacher  mes  vices?  Je  me  sentais  trop  faible  pour  le 
premier  parti,  trop  franc  pour  le  second.  Ceux  qui 
m'ont  traité  d'hypocrite  et  d'ambitieux  m'ont  bien 
peu  connu.  11   ne  m'a  manqué  pour  réussir  dans 


SOUVKNins    DENFANC.E    ET    DE   JEUNESSE.      167 

le  monde  qu'une  passion  et  un  vice,  l'ambition  et 
rhypocrisie.  La  première  n'a  jamais  été  chez  moi  que 
de  Tamour-propre  piqué;  j'aurais  voulu  quelque- 
fois être  ministre  ou  roi  pour  désoler  mes  ennemis, 
mais  viniit-qualre  heures  après  j'aurais  jeté  monpor- 
leleuillc  ou  ma  couronne  par  la  fenêtre.  Je  renonçai 
donc  à  l'élal  eccb'siaslique. 

C'i'taitdéjà  la  seconde  fois  que  je  variais  dans  mes 
projets  :  je  n'avais  point  voulu  me  faire  marin,  je 
ne  voulais  pas  être  prêtre;  restait  la  carrière  mili- 
taire. Je  l'aimais,  mais  comment  supporter  la  perle 
de  mon  indépendance  et  la  contrainte  de  la  disci- 
pline européenne?  Je  m'avisai  d'une  chose  (ouïe 
nouvelle,  je  déclarai  que  j'irais  au  Canada  défri- 
cher des  forêts,  ou  aux  Indes  chercher  du  service. 
Par  nn  de  ces  contrastes  qu'on  remarque  chez  tous 
les  honnnes,  mon  père,  si  raisonnable  d'ailleurs, 
n'était  jamais  trop  choqué  d'un  projet  aventureux. 
11  gronda  ma  mère  de  mon  changement  de  résolu- 
tion, mais  il  se  d<''cida  à  me  faire  passer  aux  Indes. 
On  m'envoya  à  Saint-Malo,  où  l'on  pi'éparail  en  ce 
moment  un  vaisseau.  Six  mois  s'écoulèrent,  le  vais- 
seau ne  mit  point  à  la  voile.  Je  me  retrouvai  seul 
dans  ma  ville  natale  :  il  n'y  restait  plus  personne  de 


168  MÉMOIRES    DE    MA    VIE. 

ma  famille;  les  amis  de  mon  cnlaiice  n'y  étaient 
plus;  la  maison  où  j'étais  né  était  devenue  une  au- 
berge; je  n'avais  que  dix-sept  ans,  et  déjà  tout  un 
monde  était  passé  pour  moi,  déjà  j'étais  étranger 
dans  les  lieux  où  j'avais  reçu  le  jour;  en  me  voyant 
on  se  demandait  qui  j'étais;  telle  est  la  vie!  Désor- 
mais sans  compagnons,  je  cheminais  solitaire  sur 
les  grèves  où  j'avais  bâti  mes  châteaux  de  sable.  Je 
marchais  des  heures  entières  le  long  des  vagues,  re- 
gardant fuir  quelque  vaisseau.  Que  l'honnue  change 
vile  de  chimères!  Je  contemplais  encore  la  mer 
pendant  les  tempêtes  là  où  je  m'exposais  avec 
Gesril  à  la  fureur  des  flots,  mais  c'était  à  présent 
pour  me  livrer  à  des  pensées  funestes  que  j'avais 
rapportées  des  bois  de  Combourg;  mes  jeux  étaient 
des  passions,  terribles  jeux!  Un  cap  qui  s'avance 
dans  la  mer  et  qu'on  nomme  Lavarde  était  le  terme 
de  mes  courses.  Assis  sur  la  pointe  de  ce  cap,  je  m'y 
abandonnais  aux  pensées  les  plus  amères.  Je  me 
souvenais  que  dans  mon  enfance  les  mêmes  rochers 
servaient  à  me  caclier  les  jours  de  tète  :  j'y  venais 
pleurer  tandis  que  mes  petits  camarades  nageaient 
dans  la  joie.  Parvenu  à  l'àgc  d'homme,  je  ne  me 
sentai:  ni  plu:,  heureux  ni  plu:-  aimé;  dan:-  quel-l 


SULVEMIIS    D'KNFA.NCE    ET    DE   JELWES.SE.      169 

ques  jours  j'allais  quitter  ma  patrie  pour  languir 
sous  un  ciel  étranger;  ces  réflexions  me  navraient 
à  mort.  Accablé  d'une  existence  si  courte  et  pour- 
tant si  pesante,  j'étais  tenté  de  me  laisser  tomber 
dans  les  flots. 

Tout  à  coup  je  reçois  une  lettre  de  ma  mère  qui 
me  rappelle  à  Combourg;  j'obéis,  j  arrive,  je  soupe 
avec  ma  famille;  mon  père  ne  me  dit  pas  un  mot, 
ma  mère  soupire,  Lucile  parait  consternée.  A  dix 
lieures  on  se  retire.  J'interroge  ma  sœur;  elle  ne 
savait  pas  ce  qu'on  voulait  faire  de  moi,  mais  elle 
m'apprit  que  je  devais  partir  le  lendemain.  En  elTet, 
le  lendemain  à  huit  heures  du  matin,  on  m'envoie 
chercher  :  mon  père  m'attendait  dans  son  cabinet  : 
c(  Monsieur  le  chevalier,  me  dit-il,  j'ai  décide  de 
»  votre  sort  :  il  faut  renoncer  à  vos  folies.  Votre 
»  frère  a  obtenu  pour  vous  un  brevet  de  lieutenant 
»  au  régiment  de  Navarre  infanterie.  Vous  allez 
»  partir  à  l'instant  pour  Rennes  et  de  là  pour  Gam- 
i>  brai,  où  votre  régiment  est  maintenant  en  gar- 
»  nison;  voilà  cent  louis,  ménagez-les;  je  suis  vieux 
D  et  malade,  je  n'ai  pas  longtemps  à  vivie.  Condui- 
»  sez-vous  en  homme  de  bien,  ne  déshonorez  ni 
ï  votre  nom  ni  ma  mémoire.  >> 

10 


170  MÉMOIRES    DE    MA    ME. 

Mon  père  m'embrassa;  je  sentis  ce  visage  ridé  et 
sévère  se  presser  avec  émotion  contre  le  mien; 
c'était  pour  moi  le  dernier  embrassemenl  paternel. 
Le  comte  de  Chateaubriand,  si  redoutable  à  mes 
yeux,  ne  me  parut  dans  ce  moment  que  le  père  le 
plus  digne  de  ma  tendresse.  Je  me  jetai  sur  sa  main 
maigre  et  décharnée,  que  j'arrosai  de  mes  larmes. 
Il  commençait  à  être  attaqué  d'une  paralysie  qui, 
quatre  mois  après,  le  conduisit  au  tombeau.  Son 
bras  gauche  avait  un  mouvement  convulsif  tel  qu'il 
était  obligé  de  le  contenir  avec  sa  main  droite  ;  ce  fut 
en  retenant  ainsi  son  bras,  et  après  m'avoir  donné 
sa  vieille  épée,  que,  sans  me  laisser  le  temps  de  me 
reconnaître,  il  me  conduisit  au  cabiiolel  ([ui  m'at- 
tendait dans  la  cour  verte  ;  il  m'y  fit  monter  devant 
lui;  le  postillon  parfit,  tandis  que  je  .saluais  encore 
de  la  main  ma  mère  et  ma  sœur  qui  pleuraient  sur 
le  perron.  Lucile  était  la  plus  à  plaindre  ;  elle  de- 
meurait seule;  elle  perdait  le  premier  et  le  dernier 
compagnon  de  sa  vie. 

Je  passai  sur  la  chaussée  de  l'étang,  je  vis  les 
roseaux  de  mes  hirondelles,  le  ruisseau  (hi  moulin, 
la  prairie;  je  mis  la  tète  à  la  portière,  je  jetai  un 
dernier  regard  sur  le  château;  alors  comme  Adam, 


SOlVEMliS    D'ENFANCE    ET    DE   JEUNESSE.      171 

après  son  péché,  je  m'avanrai  sur  la  terre  inconnue, 
et  le  monde  cl-sert  s'ouvi'it  devant  moi. 

Depuis  ci'ttc  ('poque  je  n'ai  revu  Combourg  que 
trois  fois,  l'ne  l'ois,  après  la  mort  de  mon  père,  nous 
nous  y  trouvâmes  tous  en  deuil,  pour  nous  dire 
adieu  et  partager  notre  héritage.  Une  autre  ibis 
j'accompagnai  ma  mère  à  Combourg;  elle  voulait 
meubler  le  château  parce  qu'elle  y  attendait  mon 
l'rère,  qui  devait  y  mener  sa  femme  :  mon  frère  ne 
vint  point  en  Bretagne,  et  bientôt  après  il  monta  sur 
l'échafaud  avec  sa  jeune  femme,  pour  laquelle  ma 
mère  avait  vainement  préparé  le  lit  nuptial.  Enfin, 
j(^  passai  une  troisième  fois  ta  Combourg  en  allant 
m'embarquer  pour  l'Amérique  :  le  château  était 
abandonné,  je  fus  obligé  de  descendre  chez  le  réais- 
seur.  Lorsque,  errant  dans  le  grand  bois,  j'aperçus 
du  fond  d'une  allée  obscure  le  perron  désert,  la 
porte  et  les  fenêtres  fermées,  je  me  trouvai  mal  :  je 
regagnai  avec  peine  le  village  et  je  partis  au  milieu 
de  la  nuit. 

Après  quinze  ans  d'absence,  avant  de  quitter  de 
nouveau  la  France  pour  passer  en  terre  sainte, 
j'allai  embrasser  le  reste  de  ma  famille  à  Fougères. 
Je  n'eus  pas  le  courage  d'entreprendre  le  pèlerinage 


17-2  MÉMOIRKS    DF,    MA    VIE. 

de  ces  champs  paternels  où  la  meilleure  et  la  plus 
grande  partie  de  mon  existence  semble  attachée. 
C'est  au  bois  de  Combourg  que  je  suis  devenu  ce 
que  je  suis,  que  j'ai  commencé  à  sentir  la  première 
atteinte  du  mal  que  j'ai  porté  le  reste  de  ma  vie,  de 
cette  vague  tristesse  qui  a  fait  a  la  fois  mon  tourment 
et  ma  félicité  ;  c'est  là  que  j'ai  cherché  un  cœur  qui 
pût  entendre  le  mien  ;  c'est  là  que  j'ai  vu  se  réunir, 
puis  se  disperser,  ma  famille.  Mon  père  y  rêva  son 
nom  rétabli,  la  fortune  de  sa  maison  renouvelée, 
autre  chimère  que  le  temps  et  la  révolution  ont 
dissipée. 

Des  six  enfants  que  nous  étions,  nous  ne  restons 
plus  que  trois.  Mon  frère,  Julie  et  Lucile  ne  sont 
plus;  ma  mère  est  morte  de  douleur,  les  cendres 
de  mon  père  ont  été  arrachées  de  son  tombeau  et 
jetées  aux  vents. 

Si  mes  ouvrages  me  survivent,  si  je  dois  laisser 
un  nom  après  moi,  peut-être  un  jour  un  voyageur, 
guidé  par  ces  mémoires,  voudra-t-il  visiter  les 
lieux  que  j'ai  peints;  mais  il  cherchera  vaine- 
ment le  grand  bois  :  le  berceau  de  mes  songes  a 
disparu  comme  ces  songes.  Demeuré  seul  debout 
sur  son  rocher,  l'antique  donjon  semble  pleurer  les 


SOUVENIRS    DENFANCE    ET    DE    .lETNESSE.      173 

chênes,  vieux  compagnons  qui  l'environnaient  et  l^ 
protégeaient  contre  les  tempêtes.  Isolé  comme  lui, 
j'ai  vu,  comme  lui,  tomber  la  famille  qui  embellis- 
sait mes  jours  et  me  prêtait  un  abri.  HeureusemenI 
ma  vie  n'est  pas  bâtie  sur  la  terre  aussi  solidement 
que  les  tours  où  j'ai  passé  ma  jeunesse,  et  l'homme 
résiste  moins  aux  orages  que  les  monuments  élevés 
pai'  ses  mains. 


10. 


M.  DE  CHATEAUBRIAND 

ET 

SES  MÉMOIRES 

f>  A  n 

CHARLES  LENORMANT 

1850. 


M.    DE    CHATEAUBRIAND 

ET  SES  MÉMOIRES 


L' E  C  R  I  V  A  I N 

11  se  passe  en  ce  moment,  dans  le  monde  litté- 
raire, un  véritable  phénomène  :  la  publication  de 
l'œuvre  favorite  du  premier  écrivain  de  notre  époque 
ne  semble  avoir  fait  qu'une  médiocre  sensation; 
c'est  à  peine  si  quelques  recueils  se  permettent  des 
annonces  écourtées  ou  de  froides  analyses.  On  n'a 
trouvé  jusqu'ici  d'ardeur  et  de  décision  que  pour 
une  espèce  d'exécution  en  règle  des  Mémoires 
d'outre- tombe.  Cette  exécution,  concertée  sans 
doute  dans  des  salons  où  l'on  avait  lieu  de  se  trouver 


178  M.    DE   CllATF..Ur,RIAN[J 

blessé  do  quelques-unes  des  appréciations  de 
M.  (le  Chateaubriand,  s'est  opérée  avec  un  air  d'as- 
surance qui  prouve  qu'on  ne  doutait  pas  du  succès; 
on  a  dit  son  mot,  fait  sa  morsure,  lancé  son  arrêt, 
et  puis  l'on  a  feint  de  penser  à  autre  chose,  comme 
si  l'on  avait  soufflé  sur  une  poussière. 

Après  cette  justice  sommaire,  l'attitude  du  public 
ou  plutôt  celle  de  la  critique  a  paru  justifier  l'assu- 
rance de  ceux  qui  l'avaient  faite.  Pas  un  champion 
ne  s'est  élevé  en  faveur  du  combattant  sublime,  si 
longtemps  maître  de  l'arène.  En  vain  le  ton  voltai- 
rien  de  plusieurs  attaques  montrait-il  aux  hommes 
religieux  que  c'était  leur  chef  et  leur  maître  qu'en 
grande  partie  on  se  flattait  d'avoir  àjainais  renversé  ; 
des  scrupules,  d'ailleurs  trop  justiliés,  un  froisse- 
ment involontaire  ont  retenu  ceux  que  leurs  convic- 
tions et  leurs  talents  appelaient  naturellement  sur  la 
brèche.  11  en  a  été  de  même  des  hommes  principa- 
lement politiques  ;  personne  n'ayant  trouvé  tout  à  fait 
son  compte  dans  les  jugements  si  divers,  quelque- 
fois si  excessifs,  de  l'auteur  de  la  Monarchie  selon 
la  charte,  chacun  n'a  songé  qu'à  sa  propre  blessure. 
Les  orléanistes  restaient  sous  le  coup  d'une  véritable 
malédiction  ;  les  royalistes  s'offensaient  des  prédic- 


KT   SES   MEMOIRES.  179 

tions  républicaines  et  des  avances  faites  au  parti  du 
yational;\es  républicains,  à  leur  tour,  se  souciaient 
fort  peu  d'un  livre  qui  frappe  d'un  stigmate  indélé- 
bile l'infamie  des  crimes  révolutionnaires,  qui  fait 
ressortir,  de  la  manière  la  i)lus  touchante,  les  vertus 
des  princes  de  la  maison  de  Bourbon,  et  qui  réfute, 
avec  une  évidence  irrésistible,  quelques-imes  des 
calomnies  sous  lesquelles  a  succombé  le  gouverne- 
ment de  la  restauration;  enfin,  malgré  quelques 
pages  qui  sont  peut-être  pour  le  génie  de  Napoléon 
la  plus  belle  couronne  qu'il  ait  pu  ambitionner, 
qu'est-ce  que  les  résurrectionnistes  de  l'empire  au- 
raient pu  revendiquer  d'un  livre  où,  en  lace  de 
l'homme  qui,  aux  derniei's  jours  de  sa  vie,  se  vantait 
encore,  pour  ainsi  dire,  d'avoir  fait  mi.'Ure  à  mort 
le  duc  d'Enghien,  se  place  iièrement  Tauteur  du 
pamphlet  de  Bonaparte  et  tes  Bourbons,  soutenant 
qu'il  n'avait  pas  eu  tort,  dans  la  crise  de  1814,  de 
frahier  aux  gémonies  l'auteur  du  Code  civil  et  le 
vainqueur  d'Austerlitz  ? 

Contre  cette  conjuration  du  silence,  il  aurait  fallu 
la  voix  qui  finit  toujours  par  devenir  la  plus  puis- 
sante, celle  du  grand  inconnu  qui  s'appelle  à  la  fois 
personne  ei  tout  le  monde.  Ce  juge  ne  manquera  pas. 


180  M.    DE    CHATEAUIîlUAND 

nous  en  sommes  convaincu,  aux  Mémoires  d'outre- 
tombe;  nous  avions  déjà  étudié  l'effet  de  l'ouvrage 
sur  quelques-uns  de  ceux  qui  se  laissent  toucher  de 
ce  qu'ils  lisent  sans  se  croire  obligés  de  le  raconter 
en  toute  hâte  au  i)ublic,et  à  cette  première  intumes- 
cence des  tlots,  pour  i)arler  comme  notre  barde  im- 
mortel, nous  avons  compris  que  l'admiration  publi- 
que ne  tarderait  pas  à  se  soulever  de  manière  à  cou- 
vrir tous  les  petits  calculs  de  la  colère  ou  de  l'envie. 
Toutefois,  nous  comi)renons  que  cet  effet  se  fasse 
encore  attendre,  et  nous  allons  expliquer  d'où  vient 
ce  retard.  Tout  lionune  qui  sait  écrire  est  artiste,  et 
qui  a  mieux  mérité  ce  nom  que  celui  qui  depuis 
Platon  a  le  plus  complètement  possédé  le  secret  de 
communiquer  à  la  simple  prose  l'énergie  des  formes 
de  la  statuaire  et  la  vivacité  des  couleurs  de  la  pein- 
ture? Or,  tout  artiste  calcule  le  lieu  où  il  placera 
son  ouvrage,  le  jour  sous  lequel  il  devra  le  faire  voir. 
M.  de  Chateaubriand,  qui  avait  sous  ce  rapport  un 
instinct  de  premier  ordre,  et  qui  d'ailleurs  avait  su 
se  soumettre  de  bonne  heure  à  des  avis  d'autant 
plus  sûrs  qu'ils  provenaient  de  personnes  d'une  or- 
ganisation différente  de  la  sienne,  M.  de  Chateau- 
briand, en  composant  ses  Mémoires,  s'était  juste- 


ET  SES   MÉMOIRES.  181 

ment  préoccupé  de  la  manière  dont  il  les  montrerait 
au  public.  «  Ces  Mémoires,  dit-il  dans  son  avant- 
»  propos,  ont  été  composés  à  différentes  dates  et 
»  dans  différents  pays...  Les  formes  changeantes 
»  de  ma  vie  sont  ainsi  entrées  les  unes  dans  les 
')  autres...  Ma  jeunesse  pénétrant  dans  ma  vieil- 
>)  lesse,  la  gravité  de  mes  années  d'expérience  attris- 
^>  tant  mes  années  légères  ;  les  rayons  de  mon  soleil, 
))  depuis  son  aurore  jusqu'à  son  couchant,  se  croi- 
»  sant  et  se  confondant,  ont  produit  dans  mes  récits 
»  une  sorte  de  confusion,  ou,  si  Ton  veut,  une  sorte 
»  d'unité  indéfinissable...  J'ignore  si  ce  mélange, 
»  auquel  je  ne  puis  apporter  remède,  plaira  ou  dé- 
.))  plaira;  il  est  le  fruit  des  inconstances  de  mon 
»  sort...  »  (T.  I,  p.  3.)  Un  ouvrage  à  ondes  chan- 
geantes, qui  réunit  tous  les  tons,  comme  un  drame 
de  Shakespeare,  sans  les  fondre  autrement  que  par 
une  harmonie  supérieure,  est  comme  ces  marbres 
chargés  de  veines  capricieuses,  dont  la  beauté  con- 
siste principalement  dans  la  disparité  des  éléments 
qui  en  forment  l'agrégation  ;  arrachez-les  à  leur  gîte, 
séparez-les  de  la  gangue  qui  les  unit,  au  lieu  d'une 
pierre  précieuse  vous  n'aurez  souvent  dans  la  main 
qu'un  caillou  sans  intérêt  et  sans  valeur. 


18-2  M.    DE   CHATEALBRIÂ.NU 

L'idée  du  morcellement  est  essentiellement  anti- 
pathique à  un  tel  ouvrage.  Nous  sommes  convaincu 
que  M.  de  Chateaubriand  n'aurait  pas  même  accepté 
l'idée  d'une  division  par  livraisons  de  plusieurs  vo- 
lumes :  il  tenait  et  il  devait  tenir  à  se  montrer  à  la 
fois  tout  entier  au  pubhc.  Quand  la  société  qui  s'était 
formée,  dans  un  instant  de  généreuse  ardeur,  pour 
acheter  le  manuscrit  des  Mémoires  cV outre-tombe, 
commençant  à  trouver  peut-être  que  son  illustre 
pensionnaire  durait  bien  longtemps,  se  fut  laissé 
prendre  à  l'appât  d\m  bénéfice  de  100,000  fr.,  et 
qu'il  fut  question  de  déchiqueter  dans  les  feuilletons 
de  la  Presse  cette  œuvre  de  longue  haleine,  M.  de 
Chateaubriand,  quoique  déjà  fort  affaibli  par  l'âge, 
laissa  éclater  une  répugnance,  et  je  dirais  presque 
une  indignation  qu'il  a  consignée  dans  deux  co- 
dicilles. Il  laut  le  dire  :  c'était,  de  la  part  des  divers 
contractants  de  ce  marché,  un  déplorable  calcul. 
D'un  côté,  les  acheteurs  oubliaient  l'expérience 
qu'ils  ont  du  acquérir  dans  le  genre  de  spéculations 
littéraires  le  plus  déplorable  ;  ils  connaissaient  tous 
les  artifices  employés  par  les  faiseurs  de  feuilletons 
pour  soutenir  el  exciter  l'attention  du  public.  Com- 
m<='nt  ont-ils  pu  s'imaginer  un  seul  instant  que  les 


ET   SES   -MEMOIRES.  183 

qualités  vraies  du  slyle,  inùmo  de  celui  que  colore 
rimaginalion  la  plus  brillante,  suppléeraient  à  ces 
effets  d'optique  et  à  ces  changements  à  vue?  Est-ce 
que  le  plus  éclatant  des  Rubens  pourrait,  au  jour 
de  la  rampe,  soutenir  la  comparaison  avec  les  mons- 
truosités calculées  de  la  brosse  d'un  peintre  de  dé- 
cors? D'un  autre  côté,  les  propriétaires  des  Mémoires 
eussent-ils  considéré  ce  livre  uniquement  sous  le 
point  de  vue  de  la  spéculation,  n'auraient  pas  dû 
ignorer  qu'en  l'abandonnant  à  celle  exhibition  défa- 
vorable, à  ce  faux  jour  qui  devait  en  dérober  les 
beautés  et  en  faire  ressortir  les  défauts,  ils  déflore- 
raient eux-mêmes  leur  marchandise  et  s'expose- 
raient, par  impatience,  à  réduire  énormément  les 
avantages  qu'il  leur  faut  pour  rentrer  dans  leurs 
longues  avances. 

A  ces  considérations  purement  matérielles  s'en 
joignaient  d'autres  d'un  ordre  plus  élevé.  Des  aclioh- 
naires  comme  ceux  dont  on  lit  les  noms  en  tète  du 
premier  volume  n'étaient  pas  sans  savoir,  je  pense, 
que  M.  de  Chateaubriand  s'était  exprimé  avec  une 
rude  liberté  sur  le  compte  de  ses  amis  comme  de 
ses  rivaux  politiques.  Cette  franchise,  activée  par  la 
passion  qui  possède  chacun  de:  acteur?  de  la  grande 


18i  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

scène  publique,  passion  qui,  de  notoriété  commune, 
n'était  pas  médiocre  chez  M.  de  Chateaubriand,  est 
le  plus  grand  obstacle  à  la  publication  immédiate 
des  mémoires  personnels.  L'illustre  auteur  le  sentait 
bien  lui-même,  et  ce  n'était  pas  sans  une  répugnance 
sincère  qu'il  laissait  exposés  à  tous  les  inconvé- 
nients de  la  publicité  des  hommes  que  le  silence 
de  la  tombe  n'a  pas  mis  encore  à  l'abri  de  ces  bles- 
sures, l'oiir  ceux  ((ui  ont  eu  l'honneur  d'approcher 
de  M.  de  Clialeaubriand,  il  n'y  a  rien  qui  rende 
mieux  ses  vrais  sentiments  que  ces  phrases  amères 
de  YaviDit-propos  :  ><  La  triste  nécessité,  qui  m'a 
»  toujours  tenu  le  pied  sur  la  gorge,  m'a  forcé  à 
■i>  vendre  mes  Mémoires.  Personne  ne  peut  savoir  ce 
»  que  j'ai  souiïert  d'avoir  élé  obligé  d'iiypothéquer 
))  ma  tombe;  mais  je  devais  ce  dernier  sacrifice  à 
«  mes  serments  et  à  l'unité  de  ma  conduite...  Enfin, 
»  si  j'étais  encore  maître  de  ces  Ménwires,  ou  je  les 
y>  garderais  en  manuscrit,  ou  j'en  retarderais  l'ap- 
«  parition  de  cinquante  années.  »  (T.  l,  p.  Î2.) 
Puisque  M.  de  Chateaubriand  (j'énonce  ici  une  vérité 
dure  mais  nécessaire)  était  d'un  parti  où  l'on  n'a 
pu  relever  la  misère  d'un  grand  homme  sans  joindre 
une  sp.'culation  aux  honneurs  rendus  à  sa  vieillesse. 


ET   SES    MÉMOIRES.  18.-. 

au  moins  aurait-il  tallu  avoir  assez  conscience  de  la 
responsabilité  qu'on  assumait  par  une  publication 
immédiate,  pour  donner  à  l'expression  de  cette  pen- 
sée, si  souvent  irritée,  la  gravité  qui  appartient  à  un 
livre  de  longue  baleine,  et  qui  se  dissipe  inévita- 
blement dans  un  feuilleton.  Des  pages  qui  s'ex- 
pliquent et  se  protègent,  en  quelque  sorte,  les  unes 
par  les  autres,  n'auraient  point  dû  être  semées  au 
hasard  sous  les  colonnes  d'un  journal  dont  la  propre 
témérité  déteint  sur  les  hardiesses  qu'on  lui  a  don- 
nées pour  cortège.  C'est  une  sensation  trè.s-pénible 
que  celle  qu'on  éprouve  quand  on  trouve  son  nom 
ou  celui  de  ses  proches  qualifié  dans  un  ouvrage  en 
douze  volumes;  mais  l'impression  n'est-elle  pas  cent 
fois  plus  cruelle  quand  on  pense  que  cette  mention 
désobligeante  va  traîner  sur  toutes  les  tables  des 
lieux  publics? 

Au  reste,  il  a  fallu  toute  l'infatuation  créée  par  la 
littérature  des  feuilletons,  avant  la  catastrophe  di^ 
184.8,  pour  causer  une  illusion  aussi  générale  sur 
le  déplorable  effet  que  ne  pouvait  manquer  de  pro- 
duire la  dissémination  des  Mémoires  d'outre- tombe 
dans  les^numéros  d'un  journal.  «  Croyez-moi,  disait 
»  une  personne  haut  placée  dans  la  considération 


18C  M.    I)K    (.HATE.vrr.r.IAND 

>>  publique  à  un  ami  de  M.  de  Chateaubriand  qui 
»  s'inquiétait  d'avance  du  fâcheux  effet  que  produi- 
»  rait  ce  mode  de  pubHcation,  croyez-moi,  on  ne  lit 
>>  plus  que  les  feuilletons.  »  D'où  il  faudrait  conclure 
que,  depuis  qu'une  mesure  fiscale  a  fait  taire  cette 
muse  éhontée,  la  nation  française  en  serait  réduite 
à  ne  rien  lire  du  tout,  pas  même  les  souvenirs  de 
l'écrivain  qui  l'a  charmée  pendant  cinquante  ans. 
Mais  laissons  \k  ces  misères;  nous  en  avons  vu  bien 
d'autres  :  il  est  seulement  fâcheux  qu'un  tel  génie 
et  un  tel  ouvrage  aient  été  les  victimes  d'une  pa- 
reille méprise. 

En  tous  cas,  l'épreuve  a  été  complète,  et  jamais 
peut-être  la  légèreté  française  n'a  mieux  servi  la 
malignité  de  l'envie.  On  ne  nous  croirait  plus  déjà 
si  nous  citions  les  noms  des  personnes  qui,  au  milieu 
des  distractions  causées  par  nos  tempêtes,  pour 
avoir  jeté  un  regard  sur  quelque  feuilleton  de  la 
Presse  pendant  qu'elle  déroulait  ce  long  manuscrit, 
ont  prononcé  des  jugements  sans  appel  contre  M.  de 
Chateaubriand.  Dans  ces  sentences,  qui  rappelaient 
un  peu  celles  du  tribunal  révolutionnaire,  une  bou- 
tade de  mauvaise  humeur  était  réputée  un  signe  de 
noirceur,  une  fantaisie  d'artiste  devenait  un  crime 


ET   SES  MÉMOIRES.  187 

contre  la  religion,  un  irait  acéré  contre  quelqu'une 
de  nos  misères  morales  passait  sans  rémission  pour 
un  enrôlement  sous  la  bannière  du  socialisme  ;  on 
se  débarrassait  enfin  d'une  admiration  si  lourde  à 
porter.  Je  gagerais,  tant  la  satisfaction  d'avoir  ren- 
versé un  autel  de  la  gloire  humaine  était  grande, 
qu'aucun  de  ses  accusateurs  n'a  eu  la  pensée  de 
s'éclairer  davantage  en  recourant  à  l'ouvrage  lui- 
même,  enfin  réuni  en  volumes,  afin  de  se  convaincre 
s'il  était  vrai  qu'un  homme  dont  la  dignité  morale 
s'était  si  hautement  soutenue  pendant  une  longue 
carrière  et  au  milieu  des  écueils  où  tant  d'autres  se 
sont  brisés,  eût  fini  par  souiller  sa  vieillesse  en  ab- 
jurant après  sa  mort  l'estime  à  laquelle,  durant  sa 
vie,  il  avait  toujours  si  énergiquement  prétendu, 
Pour  revenir  ainsi  sur  le  tort  de  ces  accusations  in- 
justes et  frivoles,  il  a  fallu  des  âmes  honnêtes  et  sans 
prétention  qui  prissent  sur  elles  de  lire  de  suite  et 
dans  leur  vrai  jour  ces  tableaux,  ces  jugements,  ce 
monde  à  la  fois  tumultueux  et  serein  de  pensées 
hautes,  hardies,  vraies,  humaines,  dont  se  composent 
les  Mémoires  d' ovtre-tomhe ;  et  alors  nous  savons 
ce  qui  est  arrivé  à  ces  courageux  contempteurs  des 
préjugés  de  circonstance,  semblables  à  ce  contempo- 


188  M.    DK    r.HATKALT.r.IANI» 

raiii  de  la  vieillesse  du  grand  roi,  qui  avait  icru  pour 
pénitence,  dans  des  jeux  innocents,  de  lire  la  tragédie 
d'Athalie,  tombée  tout  à  plat  à  Saint-Cyr,  Inquiets 
de  son  absence,  ses  compagnons  vinrent  enfin  savoir 
ce  qu'il  devenait  :  «.  Ah!  laissez-moi,  dit-il  :  tous  les 
»  plaisirs  du  monde  ne  valent  pas  celui  de  découvrir 
»  un  chef-d'œuvre.  »  Il  en  arrivera  autant,  nous  ne 
craignons  pas  de  le  dire,  à  ceux  qui  ne  croiront  pas, 
sur  la  foi  de  critiques  intéressées,  que  l'auteur  de 
René  ait  fini  par  un  Pertharite,  et  que,  dans  la  dé- 
cadence de  son  propre  goût,  il  ait  considéré  comme 
l'objet  de  sa  prédilection  un  ouvrage  capable  non- 
seulement  d'obscurcir,  mais  d'effacer  ses  autres  titres 
de  gloire.  Afin  de  nous  rendre  digne  de  la  confiance 
de  nos  lecteurs,  nous  venons  de  lire  tout  d'une 
haleine  ces  douze  volumes  que  nous  avions  suivis 
pendant  longtemps  phrase  à  phrase  ;  nous  n'avons 
plus  le  visage  en  quelque  sorte  collé  sur  les 
pierres  de  l'édifice;  notre  regard  en  suit  les  con- 
tours, en  embrasse  les  proportions  :  après  cette 
épreuve,  notre  admiration  augmente,  et  l'ouvrage 
nous  semble  digne  d'une  immortelle  renommée. 
Pour  nous  exprimer  avec  tant  d'assurance,  il  nous 
suffit  d'interroger  les  phases  précédentes  de  la  car- 


KT    SK>    MKMOli;  Kr^.  189 

rière  de  M.  de   Chateaubriand,  et  de   lappeler  à 
rétonnement  de  nos  lecteurs  que  les  Martyrs,  lors 
de  leur  apparition,  n'avaient  pas  reçu  un  meilleur 
accueil  que  les  Mémoires  (rovtvc-tomhe  n'en  ren- 
contrent aujourd'hui.  Le   témoignage  de  l'illusti'i' 
écrivain  sur  ce  sujet  est  curieux  à  recueillir.  Après 
avoir  rappelé  le  soin  particulier  avec  lequel  il  avait 
travaillé  cet  ouvrage,  «  celui  de  tous  ses  écrits  où  la 
»  langue  est  la  plus  correcte  »,  il  ajoute  :  «  Je 
>)  croyais  donc  ne  pas  nourrir  des  espérances  par 
»  trop  folles,  mais  j'oubliais  la  réussite  de  mon  pre- 
>>  mier  ouvrage  (le  Génie  du  christianisme);  dans 
))  ce  pays,  ne  comptez  jamais  sur  deux  succès  rap- 
))  proches  ;  l'un  détruit  l'autre. . .  Les  amours-propres 
»  alarmés,  les  envies  surprises  par  le  début  heureux 
»  d'un  autre,  se  coalisent  et  guettent  la  seconde  pu- 
»  blication  du  poète,  pour  prendre  une  éclatante 
»  revanche...  L'exécuteur  de  la  justice  des  vaniti's 
))  fut  M.  Hoffmann,  à  qui  Dieu  fesse  paix!...  Il  était 
»  trop  excellent  catholique  pour  ne  pas  s'indigner 
»  du  rapprochement  profane  des  vérités  du  christia- 
i>  nisme  et  des  fables  de  la  mythologie.  Yelléda  ne 
»  me  sauvait  pas.^  et  ne  voilà-t-il  pas  que  les  chré- 

»  tiens  de  France  s'avisèrent  de  se  scandaliser  sur 

11. 


190  M.  DF.  r.HATK  \ri;i; I  VMJ 

la  parole  évangélique  de  M.  Hoffinann  ! . . .  Je  crus 
de  bonne  foi  l'ouvrage  tombé;  la  violence  de  l'at- 
taque avait  ébranlé  ma  conviction  d'auteur.  Quel- 
ques, amis  me  consolaient,  ils  soutenaient  que 
la  proscription  n'était  pas  justifiée,  que  le  public 
tôt  ou  tard  porterait  un  autre  arrêt  ;  M.  de  Fon- 
tanes  surtout  était  ferme...  il  ne  cessait  de  me 
dire  :  <<  Ils  y  reviendront.  >>  Sa  persuasion  à  cet 
égard  était  si  profonde,  qu'elle  lui  inspira  les 
stances  charmantes  : 

Le  Tasse  errant  de  ville  en  ville,  etc.,  etc. 

>>  sans  crainte  de  compromettre  son  goût  et  l'auto- 
})  rite  de  son  jugement.  En  effet,  les  Martyrs  se 
»  sont  relevés...  »  (T.  V,  p.  106.) 

Chose  singulière!  malgré  cette  intrépidité  de 
bonne  opinion  qu'on  se  plaît  à  reprocher  à  M.  de 
Chateaubiiand.  il  lui  est  resté  jusqu'au  bout  quel- 
que impression  de«ces  premières  attaques;  sa  con- 
fiance n'est  pas  entière  dans  l'ordonnance  de  son 
ouvrage  ou  dans  le  mérite  de  ses  fictions  ;  il  a  l'air 
de  demander  grâce  pour  quelques  parties  d'un  livre 
qui  possède  le  mérite  suprême  (^ne  languir  jamais, 
et  qui  montre  un  art  de  composition,  une  harmonie 


KT   SES    M  KM  01  III',  S.  |y| 

de  toutes  les  parties  d'autant  plus  remarquable  que, 
des  qualités  qui  constituent  l'écrivain  de  premier 
ordre,  c'est  l'enchaînement  et  la  continuité  du  tissu 
qui  manquent  le  plus  habituellement  à  l'auteur.  On 
dirait  qu'il  ignore  que  pour  le  don  de  la  création 
idéale  des  personnages  qui,  dans  le  domaine  de  l'art, 
est  le  plus  rare  peut-être,  en  dehors  des  écrivains 
dramatiques,  il  n'a  eu  pour  devancier,  entre  les 
anciens  qu'Homère,  et  parmi  les  modernes  que  le 
Tasse  ;  cju'on  se  sent  vivre  aussi  naturellement  avec 
Velléda,  Eudore  et  Cymodocée  cp'avec  Clorinde, 
Armide  ou  Tancrède  ;  que  par  la  variété  des  tons  et 
la  fermeté  du  contour  il  a  résolu  mieux  que  per- 
sonne le  problème,  insoluble  en  théorie,  de  la  prose 
poétique;  qu'à  lui  appartient  le  privilège  de  s'em- 
parer des  jeunes  imaginations,  de  les  élever  sans 
trouble  jusqu'aux  régions  les  plus  sublimes;  qu'a- 
près avoir  été  l'enchanteur  de  la  jeunesse,  il  reste 
le  compagnon  de  l'âge  mùr,  et  qu'enfin  par  tous 
ces  avantages  il  a  foit  pAlir  le  Télénuique  lui- 
même,  cette  perle  sans  prix  de  notre  littérature 
classique. 

Puisqu'une  telle  erreur  a  été  commise  à  l'occasion 
des  Martyrs,  ne  nous  inquiétons  pas  outre  mesure 


1112  M     DK    CHATKAUlîll  lAM) 

de  ces  juges  austères  qui  trouvent  maussade  ou 
immorale  la  production  favorite  de  la  vieillesse  de 
M.  de  Chateaubriand.  Il  n'y  aurait  rien  d'étonnant 
sans  doute  à  ce  qu'épuisé  i)ar  tant  de  travaux,  après 
avoir  dépensé  dans  les  régions  ingrates  de  la  politi- 
que les  succès  de  sa  maturité,  l'illustre  auteur  se 
fût  affaissé  sous  ses  efforts  suprêmes,  et  alors  sa 
prédilection  pour  l'enfant  de  ses  derniers  jours  ne 
prouverait  qu'une  de  ces  faiblesses  séniles  qui  ont 
produit  dans  Corneille  la  décrépitude  littéraire  et 
qui  ont  atteint  jusqu'à  la  superbe  raison  de  Voltaire. 
S'il  en  était  ainsi,  il  aurait  beau,  comme  Titien 
nonagénaire,  écrire  d'une  main  tremblante  et  cour- 
roucée sur  son  dernier  tableau  :  Titianus  pinxit, 
pinxit,  pinxit,  le  public  ferait  bien  de  détourner  la 
tète,  et,  pour  garder  son  admiration  intacte,  d'en 
revenir  à  l'âge  du  Saint  Pierre  niartijr  et  de  Y  As- 
somption.  Mais,  Dieu  merci!  nous  n'en  sommes  pas 
réduits  à  ces  vaines  déplorations.  Les  Mémoires 
(ï outre-tombe  n'ont  que  bien  peu  de  traits  communs, 
soit  avec  la  traduction  de  Milton,  bizarre  entreprise 
où  M.  de  Chateaubriand,  qui  pendant  plusieurs 
années  avait  parlé  l'anglais  comme  sa  propre  langue, 
s'est  imaginé  que  pour  rendre  son  modèle  il  lui 


KT    SES   MÉM01I5KS.  fci 

fallait  mettre  sous  le  mot  anglais  d'origine  française 
l'expression  correspondante,  dont  l'acception  est 
presque  toujours  chez  nous  absolument  différente  ; 
ni  avec  la  Vie  de  Rancé,  ouvrage  commencé  beau- 
coup trop  tard,  dont  les  matériaux  amassés  à  la  hâle 
n'ont  point  subi  l'épreuve  de  la  critique,  et  à  l;i 
mise  en  œuvre  desquels  il  manque  presque  par- 
tout ce  ciment  qui  fait  le  lien  de  la  construction, 
et  dont  M.  de  Chateaubriand,  dans  ses  meilleurs 
jours,  n'a  jamais  possédé  qu'une  dose  assez  res- 
treinte :  de  façon  qu'on  dirait  d'un  de  ces  amas  de 
rochers  cyclopéens,  avec  de  petites  pierres  brusque- 
ment fourrées  dans  les  interstices,  comme  on  en 
voit  à  Tirynthe;  sorte  de  construction  qui  ne  saurait 
soutenir  la  comparaison  avec  les  assises  régulières 
de  la  belle  époque,  mais  qui  ne  laissent  pas  d-- 
parler  à  l'imagination  par  une  impression  de  puis- 
sance. Les  personnes  que  la  lecture  de  la  Vie  de 
Rancé  a  le  plus  désappointées  peuvent  faire  l'épreuve 
de  ma  dernière  observation  :  elles  n'ont  qu'à  isoler 
des  phrases  de  ce  livre  si  imparfait  dans  son  en- 
semble; elles  s'apercevront  que  l'effet  en  est  aussi 
puissant  que  celui  d'aucune  des  citations  de  cet 
écrivain ,  si   précieuses  à  enchâsser  dans  le  dis- 


19i  V.    !)K    CHATKAlllUlAM) 

(Oiir^,  quand  on  veiU  le  rendre  plus  savoureux  et  plu< 
ferme. 

Cette  remarque,  qui  doit  empêcher  qu'on  ne  re- 
jette trop  dédaigneusement  la  Vie  deRancé,  s'appli- 
querait tout  au  plus  à  quelques  parties  des  Mémoires 
cV outre-tomhe  écrites  à  la  dernière  époque;  mais 
comme  la  composition  de  cet  ouvrage  remonte  jus- 
qu'au temps  oii  M.  de  Chateaubriand,  loin  d'avoir 
perdu  ses  plus  précieuses  qualités,  en  faisait  l'ap- 
plication à  ceux  de  ses  écrits  qui,  sous  le  rapport 
du  style,  ont  désarmé  les  critiques  les  plus  sévères, 
je  veux  parler  de  sa  polémique  dans  les  journaux. 
il  serait  difficile  de  croire  qu'il  eût  précisément  ré- 
servé alors  les  signes  de  sa  décadence  pour  le  tra- 
vail auquel  sa  pensée  se  complaisait  davantage  : 
supposition  absurde,  si  l'on  songe  qu'en  retraçant 
les  souvenirs  d'une  vie  errante  et  agitée,  il  ne  faisait 
que  continuer  ce  qu'il  avait  déjà  accompli  dans 
Vltinéraire,  aux  applaudissements  de  toute  la 
France.  Ce  dernier  livre,  où  pour  la  première  fois 
l'auteur  a  parlé  lui-même  à  découvert,  montrait  à 
quel  point  son  instrument  était  susceptible  de  cette 
harmonie  changeante  qui  est  le  mode  adopté  poui 
les  Mémoires. 


F.T   SES  MÉMO  Ht  F.  S.  I^o 

En  rappelant  V Itinéraire,  nous  n'oublions  pas  que 
cet  excellent  voyage  est  resté  quelque  chose  de  sus- 
pect pour  ceux  qui  s'imaginent  que,  quand  les  cou- 
leurs ont  une  telle  beauté,  elles  ne  sauraient  être 
naturelles,  et  j'avoue  que  je  crains  qu'il  en  soit  de 
même  pour  beaucoup  de  traits  des  Mémoires.  Parce 
qu'ils  sont  peints  avec  un  talent  qui  les  idéalise, 
beaucoup  ne  voudront  y  voir  qu'une  fiction  de  poëte  ; 
mais  ceux  à  qui  l'épreuve  de  Vltinéraire  faite  sur 
les  lieux  a  pu  donner  confiance  dans  ses  observa- 
tions, ceux  qui  savent  par  leur  expérience  person- 
nelle que  ce  voyage  est  non-seulement  le  plus  poé- 
tique, mais  le  plus  vrai,  ceux-là  surtout  entreronl 
plus  facilement  dans  la  réalité  des  Mémoires  cV outre- 
tombe.  On  apprendra  alors  à  reconnaître  avec  nous 
que  M.  de  Chateaubriand  n'avait  besoin  de  rien 
arranger,  parce  que  les  choses  elles-mêmes  lui  ap- 
paraissaient sous  leur  aspectle  plus  saisissant,  et  Ton 
s'apercevra  en  même  temps  que  de  toutes  h^s  (piali- 
tés  qui  lui  ont  assuré  dans  notre  littérature  une  place 
si  originale  et  si  prééminent^,  il  u'en  est  aucune 
qu'il  ail  eonservi'e  plus  intacte  jusqu'au  dernier  jour 
de  sa  vie;  témoins  ses  voyages  d'Allemagne  et 
d'Italie,  qu'on  trouve  dans  les  derniers  volumes  des 


1%  M.    1>K    r.llA  IKAl  l'.KlAM) 

Mémoires^  et  dont  la  touche  a  autant  de  liberté,  le 
parfum  autant  de  fraîcheur  que  dans  les  pages  exu- 
bérantes des  Xatchez,  où  la  nature  du  nouveau 
monde  revit  tout  entière. 

Après  ces  remarques,  il  nous  sera  inutile  de  K'- 
venir  sur  les  imperfections  d'un  livre  dont  les  dé- 
fauts les  plus  considérables  se  trouvent  déjà  dans  les 
ouvrages  de  la  jeunesse  de  M.  de  Chateaubriand,  ce 
qui  ne  les  a  pas  empêchés  de  conquérir  une  assez 
belle  place  dans  l'estime  publique.  Nous  convien- 
drons sans  difficulté  que  l'expression  n'en  est  pas 
toujours  naturelle,  et  qu'avec  une  palette  déjà  si  riche 
l'auteur  a  trop  souvent  recours  à  un  néologisme 
inutile;  nous  y  reconnaîtrons  tant  qu'on  voudra  un 
entassement  de  citations  incohérentes  et  un  abus 
d'allusions  presque  toujours  fondées  sur  une  énidi- 
tion  d'emprunt;  nous  déplorerons  autant  que  per- 
sonne cette  absence  de  transitions,  ce  procédé  dé- 
sultoire  cpii  trop  souvent  produit  une  obscurité 
presque  impénétrable.  Faut-il  hésiter  à  avouer  que 
ces  défauts  sont  plus  choquants  dans  un  genre  d'ou- 
vrage qui,  d'après  les  habitudes  communes,  réclame 
plus  d'abandon  et  de  naturel?  Qui  pourrait  nier  que, 
malgré  tant  de  feu  et  de  vie  conservés  encore  sous 


KT   SES  MÉMOIRES.  197 

les  glaces  de  l'âge,  on  aperçoit  à  bien  des  reprises 
la  main  lourde  et  tremblante  de  la  vieillesse  ? 

M.  de  Chateaubriand  a  souvent  répété  qu'il  dou- 
tait de  son  talent  :  malgré  ce  que  cette  formule  a 
d'affecté,  il  s'en  faut  qu'elle  ne  soit  pas  sincère.  Si 
M.  de  Chateaubriand  avait  eu  plus  de  coniiance  dans 
ce  qu'il  faisait,  on  ne  l'aurait  pas  vu  remettre  per- 
pétuellement ses  phrases  sous  l'enclume,  comme 
s'il  lui  eût  été  impossible  de  réaliser  le  type  qu'il 
s'était  fait  dans  son  esprit  :  cette  inquiétude  devenait 
dangereuse  à  mesure  que  l'âge  pesait  sur  lui,  que 
la  mémoire  le  quittait,  et  que  la  roideur  succédait 
à  l'ancienne  souplesse  de  sa  diction.  Il  est  telle  partie 
de  ses  Mémoires,  comme  le  récit  de  sa  jeunesse, 
qu'on  aurait  bien  lait,  je  pense,  de  lui  soustraire  il 
y  aune  vingtaine  d'années. 

Mais  toutes  ces  remarques  et  celles  que  j'omets, 
parce  que  le  lecteur  expérimenté  pourra  les  faire 
lui-même,  ne  diminuent  que  d'une  manière  peu 
sensible  la  valeur  de  création  de  l'ouvrage;  ces 
défauts,  du  genre  de  ceux  qu'on  retrouve  dans 
toutes  les  œuvres  humaines  (il  y  en  a  sans  doute 
dans  Homère  que  nous  n'apercevons  pas  à  cause  de 
la  distance  et  du  respect),  n'empêchent  pas  ce  don 


108  M,    DE    CHATEAUBRIAND 

de  la  vie,  qui  est  ie  premier  de  tous  et  qui  lait  les 
écrivains  du  premier  ordre.  Cette  vie  précieuse, 
incomparable,  elle  surabonde  dans  les  Mémoires; 
elle  donne  à  tous  les  personnages,  à  tous  les  faits,  à 
tous  les  tableaux  une  animation,  une  précision  qui 
les  fixe  dans  la  mémoire  d'une  manière  indélébile, 
et  qui  poursuit  ceux  même  dont  la  mauvaise  humeur 
voudrait  en  rejeter  l'empire. 

Je  n'ignore  pas  que  ce  sont  là  des  beautés  perdues 
pour  beaucoup  de  lecteurs.  En  fait  de  goût,  noire 
pays  a  subi  une  transformation  fâcheuse  pour  un 
génie  de  cette  trempe  ;  à  force  de  donner  au  style 
français  de  la  raison  et  de  la  logique,  de  l'approprier, 
pai'  la  clart('  de  ses  délhiitions  et  la  simplicité  de 
son  allure,  à  l'expression  des  sciences  exactes,  on  l'a 
dépouillé  de  la  sève  abondante  qu'il  possédait  encore 
à  la  lin  du  wii'  sin-lc.  De  cette  épuration  exagérée 
est  née  la  théorie  négative  qui  a  prétendu  s'établir 
tyranniquement  à  l'époque  des  Daunou  et  des  Gin- 
guené,  ces  implacables  ennemis  de  Chateaubriand, 
aussi  bien  sur  le  terrain  de  la  littérature  que  sur  celui 
de  la  religion.  Tout  en  croyant  porter  à  la  perfec- 
tion une  qualité  toute  française,  nous  nous  sommes 
ainsi  rapprochés  des  Anglais,  qui,  à  force  de  retran- 


ET   SES   MEMÛir.ES  199 

cher  le  siipeillu  du  discours,  ont  fini  par  n'avoir 
généralement  pour  toute  prose  qu'une  espèce  d'al- 
gèbre qui  n'a  ni  qualités  ni  défauts.  Le  prosaïsme 
croissant  des  habitudes  a  favorisé  la  domination  de 
ce  système  :  tandis  que  les  derniers  sectateurs  de 
rimasination  s'éearaient  dans  des  inventions  bizarres 
ou  immondes,  Tautre  camp,  celui  des  sages  et  des 
purs,  se  réduisait  chaque  jour  davantage  au  strict 
nécessaire  :  comme  Diogène,  ils  auraient  jeté  leur 
écuelle  en  voyant  un  pauvre  boire  dans  sa  main. 
On  conçoit  ce  qu'aurait  été  la  fortune  littéraire  d'un 
Cliateaubriand  s'il  n'avait  pas  eu  d'autres  juges; 
mais  ceux  dont  il  avait  humilié  les  théories  par  ses 
triomphes,  en  acceptant  les  faits  accomplis,  se  sont 
toujours  réservé  de  faire  un  nouvel  usage  de  leurs 
forces  dans  l'inévitable  incertitude  du  public  à  l'ap- 
parition d'un  autre  ouvrage.  On  les  a  vus  chaque 
fois  crier  au  scandale  en  citant  des  phrases,  des 
mots  isolés  ;  et  comme  le  nombre  de  ceux  qui  sen- 
tent par  eux-mêmes  est  très-restreint,  surtout  dans 
les  rangs  où  l'on  vit  d'une  existence  factice,  où  la 
nature  ne  pénètre  qu'à  travers  toutes  les  conventions 
sociales,  où  les  affaires,  étant  la  principale  occupa- 
lion,  dessèchent  l'imagination  en  flétrissant  le  co-'ui-. 


200  \r     m:   C.IIATF.AUIiR  ia.nd 

va  a  loujuui'>  eu  beai!  jeu  à  prôseiiler  comme  des 
monstruosités,  à  ces  coteries  pédantes,  les  fantaisies 
dans  lesquelles  se  joue  en  toute  liberté  un  génie 
dont  le  propre  est  de  refléter  les  aspects  poétiques 
de  toutes  choses. 

Ce  qu'il  y  a  de  curieux,  toutefois,  c'est  que  parmi 
les  hommes  qui,  sans  plus  de  cérémonie,  traitent  de 
rapsodie  informe  les  Mémoires  d' outre-tombe,  et  qui, 
joignant  aux  scrupules  du  goût  les  susceptibilités 
de  la  morale  et  de  l'équité,  s'imaginent  que  pour 
quelques  sévérités  de  jugement  poussées  jusqu'à 
l'excès  la  France  va  répudier  une  gloire  qui  l'honore 
et  laisser  tomber  dans  l'oubli  un  livre  sur  lequel 
l'auteur  a  fondé  l'une  de  ses  plus  fermes  espérances 
d'avenir,  il  s'en  trouve  qui  depuis  vingt  ans  n'oni 
pas  cessé  d'être  prosternés  devant  l'éternel  rabâchage 
d'un  gentillioinme  rnik-ontenl,  qui,  trop  dominé  pai- 
l'humeur  et  les  préjugés  pour  garder  le  respect  de  la 
vérité,  a  tracé  à  course  de  plume  le  roman  satirique 
du  siècle  de  Louis  XIV.  En  général,  les  personnes 
dont  je  parle  ne  gardent  aucune  mesure  dans  leur 
admiration  pour  le  duc  de  Saint-Simon  :  ce  n'est 
pas  seulement  pour  eux,  comme  pour  M.  de  Chateau- 
briand, un  homme  qui  écrit  à  la  diable  des  pages 


ET   SES   MÉMUIRES.  201 

immortelles  :  c'est  le  phénix  de  la  littérature  fran- 
çaise, de  même  que  le  t\})e  de  l'honnêteté  histori- 
que :  ils  ne  jurent  que  par  lui,  ils  acceptent  ses  ca- 
lomnies les  plus  hrutales,  ils  brûleraient  volontiers 
en  son  honneur  les  modèles  de  la  prose  française. 
Il  est  vrai,  tout  se  tait  dans  la  tombe,  et  les 
victimes  de  Saint-Simon  ne  sont  plus  là  pour  réclamer 
contre  leur  bourreau.  Ce  qu'on  admire  dans  Saint- 
Simon  pourtant,  ne  le  passera-t-on  pas  à  M.  de 
Chateaubriand?  ne  lui  permettra-t-on  pas  de  s'aban- 
donner à  la  vivacité  de  ses  impressions  et  de  pousser 
ses  récriminations  jusqu'à  la  cruauté,  si  l'on  réfléchit 
que  du  moins  il  a  raisonné  juste,  si  l'on  avoue  enfin 
qu'il  a  poursuivi  le  bien  avec  une  passion  inflexible, 
si  l'on  reconnaît  qu'au  lieu  de  ces  préjugés  surannés 
qui  troublent  le  jugement  de  Saint-Simon,  il  a  porté 
dans  l'appréciation  des  choses  de  son  temps  une 
liberté  d'esprit  qui  l'élevait  constamment  au-dessus 
(le  ses  impressions  de  naissance  et  de  ses  engage- 
ments de  parti?  Ne  s'apercevra-t-on  pas  que  contre 
des  opinions  qui  descendent  de  si  haut  (à  la  diflé- 
rence  de  Saint-Simon  qui  n'a  d'autre  piédestal  que 
son  implacable  vanité),  il  y  a  quelque  ridicule  à 
relever  la  tête  d'un  ton  si  vertueusement  fâché,  et 


'20-2  M.    J)L   CHATEALBRIA.ND 

qu'on  pourrait  à  cette  occasion  se  souvenir  de  ceux 
à  qui  le  poète  Lebrun  reprochait  de  : 

Burlesquemcnt  roidir  leurs  petits  bras 
Pour  ctoutïer  si  haute  renommée? 

Je  n'admettrais  d'exception  que  pour  ceux  qui, 
se  sentant  directement  blessés,  ou,  ce  qui  est  plus 
sensible  encore,  blessés  dans  leurs  proches,  obéi- 
raient à  la  violence  naturelle  qui  ressort  d'une  situa- 
tion aussi  digne  d'intérêt  :  mais  alors  je  ferais 
remarquer  à  ces  légitimes  colères  à  quel  point  il 
leur  est  facile  de  heurter  leurs  griefs  particuliers 
contre  l'opinion  toujours  plus  calme  du  public.  Nul 
n'est  juge  dans  sa  propre  cause;  c'est  un  principe 
de  la  jurisprudence  dont  personne  ne  met  la  sagesse 
en  doute.  Et  s'il  est  permis,  que  dis-je?  s'il  est  du 
devoir  des  personnes  atteintes  dans  leur  propre 
considération  ou  dans  celle  de  leur  famille,  de  pré- 
senter leur  apologie  et  d'opposer,  s'ils  le  peuvent, 
des  faits  exacts  à  l'impétueuse  prévention  de  leur 
adversaire,  on  s'apercevra  sans  peine  que  ces  récla- 
mations, toujours  bien  accueillies  du  public,  n'ex- 
citent jamais  plus  d'intérêt  que  lorsqu'elles  se  bor- 
nent à  leur  objet,  en  s'abstenant  avec  soin  de  toute 
récrimination  inutile,  tandis  que  si,  à  propos  d'un 


ET   SES   MÉMOIRES.  203 

procès  particulier,  on  voit  les  gens  engager  une 
alfaire  générale,  et  s'égarer  au  point  de  nier  la 
trempe  des  armes  du  guerrier,  parce  que  ces  armes 
les  ont  blessés  en  passant,  on  se  prend  à  déplorer, 
surtout  pour  ceux  qui  les  ont  commis,  ces  excès 
d'un  sentiment  respectable  dans  son  principe. 

Les  gens  du  monde,  n'ayant  pas  le  sentiment 
littéraire,  mesurent  mal  les  forces  de  l'adversaire 
qu'ils  croient  pouvoir  renverser  d'un  seul  coup;  il 
y  aurait  moyen,  toutefois,  pour  eux  de  s'éclairer 
sur  ce  point,  si  les  littérateurs  qu'ils  consultent 
parlaient  avec  franchise  :  mais  les  écrivains  sincères 
^onl  rarement  cà  la  portée  des  gens  du  monde,  et 
ceux  qui  se  glissent  dans  un  coin  de  leurs  salons  se 
gardent  bien  de  révéler  les  secrets  du  métier.  Outre 
qu'en  dépit  du  progrès  des  mœurs  démocratiques  il 
leur  faut  toujours  user  de  quelque  complaisance 
envers  leurs  protecteurs,  ils  n'aiment  pas  à  faije 
des  renommées,  et  sont  charmés,  quand  ils  le  peu- 
vent, de  démolir  celles  qui  sont  faites.  Un  grand 
homme  vivant,  quand  il  lui  suffit  de  sa  force  person- 
nelle pour  opposer  une  digue  à  l'envie,  et  quand 
son  commerce  peut  aider  à  se  pousser  dans  le 
monde,  est  toujours  sur  de  trouver  dans  \^i  hommes 


•204  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

dont  je  parle  les  .plus  fervents  et  les  plus  humbles 
adorateurs  :  ils  lui  serviront  de  Tadmiration  et  des 
louanges  plus  qu'il  n'en  voudra  lui-même,  quelque 
goût  ({u'y  ;iit  sa  faiblesse;  mais  un  homme  mort, 
c'est  autre  chose  :  il  n'y  a  que  les  dévots  qui  respec- 
tent les  morts.  Dès  ce  moment,  pour  peu  qu'on 
rencontre  des  esprits  aigris  et  blessés  contre  une 
mémoire  respectable,  on  se  fera  une  étude  d'attiser 
ces  mécontentements,  on  se  mettra  à  leur  service, 
expiant  ainsi  })ar  une  aulre  courtisanerie  celle 
qu'on  avait  alhchée  quand  elle  rapportait  quelque 
chose. 

Pour  peu  qu'on  ail  l'crit  soi-même  et  qu'on 
possède  quelque  expérience  de  la  critique  littéraire, 
on  n'a  pas  de  peine  à  trouver  dans  les  grands  talents 
comme  dans  les  caractères  d'une  certaine  énergie 
le  défaut  de  la  cuirasse.  On  se  rappelle  cette  anec- 
doie  attribuée  très-faussement  sans  doute  au  cardinal 
du  Perron,  qui  venait  de  faire  devant  Henri  IV  une 
magnifique  démonstration  de  la  vérité  du  christia- 
nisme :  ('  Maintenant,  sire,  aurait  ajouté  le  docte 
p  prélat,  si  cela  vous  fait  plaisir,  je  suis  prêt  à  vous 
«prouver  le  contraire.  >•)  Eh  bien!  ce  qui  n'est 
qu'un  pauvre  coucou  philosophique  s'applique  très- 


ET  SES  MÉMOIRES.  205 

naturellement  à  ceux  qui,  selon  leur  intérêt  ou  leur 
passion  du  moment,  se  mettent  ainsi  à  tourner  leurs 
armes  contre  ceux  dont  ils  ont  été  longtemps  les 
clients  prosternés.  Ils  se  garderaient  bien  d'avouer 
que  leur  ancienne  admiration  était  juste  et  qu'ils 
n"y  ont  pas  renoncé;  à  portes  closes,  ils  reliront  en 
enrageant  ces  pages  où  se  révèlent  à  qui  s'y  en- 
tend tous  les  secrets  de  l'art  d'écrire  :  mais  devant 
le  inonde,  on  les  verra  composer  leur  visage,  faire 
les  dégoûtés,  mettre  perfidement  en  saillie  tout  ce 
qui  peut  donner  le  change  sur  la  véritable  valeur 
(les  choses.  Quand  on  a  accompli  de  main  de  maître 
une  de  ces  bonnes  perfidies,  on  se  frotte  les  mains, 
on  se  croit  de  la  puissance,  et  l'on  ne  réfléchit  pas 
que  le  succès  en  ce  genre  n'est  jamais  que  passager, 
et  que  l'esprit  le  plus  délié  ne  saurait  parvenir  à 
dissimuler  la  passion  qui  l'anime  :  au  bout  de  quel- 
({ue  temps,  il  ne  reste  de  ces  odieuses  campagnes  à 
ceux  qui  les  ont  entreprises  qu'un  renom  d'ingrati- 
tude et  un  certificat  d'impuissance. 

Au  reste,  je  ne  me  propose  pas  dans  cet  article  de 
traiter  plus  au  long  ce  qui  concerne  le  mérite  litté- 
raire des  Mémoires  d' oulre-tomhe .  M.  de  Chateau- 
briand est  bien  comme  le  philosophe  à  qui  l'on  niait 

12 


206  M.    DE   CHATEAUBRIAND 

le  mouveiiiciit  :  il  inarclie.  Un  pcul  déluuriier  quel- 
ques badauds  de  lire  ses  Mémoires  :  tous  les  so- 
phismes  du  monde  n'empêcheront  pas  celui  qui 
aura  pris  le  livre  de  le  dévorer  jusqu'à  la  dernière 
syllabe.  Pour  quiconque  a  conmiencé  à  se  soumettre 
à  lui,  M.  de  Chateaubriand  est  un  maître  impérieux  : 
il  ne  souffre  pas  qu'on  lui  échappe.  Ainsi,  depuis 
son  début  jusqu'à  la  fin  de  sa  carrière,  et  même 
après  sa  mort,  il  lui  aura  fallu  enlever  ses  succès  à 
la  pointe  de  l'épée.  11  le  sentait  bien,  lorsqu'à  pro- 
pos des  génies  créateurs  de  chaque  littérature,  entre 
lesquels  il  se  savait  une  place  assurée,  il  écrivit  à 
l'adresse  des  Zoïles  cette  page  qui  n'est  pas- la  moin; 
frappante  de  ses  prophéties  :  v  On  renie  souvent  ces 
»  maîtres  suprêmes;  on  se  révolte  contre  eux;  on 
:•>  compte  leurs  défauts,  on  les  accuse  d'ennui,  de 
»  longueur,  de  bizarrerie,  de  mauvais  goût,  en  les 
"  volant  et  en  se  parant  de  leurs  dépouilles;  mais 
•■  on  se  débat  en  vain  sous  leur  joug.  Tout  se 
.'1  teint  de  leurs  couleurs;  partout  s'impriment 
'■>  leurs  traces;  ils  inventent  des  mots  et  des  noms 
c  qui  vont  grossir  le  vocabulaire  général  des  peuples; 
»  leurs  expressions  deviennent  proverbes,  leurs 
T>  personnages  fictifs  se  changent  en  personnages 


r.T  SES    MKMolRRS.  207 

->  réels,  lesquels  onl  hoirs  et  lignée.  Us  ouvrent 
i>  des  horizons  d'où  jaillissent  des  faisceaux  de  lu- 
))  mière;  ils  sèment  des  idées  germes  de  mille 
>>  autres;  ils  (ournisscnt  des  imaginations,  des  su- 
»  jets,  des  styles  à  tous  les  arts  :  leurs  œuvres  sont 
>)  les  mines  ou  les  entrailles  de  l'esprit  humain.  » 
(T.  Ill,  p.  iOrl) 

Ce  que  j'ai  omis  d'ailleurs  d'essentiel,  quant  à 
l'appréciation  littéraire,  se  retrouvera  çà  et  là  dans 
les  autres  parties  de  ce  travail.  Maintenant  je  laisse 
de  côté  l'écrivain,  et  puisque  c'est  surtout  l'homme 
politif[ue  et  l'homme  privé  qui,  depuis  l'apparition 
des  Mémoires  d'oittre-tombe,  ont  été  l'objet  d'ac- 
cusations violentes,  j'envisagerai  d'abord  dans  M.  de 
Chateaubriand  l'homme  politique,  puis  l'homme 
privé;  ensuite  j'étudierai  l'ouvrage  sous  le  rapport 
religieux,  et  je  m'efforcerai  d'expliquer  à  ceux  pour 
lesquels  j'écris  principalement  quelques-uns  des 
doutes  et  des  scrupules  que  la  lecture  des  Mémoires 
a  dû  éveiller  dans  leur  esprit. 


II 


L'HOMME     POLITIQUE 


Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  pourquoi  je  commence 
par  l'examen  des  opinions  politiques  de  M.  de  Cha- 
teaubriand :  c'est  sur  le  terrain  des  affaires  que  l'il- 
lustre écrivain  a  rencontré  les  adversaires  les  plus 
sérieux  :  c'est  à  propos  de  ses  luttes  de  parti  qu'il 
a  récriminé  avec  le  plus  d'amertume.  S'ileûtété  plus 
indulgent  et  plus  réservé  à  l'égard  de  ceux  dont  il 
ne  suivait  pas  le  drapeau,  s'il  eût  plus  ménagé  ses 
propres  amis,  on  ne  se  serait  pas  avisé  d'entre- 
prendre l'autopsie  de  son  caractère,  et  contre  des 
insinuations  qui  vont  jusqu'à  l'outrage  il  eût  trouvé 
des  défenseurs  plus  fermes  parmi  les  hommes  de  sa 
couleur.  Sachons  donc  au  vrai  ce  que  M.  de  Cha- 
teaubriand a  été  en  politique,  et  d'abord  écartons 
une  fois  pour  toutes  ce  jugement  général  qu'à  pro- 
pos de  lui  on  a  voulu  porter  contre  l'intervention 


M.    HE   (.lIATKArP.HI  AND    KT    SES    MK.\|Ol[;KS.     -2(.',^ 

des  poètes  dans  les  affaires.  L'auteur  de  la  Monar- 
chie selon  la   charte   pourrait  d'abord  répondre  : 
Je  ne  suis  point  un  poëfe  et  je  n'ai  jamais  prétendu 
l'être.  Il  se  laissait  dire  par  ses  arnis  qu'il  avait  les 
deux  instruments,  et  ses  amis  avaient  raison  :  M.  de 
Chateaubriand  a  écrit  des  vers   plus  sincèrement 
beaux  qu'aucun  de  ses  contemporains;  mais  Bossuet 
aussi  a  écrit  de  beaux  vers,  et  il  ne  mérite  pas  pour 
cela  la  qualification  de  poète,  suitunt  quand  on  en 
fait  un  reproche.  Le  poëte,  à  proprement  parler, 
est  celui  qui  s'exprime  plus  naturellement  en  vers 
qu'en  prose  ;  ce  privilège  implique  des  conséquences 
restrictives  pour  celui  qui  le  possède  :  il  est  néces- 
sairement l'esclave  d'une  certaine  émotion  superfi- 
cielle qui  ne  laisse  pas  à  l'esprit  le  calme  et  la  ré- 
flexion. Lorsque  Cuvier  répondait  au  discours  de  ré- 
ception de  M.  de  Lamartine  à  l'Académie  française,  il 
s'efforçait  de  définir  l'inspiration  poétique,  et  l'on  s'a- 
percevait à  quel  })oint  il  lui  était  difficile  de  se  placei' 
dans  cette  hypothèse  ;  le  poëte,  à  son  tour,  ne  se  serait 
pas  logé  plus  aisément  dans  l'hypothèse  du  génie 
scientifique  de  Cuvier.  M.  de  Lamartine  n'a  pas  réussi 
à  transporter  la  poésie  dans  la  politique,  parce  qu'il 
y  a  toujours  entre  les  objets  et  lui  un  prisme  cha- 

1-2. 


210  M.    DE  CHATEAUISP,  lAM) 

toyant  qui  les  dissimule  et  les  déforme;  cela  est 
encore  plus  vrai  de  M.  Victor  Hugo,  qui  ne  voit  et 
ne  peut  voir  dans  la  politique  qu'une  réclame  pour 
sa  poésie,  et  une  paire  d'échasses  pour  son  orgueil. 
Vous  êtes  séduit  un  moment  par  l'éloquence  de 
M.  de  Lamartine;  il  a  un  beau  îieste,  une  belle  fi- 
gure, un  bel  organe  :  les  phrases  tombent  admira- 
blement moulées  de  sa  bouche  ;  mais  si  vous  cher- 
chez un  enchaînement  d'idées,  vous  y  perdez  votre 
peine.  C'est  pour  lui  surtout  que  Molière  a  fait,  deux 
siècles  à  l'avance,  le  vers  devenu  proverbe  : 

On  cherche  ce  qu'il  dit  après  qu'il  a  parlé. 

M.  de  Lamartine  ne  le  sait  pas  lui-même;  il  s'enivre 
de  ses  phrases.  Il  n'est  devenu  une  puissance  poli- 
tique qu'à  mesure  qu'on  cessait  de  s'entendre.  Après 
nous  avoir  poussés  dans  l'abîme,  il  lui  restera  le 
renom  d'avoir  été  le  barde  de  la  nouvelle  Babel. 

Qu'on  jette,  au  contraire,  un  regard  rétrospectif 
sur  la  participation  de  M.  de  Chateaubriand  aux  ^ 
affaires  de  la  France,  il  ne  sera  pas  difficile  de  re 
connaître  un  jour,  une  époque  donnée  où  il  a  ex 
primé  dans  la  prose  la  plus  claire,  la  plus  logique,  la 


ET  SES  MÉMOIRES.  211 

plus  substantielle,  l'opinion  soit  d'un  grand  parti, 
soit  de  plusieurs  partis  coalisés,  et  cela  dans  un 
temps  où  le  but  que  l'on  poursuivait  était  évident, 
où  tous  les  liommes  d'une  certaine  valeur  travail- 
laient à  naturaliser  en  France  le  gouvernement  re- 
présentatif. Il  ne  s'est  pas  contenté  de  prendre  la 
plume  :  il  a  été  ambassadeur,  ministre  ;  il  a  précédé 
de  vingt-cinq" ans  M.  de  Lamartine  dans  le  minis- 
tère des  relations  extérieures.  Pour  justifier  les  hési- 
tations de  sa  politique  active,  M.  de  Lamartine  peut 
alléguer  la  violence  des  circonstances  au  milieu  des- 
quelles il  a  dû  l'exercer.  M.  de  Chateaubriand,  au 
contraire,  a  administré  pendant  une  trêve  de  sécu- 
rité et  de  calme,  et  si  l'on  trouve  qu'il  vante  un  peu 
trop  les  résultats  de  sa  politique,  on  ne  peut  nier  que 
ces  résultats  n'aient  donné  à  la  restauration  ses 
meilleures  et  ses  plus  honorables  années.  Il  a  donc 
(ait  de  toutes  les  façons  de  la  politique  en  prose,  et 
c'est  cette  prose  non  poétique  que  nous  avons  à  ap- 
précier. 

M.  de  Chateaubriand  tenait  par  toutes  ses  racines 
au  parti  royaliste  :  issu  d'une  famille  illustre,  mais 
d'une  branche  tombée  dans  l'oubli  ;  né  d'un  père 
qui,  possédé  de  la  passion  de  réhabiliter  sa  maison, 


21-J  M.    1)K    r.  II  AT  L  AU  H  m  AN  n 

trouvait  un  moyen  de  se  rehausser  en  se  rapprochant 
de  la  cour,  contrairement  à  l'esprit  de  sa  province; 
plus  Breton  de  race  qu'il  ne  l'était  lui-même  (il  af- 
fectait de  se  croire  une  origine  normande)  et  moins 
Breton  de  sentiment  qu'il  ne  le  prétendait  dans  l'oc- 
casion, accouru,  sous  l'influence  de  ces  idées  an- 
ciennes et  nouvelles,  des  forêts  d'Amérique  à  l'armée 
de  Condé,  gentilhomme  dans  l'Ame,  émigré  pendant 
huit  ans,  M.  de  Chateaubriand  avait  reçu  de  celte 
origine  et  de  cette  éducation  des  idées  dont  il  n'au- 
rait pu  se  dépouiller  sans  une  versatilité  qui  fut 
toujours  étrangère  à  sa  nature.  Mais,  d'un  autre 
côté,  il  était  né  songeur  et  mécontent;  sa  sauvage- 
rie naturelle  et  acquise  le  jetait  directement  dans  la 
vieille  opposition  bretonne.  Il  avait  paru  dans  /(^9 
airrosses  du  roi  comme  un  louveteau  mal  a})pri- 
voisé  ;  il  tirait  l'épée  avec  les  gentilshommes  tapa- 
geurs de  sa  province  contre  les  gens  des. communes 
qui  repoussaient  l'impôt  du  louage.  1789  ne  le  trouva 
que  mieux  disposé  à  s'associer,  par  dépit  contre  la 
cour,  aux  préludes  de  la  nuit  du  4  août.  D'ailleurs,  le 
tourbillon  du  siècle  l'avait  entraîné,  il  avait  perdu 
ses  croyances.  Quelques  années  plus  tard,  écrivant 
VEssai  sur  les  révolutions,  il  philosophait  dans  le 


ET    SKS    MKMOIK  KS.  213 

sens  du  (Ji'-soidie  géiiéi'ul  ;  eiilin,  suii  séjour  pro- 
longé en  Angleterre  avait  produit  en  lui  l'effet  de 
ces  opérations  qui  modifient  la  nature  des  plantes. 
Une  organisation  aussi  intelligente  et  des  convictions 
aussi  incertaines  n'avaient  pu  rester  indifîérentes  au 
spectacle  de  la  vie  publique  que  la  Grande-Bretagne 
déployait  alors.  Le  témoignage  qu'il  rend  lui-même 
de  l'impression  que  l'Angleterre  lui  avait  faite  est 
précieux  à  recueillir;  voici  sous  quels  traits  il  se 
peint  à  l'époque  de  l'émigration  :  «  Je  nourrissais 
»  toujours  au  fond  du  cœur  les  regrets  et  les  souve- 
0  nirs  de  l'Angleterre;  j'avais   vécu  si  longtemps 
»  dans  ce  pays  que  j'en  avais  pris  les  habitudes  (il 
»  ne  les  a  jamais  complètement  perdues)...  j'étais 
»  Anglais  de  manières,  de  goût,  et  jusqu'à  un  cer- 
»  tain  point  de  pensées  ;  car  si,  comme  on  le  prétend, 
»  lord  Byron  s'est  inspiré  quelquefois  de  René  dans 
»  son  Childe-Harold,  il  est  vrai  de  dire  aussi  que 
»  huit  années  derésidence  dans  la  Grande-Bretagne, 
»  précédées    d'un   voyage   en  Amérique ,   qu'une 
>)  longue  habitude  de  parler,  d'écrire  et  même  de 
>)  penser  en  anglais,  avaient  nécessairement  influé 
»  sur  le  tour  et  l'expression  de  mes  idées.  »  (T.  III, 
p.  371.) 


^li  M.    DE   CHATEAlBRlANn 

Sans  doute  si,  même  après  avoir  reru  celte  forte 
couche  anglaise,  il  s'était  associé  d'une  manière 
durable  à  la  fortune  du  grand  homme  qui  relevait 
la  France,  il  aurait  probablement  modifié  les  idées 
politiques  qu'il  avait  rapportées  de  l'exil.  Le  meurtre 
(lu  duc  d'Enghien,  en  détruisant  les  liens  passagers 
qui  l'avaient  rapproché  de  Napoléon  et  en  lui  don- 
nant une  attitude  décidément  royaliste,  le  réengagea 
aussi  de  bonne  heure  sous  les  drapeaux  de  la  liberté 
constitutionnelle;  et  c'est  ainsi  que,  parti  d'un  autre 
point  de  l'horizon,  il  se  trouva,  au  retoiu'  des  Bour- 
bons, dans  le  même  système  politique  que  les  plus 
illustres  ou  les  mieux  doués  dans  le  camp  protestant 
et  philosophique  :  madame  de  Staël,  Benjamin 
Constant,  M.  Guizot.  Sous  ce  rapport,  il  n'était  pas 
sans  analogie  avec  M.  Royer-Collard,  qui  n'avait  pas 
émigré,  qui  n'était  devenu  Anglais  que  de  loin, 
mais  qui  avait  servi  en  France  la  cause  des  princes 
exilés,  et  qui  se  trouvait  conduit  à  proclamer  la 
forme  constitutionnelle  comme  la  condition  essen- 
lielle  du  gouvernement  de  la  monarchie. 

3Iais  )!.  de  Chateaubriand  n'avait  rien  dans  le 
caractère  d'assez  communicatif,  nous  allions  dire 
d'assez  commode,  pour  (fu'on  s'entendît  aisément 


ET  SES  MÉ.MOIKES.  ^2lb 

avec  lui  sur  une  marche  politique  à  suivre.  La  vérité 
est  qu'il  resta  pendant  les  onze  premiei's  mois  de  la 
monarchie  restaurée  à  bouder  contre  les  ingrats 
qui  n'avaient  pas  l'air  de  conn)rendre  que  la  bro- 
chure aujourd'hui  si  violemment  attaquée  eût  rendu 
la  France  aux  Bourbons.  Après  son  séjour  à  Gand 
et  son  ministère  de  l'exil,  qui  faisaient  de  plus  en 
plus  de  lui  un  héraut  d'armes  à  dalmatique  fleur- 
delisée, le  conflit  s'engagea  entre  ses  afliés  sans  le 
savoir  et  lui.  Ce  conflit  n'eut  qu'une  trêve,  cefle  de 
l'époque  où,  par  mécontentement  personnel,  réa- 
gissant contre  son  principe,  M.  de  Chateaubriand 
commit,  de  son  propre  aveu,  une  faute  politique 
qui  est  devenue  fatale  à  la  France.  A  l'exception  de 
ce  rapprochement,  qui  manquait  de  franchise 
comme  toutes  les  coalitions,  M.  de  Chateaubriand 
et  les  hommes  du  système  anglais,  les  doctrinaires, 
puisqu'il  faut  les  appeler  par  leur  nom,  ont  été 
pendant  trente  ans  des  adversaires  acharnés,  et  se 
sont  fait  une  guerre  qui,  sous  beaucoup  de  rap- 
ports, rappelait  celle  des  frères  ennemis. 

Si  je  n'étais  habitué,  par  une  expérience  déjà 
longue,  à  ne  voir  apporter  dans  les  jugements  poli- 
liques  qu'une  passion  superficielle,  je  ne  pourrais 


216  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

m'étonner  assez  de  trouver  généralement  placés 
dans  l'opinion  à  deux  extrémités  opposées  les  deux 
liommes  qui  ont  travaillé  avec  le  plus  de  talent,  de 
conviction  et  de  persévérance,  à  naturaliser  en 
France  le  système  constitutionnel  des  Anglais  :  je 
veux  dire  M.  de  Chateaubriand  et  M.  Guizot.  A  les 
bien  étudier,  cependant,  il  semble  qu'ils  n'aient  fait, 
pendant  toutes  les  années  communes  de  leur  car- 
rière politique,  qu'une  course  à  fond  de  train  pour 
arriver  Fun  avant  l'autre  au  but  qu'ils  s'étaient  pro- 
posé. M.  Guizot,  quoique  le  plus  jeune,  entre  le 
premier  aux  affaires;  il  n'y  a  pas,  au  fond,  d'ana- 
chronisme dans  l'aversion  qui  le  signale  à  vingt-cinq 
ans  comme  l'homme  important  du  ministère  de 
l'abbé  de  Montesquiou  et  qui  lui  reproche  son 
voyage  de  Gand  :  les  deux  rivaux  s'y  rencontrèrent 
et  y  échangèrent,  sous  l'influence  conciliante  de  la 
mauvaise  fortune  (quelques  rapports  assez  froids. 
Au  retour  de  l'émigration  des  cent-jours,  ils  s'iso- 
lèrent de  nouveau  pour  comprendre,  chacun  à  sa 
manière,  l'acclimatation  de  leur  idée  favorite.  Mais 
en  face  du  gentilhomme  et  du  catholique  se  trouvait 
le  plébéien  et  le  protestant  :  l'un  voulait  greffer  sur 
la  révolution  et  l'empire,  l'autre  sur  la  restaura- 


ET    SES    MEMOIRES.  217 

tion.  Le  premier,  louche  comme  il  devait  l'être  des 
malheurs  de  ses  coreligionnaires  dans  le  Midi,  ne 
voyait  dans  le  parti  royaliste  qu'une  rancune  suran- 
née et  sans  intelligence  :  il  aurait  voulu  émanciper 
les  Bourbons  de  la  tutelle  de  leurs  amis;  le  second 
aurait  trouvé  monstrueux  que  la  restauration  ne 
s'accomplit  pas  au  profit  des  victimes  de  Témigra- 
tion  et  de  la  Vendée  :  il  ne  voyait  avec  raison  de 
sécurité  pour  les  Bourbons  qu'au  sein  de  leur 
propre  parti;  mais  il  aurait  voulu,  comme  ces  jar- 
diniers hardis  qui  transportent  des  arbres  tout 
venus,  planter  d'un  coup  de  baguette  les  idées  nou- 
velles au  milieu  des  vertus  royalistes  :  il  considérait 
ses  propres  études  en  Angleterre  comme  un  capital 
amassé  au  profit  de  tous  les  émigrés,  et  il  le  par- 
tageait généreusement  entre  eux,  à  la  condition 
qu'ils  crussent  à  sa  parole. 

La  différence  ne  consistait  pas  seulement  dans  le 
choix  du  terrain  :  elle  portait  aussi  sur  les  moyens 
à  employer.  M.  Guizot  et  ses  amis,  en  adoptant  la 
révolution,  étaient  conduits  d'une  manière  irrésis- 
tible à  épouser  les  traditions  administratives  de 
l'empire  ;  d'ailleurs  ils  avaient  la  responsabilité  du 
pouvoir,  et  dans  cette  position,  comme  on  est  plus 

13 


518  M.    DE  CHATEAUBUIAM) 

embarrasse,  on  est  aussi  plus  timide.  De  ce  côté,  ce 
n'était  donc  qu'avec  une  lenteur  infinie  qu'on  pré- 
tendait infuser  Télixir  constitutionnel  dans  les  veines 
de  la  nation.  Sous  cette  inlluence  prudenmient 
administrée,  la  France  devait  peu  à  peu  déi)ouiiler 
ses  préjugés  de  despotisme,  et  surgir  enfin  à  la 
plénitude  de  la  lilterié;  mais  ce  système  de  sevrage, 
avec  un  succès  tiès-inccrtain  et  des  intentions  sus- 
pectes dans  un  grand  nombre,  avait  encore  Tin- 
convénient  de  fermer  aux  royalistes  la  porte  des 
affaires,  et  M.  de  Chateaubriand,  repousse  tout  le 
premier,  ne  l'entendait  pas  ainsi.  C'est  alors  que 
s'emparant  avec  la  force  d'un  géant  et  le  prestige 
d'un  magicien  de  l'arme  anglaise  que  M.  Guizot 
gardait  pour  une  meilleure  occasion,  et  que  les 
alliés  des  doctrinaires  ne  touchaient  que  du  bout  du 
doigt,  il  la  tourna  contre  ses  adversaires  politiques- 
et  enrôla  Uuil  bien  que  mal  tous  les  royalistes, 
jusque-là  désorientés,  sous  une  bannière  cpi'ils 
commencèrent  à  trouver  bien  belle  et  bien  naturelle, 
puisqu'il  plaisait  ainsi  au  médecin  des  cas  désespérés 

de  la  monarchie . 

Dans  ces  brusques  revirements,  il  n'était  pas  éton- 
nant qu'on  s'inquiétât  peu  des  mœurs  politiques  de 


KT   SES   MÉ.MOir.KS.  ■21'J 

la  nation,  puisque  de  part  et  d'autre  il  était  convenu 
((u'clle  n'en  avait  pas,  ft  qu'il  s'agissait  de  lui  en 
faii'e.  M.  de  Chateaubriand,  de  son  côté,  li'ouvant  la 
transformation  peut-être  encore  plus  difficile,  n'en 
mettait  ({ue  plus  d'ardeur  à  presser  l'inoculation  de 
ses  idées;  et  comme  on  aurait  eu  quelque  droit  de 
lui  dire  qu'après  tout  les  principes  exposés  par  lui 
avec  tant  d'autorité  et  de  séduction  appartenaient  plus 
naturellement  à  ceux  qu'il  combattait,  et  qu'entre  eux 
et  lui  il  n'y  avait  qu'une  question  d'opportunité,  tan- 
dis([u'il  n'avait  pas,  pour  ainsi  dire,  un  soldat  derrière 
lui  ({ui  ne  fût  prêt  à  tirer  sur  son  général;  alors, 
pour  couvrir  l'embarras  de  sa  position,  il  entrait 
en  plein  dans  l'inique  fiction  des  nionirs  aniilaises. 
Sous  prétexte  d'opposition  systématique,  il  traitai! 
ses  antagonistes  avec  toute  la  haïUeur  de  mauvaise  loi 
d'un  Junius.  Il  s'est  expliqué  à  cet  égard  en  termes 
trop  clairs  pour  que  nous  hésitions  à  les  rappoilcr 
ici  :  *'  L'idée  que  j'avais  du  gouvernement  replv'- 
»  sentatif  me  conduisit  à  entrer  dans  rop})Osition  • 
»  l'opposition  systématique  me  semble  la  seule  propre 
«  à  ce  gouvernement  :  l'opposition  surnommée  de 
^)  conscience  est  impuissante.  La  conscience  peut 
^'  arbitrer  un  fait  moral;  olle  ne  juge  point  d'un  lait 


220  M.   DE  CHATEAUBRIAND 

intellectuel.  Force  est  de  se  ranger  sous  un  chef 
appréciateur  des  bonnes  et  des  mauvaises  lois. 
A''en  est-il  pas  ainsi  alors  que  tel  député  prend  sa 
bêtise  pour  sa  conscience  et  la  met  dans  l'urne? 
L'opposition  dite  de  consdence  consiste  à  flotter 
entre  les  partis,  à  ronger  son  fi'eiii,à  voter  même, 
selon  l'occurrence,  pour  le  ministère,  à  se  faire 
magnanime  en  enrageant  :  opposition  d'imbécililés 
mutines  chez  les  soldats,  de  capitulations  ambi- 
tieuses parmi  les  chefs.  Tant  que  l'Angleterre  a 
été  saine,  elle  n'a  jamais  eu  qu'une  opposition 
systématique...  »  (T.  YII,  p.  -40:2.)  Tels  étaient 
les  sophismes  dont  on  se  berçait  en  1810  et  plus 
tard,  })Our  faire  du  pouvoir  à  tout  prix  et  ti'aiter  ses 
adversaires  à  outrance. 

Iliacos  inlra  niuros  peccatur,  et  extra. 

Quoi  qu'il  en  soit,  M.  de  Chateaubriand  avait 
réussi  au  delà  di3  l'espérance  commune  et  par  la 
seule  force  de  son  talent.  Le  parti  royaliste,  promp- 
tement  formé  à  son  école,  était  entré  à  pleines  voi- 
les dans  la  carrière  constitutionnelle  :  il  n'avait  pas 
tardé  à  produire  ce  cpi'on  attendait  le  moins  de  lui, 
des  hommes  d'affaires.    A  leur   tète   se  montrait 


ET   SES  MÉMOIRES.  2'21 

M.  de  Yillrle,  tout  à  fait  supérieur  en  matières  de 
finances.  On  sY'tonnait  de  voii'  ainsi  ce  bataillon  de 
recrues  monter  à  Tassant  du  pouvoir,  et  revendi- 
quer par  des  services  incontestables  le  droit  pour  la 
vieille  France  de  conduire  la  nouvelle.  Une  catas- 
tropbe  qui  révélait  les  haines  implacables  de  la 
Jaclion  révolutionnaire,  l'assassinat  de  M.  le  duc 
de  Berry,  renversa  le  dernier  obstacle.  On  a  repro- 
ché à  M.  de  Chateaubriand  d'avoir  profité  de  cet 
événement;  ce  reproche  est  une  véritable  folie. 
Après  une  telle  lumière  jetée  sur  l'état  des  bas-fonds 
de  la  société,  le  succès  des  royalistes  était  inévitable; 
M.  de  Chateaubriand  n'y  mit  qu'une  phrase  de 
trop  :  c'est  souvent  un  malheur  que  de  savoir  faire 
de  belles  phrases. 

Depuis  cette  crise,  qui  ne  fit  pourtant  pas  entrer 
immédiatement  au  ministère  le  rédacteur  en  cliefdu 
Conservateur,  jusqu'à  Finsulte  L;ratuil<'  par  laquelle 
M.  de  Yillèle  hii  signifia  son  expulsion,  la  {)art  tou- 
jours croissante  que  M.  de  Chateaubriand  prit  à  \\ 
direction  des  affaires  améliora  de  jour  en  jour  la 
position  de  la  royauté  et  de  la  France.  Quoi  qu'on 
dise,  il  avait  une  grande  et  juste  idée  du  rôle  de 
notre  pays.  Par  l'expédition  d'Espagne,  dont  il  a 


m  M.  DE  CHATEAUBRIAND 

raison  d'cMro  fier,  il  donna  à  la  restauration  ce  qu'elle 
n'avait  pas,  une  armée,  et  nous  fit,  pour  la  première 
fois  depuis  huit  ans,  respecter  au  dehors.  Cependant 
il  ne  pouvait  se  faire  illusion  sur  les  périls  de  sa 
position  :  on  excitait  habilement  contre  lui  les  pré- 
ventions  et  la  jalousie  d'un  homme  qui,  malgré  son 
mérite,  n'avait  pas  le  droit  de  devenir  son  rival. 
Di'jà  d'autres  ont  livré  à  la  presse  le  secret  de  ces 
tristes  intrigues  :  l'Europe,  inquiète  de  la  renais- 
,sance  française  si  rapidement  opérée  par  M.  de  Cha- 
teaul)riand,  poussait  au  Renversement  de  cet  homme 
d'Etat.  11  semble  reprocher,  en  deux  endroits  de  ses 
Mémoires,  à  Louis  XYIII  d'avoir  traité  l'empereur 
Alexandre  avec  une  hauteur  toute  bourbonienne  ; 
Louis  XYllI  allait  le  chasser  de  son  conseil,  en  grande 
partie  poiu*  calmer  des  mécontentements  qu'avaient 
soulevés  {\o^  proci'dés  du  même  genre.  Le  ministre 
y  piéiait  d'ailleurs  })ar  >es  allures,  dont  on  ne  pou- 
vait expliquer  rélrangeté.  Il  avait  des  besoins  do 
solitude  f{u'on  se  hâtait  d'interpréter  comme  des 
conspirations  contre  ses  collègues  :  il  n'avait  pu 
prendre  sur  lui  d'être  naturel  avec  les  princes,  et 
ceux-ci  lui  en  voulaient  de  l'embarras  qu'il  leiu' 
causait  par  son  silence  gourmé.  Toutes  c«^s  misères 


ET   SES  MÉMOIRES.  -223 

étaient  activement  exploitées  par  l'envie,  puissante 
dans  tons  les  rangs  de  la  nation  liançaise. 

Les  procédés  de  Louis  XYIII  et  de  M.  de  Villèle 
firent  du  ministre  }\n  Oiriolan  :  il  voua  à  la  ven- 
geance les  imprudeut>  (pii  ravaientLlessé,  et  il  trouva 
dans  la  li])ert('  ik  la  pn-ssi'  et  dans  son  talent  une 
ai'nie  d'une  [Miissance  Irnihlc.  M.  de  Villélc,  malgré 
ra])pui  (pie  lui  prêtaient  les  hommes  d'affaires  de 
presque  loules  les  opinions,  devait  tomber  sons  ses 
coups,  et  il  n'y  résista  j>as.  On  comprend  que  M.  de 
(Chateaubriand  n'ait  pus  piojité  de  sa  dépouille,  et 
on  doit  lui  rendre  an  moins  la  justice  qu'il  ne  cher- 
cha pas  à  le  l'aire.  Iji  se  tronvant  dans  ses  attaques 
sur  le  même  terrain  qne  l'opposition  libérale,  il  ne 
lui  avait  aucunement  sacrifié  ses  convictions  monar- 
rliiques  :  après  avoir  vu  reconstituer  un  ministère 
lie  sa  propre  couleui",  il  s'éloigna  pour  ne  pas  en- 
traver sa  marche,  et  à  Home,  où  l'on  a  conservé  le 
})lus  honoral)le  souvenir  de  son  ambassade,  il  ne 
s'attaclia  qu'à  l'aire  aimer  la  France  et  à  propager 
au  dehors  le  prestige  rajeuni  de  la  monarchie  des 
Bourbons. 

(Cependant,  l'arrangement  conçu  sous  ses  auspices 
n'avait  eu  qu'un    succès  éphémère;  les   qualités 


•■m  M.    DE   CHATEAURRIAND 

aimables  et  loyales  de  M. de Maitignac  ne  suffisaient 
pas  à  la  difficulté  de  la  tâche;  d'un  côté,  les  roya- 
listes, troublés  par  l'opposition  furieuse  de  leur  an- 
cien chef,  avaient  renoncé  à  leur  goût  d'emprunt 
pour  le  système  anglais;  de  l'autre,  le  parti  hostile 
aux  Bourbons,  qui  avait  pris  des  forces  sous  l'élan 
donné  par  un  talent  aussi  vigoureux,  ne  dissimulait 
pas  ses  espérances.  Le  nouveau  roi  Charles  X  don- 
nait les  mains  au  mécontentement  royaliste  qui  ca- 
ressait ses  idées;  les  libéraux  cherchaient  de  misé- 
rables chicanes  à  M.  de  Martignac  :  le  moment 
approchait  où  devait  sonner  Tlieure  fatale  de  la  mo- 
narchie. 

Ce  moment  fut  signalé  par  une  double  et  terrible 
faute  :  puisque,  en  présence  de  la  mauvaise  foi  des 
adversaires,  on  voulait  donner  un  nouvel  élan  àropi- 
nion  royaliste,  ce  qui  peut  aujourd'hui  très-légiti- 
mement se  soutenir,  il  n'y  avait  (|u'un  parti  salu- 
taire à  prendre,  c'était  de  tenter  une  réconciliation 
entre  M.  de  Chateaubriand  et  .M.  de  Yillèle,  et  de 
les  replacer  à  la  tète  des  affaires.  M.  de  Chateaubriand 
se  serait-il  prêté  à  cette  combinaison?  11  a  l'air  de 
le  croire;  mais  le  fait  e.'^t  qu'on  n'y  pensa  même 
pas.  De  son  côté  il  eut  le  tort  fort  grave  à  nos  yeux 


ET   SES   MEMOIRES.  -2-2ry 

de  laisser  l'opposition  de  gauclie  ineltre  ce  qiron 
appelle  vulgairement  un  grappin  sur  lui,  et  de  donner 
sa  démission  d'une  ambassade  dont  la  politique  se 
mouvait  en  dehors  des  tracasseries  de.  Tintérieur. 
Il  trouvait  lui-même  très-mauvais  que  des  gens  qui 
n'avaient  jamais  été  ses  amis  disposassent  cavalière- 
ment de  sa  personne  et  lui  dictassent  sa  conduite  : 
il  convient  d'ailleurs  qu'il  y  avait  au  moins  de  la 
précipitation  à  jeter,  comme  il  le  lit,  sa  démission 
à  la  face  du  roi,  sur  la  seule  présomption  des  projets 
anticonstitutionnels  d'un  ministre,  son  ancien  ami, 
et  qu'il  avait  fait  appeler  lui-même  à  l'ambassade  de 
Londres.  Il  n'avait  lait  aucun  pacte  avec  l'opposi- 
tion ennemie  des  Bourbons  ;  pourquoi  se  laissa-t-il 
aller  à  agir  comme  s'il  lui  eût  vendu  son  œuvre? 

Les  conséquences  de  cette  résolution,  dans  la- 
quelle l'amour-propre  tint  malheureusement  une 
grande  place,  étaient  pourtant  faciles  à  pressentir; 
parla  il  semblait  se  résoudre  à  faire  cause  commune 
avec  l'opposition  qui  poussait  la  monarchie  l'épée 
dans  les  reins,  et  il  ne  fallait  pas  une  grande  per- 
spicacité pour  s'apercevoir  qu'il  serait  trop  tard  pour 
qu'il  distinguât  ses  convictions-royalistes  du  mouve- 
ment insurrectionnel,  si  le  jour  arrivait  où  l'exis- 

13. 


2-2fi  M.    f)F.  f.HATKAUP.RIANn 

tt'ikc  (le  la  iiiuiiaiiliit'  sciait  en  jeu.  En  gardant 
tMitro  les  lieux  aveugiemenls  une  neutralité  dictée 
par  son  dévouement  à  la  cause  royaliste,  il  eût  ap- 
poi'lé  aux  tendances  du  prince  de  Polignac  une  heu- 
reuse entrave,  et  il  eût  offert  un  point  de  ralliement 
honorable  et  sûr  aux  hommes  qui  voulaient  résister 
à  la  marche  de  plus  en  plus  révolutionnaire  de  Top- 
position. 

Mais  M.  de  Chateaubriand  était  destiné  à  ne  fairo 
ces  réflexions  ({iic  quand  il  n'ainait  plus  qu'à  se 
frapper  la  poitrine;  quant  à  .M.  Guizot,  sa  position 
bien  plus  nette  ne  lui  laissait  aucune  hésitation  :  il 
lui  suftisait  de  se  maintenir  avec  loyauté  sur  le  ter- 
lain  de  la  résistance  légale;  aucun  lien  particulier 
ne  le  lattachait  à  la  monarchie  :  si  celle-ci  était 
décidée  à  se  perdre,  il  calculait  d'avance  quel  serait 
le  jfoini  (Tappui  que  l'on  trouverait  pour  s'opposer 
à  rentraînement  révolutionnaire.  On  conspirait  ou- 
vertement pour  M.  le  due  d'Orléans,  et  le  chef  des 
doctrinaires,  tout  en  s'abstenant  avec  soin  de  toute 
participation  à  ces  entreprises  illégales,  trouvait 
dans  sa  religion,  dans  ses  études  et  jusque  dans  ses 
succès  littéraires,  des  raisons  pour  ne  pas  trop  s'ef- 
frayer d'un  second  1088-  .Vprès  tout,  c'était  peut- 


ET   SES  MÉMO  m  ES.  5-27 

être  à  ses  yeux  un  pas  nécessaire  vers  la  perfection 
du  système  constitutionnel,  système  dans  la  pure 
conception  duquel  n'entre  pas  une  charte  octroyée, 
mais  une  charte  imposée. 

Le  réveil  de  juillet  ISoO  fui  terrible  pour  M.  de 
(^liateaubriand;  dans  son  discours  d'adieu  à  la 
chambre  des  pairs,  il  exhala  son  trouble  tout  en 
cachant  ses  remords.  Rentré  dans  la  vie  privée,  il 
ne  pouvait  se  dissimuler  qu'il  avait  contribué  pour 
phis  de  moitié  au  succès  de  la  conspiration  orléa- 
niste; comme  il  était  importun  à  ceux  même  dont 
il  avait  involontairement  secondé  le  triomphe,  on 
laissa  passer  le  moment  décisif  sans  même  lui  de- 
mander la  permission  de  se  séparer  de  lui,  et  cet 
inexplicable  dédain  lui  creusa  dans  l'àme  une  bles- 
sure qui  ne  se  referma  plus.  Pour  résister  à  l'amer- 
tume de  sa  position,  il  lui  aui-ait  fallu  la  patience 
(Tun  saint;  du  moment  qu'il  ne  put  remporter  sur 
lui  cette  victoire,  son  habitude  invétérée  d'isolement 
devait  le  })Ousser  et  le  poussa  en  effet  aux  derniers 
excès  d»;  l'invective .  (Ju'on  ne  lui  reproche  pas 
d'avoir  mis  dans  cette  querelle  plus  ou  moins 
d'amour-pro})re  :  en  fait  d'ainour-piopre,  j'attends 
que,  la  main  sur  la  conscience,  on  lui  jette  la  pre- 


228  M.    DE  ClIATEAllir.  lAM) 

niièie  pienv.  Il  fut  injuste,  il  outra  les  expressions, 
il  accueillit  sans  examen  les  plus  mauvaises  inven- 
tions de  la  presse;  il  reprocha  à  M.  Thiers  l'orgie 
de  Giand-Yaux  ;  il  tonna  contre  les  massacres  de 
Lyon  et  d<'  la  rue  Transnonain  ;  il  jugea,  comme  le 
faiiboui'g  Saint-Gerrnain,  cpie  M.  Louis  Blanc  avait 
très-irnpartialement  raconte  la  révolution  de  juillet; 
il  gémit  sur  la  presse  muselée,  sur  Tétat  de  siège 
et  sur  l'abaissement  de  la  France.  Mais  n'avait-on 
pas  vu,  dans  la  discussion  des  lois  de  septembre, 
M.  Royer-GoUard,  qui  pourtant  avait  prêté  serment 
à  la  nouvelle  monarchie,  tonner  avec  presque -autant 
d'exagération  contre  ces  mesures,  trop  justifiées 
aujourd'hui  par  ce  qu'on  a  été  obligé  de  faire  de- 
puis que  nous  vivons  en  républicpie?  C'est  qu'au 
fond  do  l'àme  M.  Pioycr-Collard  ne  se  pardonnait  ] 
pas  plus  que  M.  de  Chateaubriand  d'avoir  travailli', 
par  la  roideur  de  son  opposition,  à  la  chute  de  la 
monarchie  :  le  vieil  agent  royaliste  se  trouvait  sous 
le  législateur  de  la  doctiine. 

Que  M.  de  Chateaubriand,  dans  ce  déluge  cf  in- 
vectives, ait  laissé  voir  un  certain  degré  de  faiblesse 
sénile  ;  qu'avec  une  puéi'iliti'  qui  n'est  pas  rare  chez 
les  homme?  h  imagination  vive,  après  avoir  cédé  à 


i:t  ses  MÉMOIRF.S.  229 

l'attrait  du  pouvoir,  il  ait  rnal  supporté  le  vide  qui 
se  l'ait  autour  des  liouuui'S  dont  la  puissance  s'est 
évanouie;  qu'il  ait  jugé  avec  d'autant  plus  de  ri- 
gueur tout  ce  qui  se  faisait  sans  lui;  qu'après  avoir 
vu  à  l'ieuvre  dans  sa  jeunesse  les  grands  diseurs 
d'injures  de  l'école  anglaise,  il  se  soit  encore  une 
l'ois  trompé  sur  le  génie  français,  en  ornant  sa  po- 
lémique de  cette  malheureuse  importation,  je  no 
connais  personne  qui  puisse  contester  de  tels  re- 
proches. Mais  quelque  regret  poignant  que  j'en 
éprouve,  comme  attaché  par  un  devoir  d'admiration 
et  de  reconnaissance  à  la  mémoire  de  M.  de  Clia- 
teaubriand,  si  je  laisse  de  C(jté  les  blessures  des 
vivants,  hélas!  bientôt  fermées  par  la  mort,  ce  qui 
absout  à  mes  yeux  l'homme  d'État,  c'est  la  hauteur 
de  ses  vues,  c'est  l'incroyable  sûreté  de  son  jugement. 
Je  n'hésite  pas  à  l'avouer  aujourd'hui  :  quand  je 
lisais  ses  brochures  politiques  publir-es  après  1830, 
quand  dans  les  parties  que  je  connaissais  de  ses 
Mémoires  je  trouvais  l'expression  encore  plus  mar- 
quée de  ses  anathèmes,  je  m'inquiétais  pour  lui  du 
contraste  fâcheux  qui  ne  pourrait  manquer  de 
s'établir  entre  les  événements  et  ses  prédictions. 
Mais  aujourd'hui,  retrouvant  toute  notre  histoire 


2.10  M     DR  CHATEAirp.RlAM) 

récente  retracée  en  traits  de  feu,  plus  de  quinze 
ans  avant  qu'elle  ne  s'accomplît,  je  me  demande 
comment  il  peut  prendre  lanlaisie  à  des  hommes 
raisonnables  de  conlestci-  désormais  la  supériorilé 
de  son  sens  politique.  Sans  doulc  il  s'est  trompé 
sur  la  possibilité  d'acclimater  en  France  le  système 
d"'  la  constitution  anglaise;  mais  cette  erreur,  ne 
l'a-t-il  pas  partagée  avec  ceux  qui  s'efforcent  de  le 
ravaler  aujourd'hui?  Je  dirai  plus  :  il  était  seul 
capable  de  réussir  dans  cette  entreprise;  car  il  y 
mettait  seul  les  deux  conditions  obligatoires,  le  ros- 
])ect  de  l'hérédité  légitime,  et  pour  la  presse,  dont 
il  a  toujours  défendu  la  liberté  avec  passion,  une 
loi  répressive  d'une  rigueur  proportionnée  aux 
dangers  qu'elle  fait  courir. 

Du  reste,  quand  il  irticinpait  la  vieille  lidélit(' 
royaliste  dans  le  flot  des  idées  nouvelles,  n'avait-il 
pas  raison?  Quand  il  tiav;iillait  à  effacer  par  la 
grandeur  de  la  France  h'  certilicat  d'origine  qu'on 
ne  cessait  de  rf|)io(li('r  aux  Bourbons,  n'avait-il  pas 
raison?  Quand  il  a  di-claré  (pie  l'établissement  de 
Juillet  périrait  par  son  piopre  principe,  a-t-il  eu 
tort  ?  Quand  il  a  mesuré  l'etfrayant  progrès  des  idées 
démocratiques,  s'fst-il  trompé? 


ET   SES    MÉMOIRES.  231 

Oui  cioirail,  si  nous  tous  témoins  oculaires 
n'étions  pas  là  pour  l'attester;  si,  en  1845,  je  n'avais 
pas  moi-même  donné  en  pleine  Sorbonne,  à  einq 
cents  auditeurs  ravis  d'enthousiasme,  la  lecture  di- 
la  conclusion  des  Mémoires  d'outrc-fombc,  qui  cioi- 
rail,  dis-je,  que  cette  conclusion  ait  été  écrite 
il  y  a  plus  de  dix  ans,  et  qu'elle  n'ait  pas  été  plutôt 
dictée  par  les  événements  accomplis  depuis  1848? 
11  n'y  a  ])as  jusqu'à  l'incertitude  de  son  jugement 
suc  un  avenir  jilus  éloigné,  jusqu'à  l'espèce  de  teii- 
son  qu'il  établit  entre  les  chances  de  la  monarchie 
et  celles  de  la  république,  qui  ne  réponde  merveil- 
leusement à  l'incertitude  fondamentale  des  esprits. 

On  dira  peut-être  que  ces  grandes  vues  tiennent 
plus  de  la  poésie  que  de  la  réalité  (beaucoup  de  gens 
traitent  de  poésie  toutes  les  vérités  d'un  ordre  élev(''  )  ; 
il  a  pu,  dira-t-on,  saisir  l'ensemble,  mais  les  d('taiis 
devaient  lui  échapper  :  ou  il  les  dédaignait,  ou  il 
était  impossible  qu'il  en  eût  le  sens.  J'en  demande 
pardon  à  ceux  que  celte  richesse  de  facultés  impor- 
tune ;  mais  M.  de  Chateaubriand  avait  aussi  le  sens 
des  détails  ;  le  travail  ne  lui  répugnait  pas  :  ses  ob- 
servations étaient  justes  et  multipliées,  ses  voyages 
l'attestent;  cpiand  il  a  voulu  traiter  sérieusement  des 


m  M.   DE  r.HATEArBRIANI» 

questions  d'érudition,  il  y  a  pleinement  réussi  ;  ses 
dépêches  aux  affaires  étrangères  sont  à  la  fois  belles, 
justes  et  soignées.  D'ailleurs  il  était  de  ces  hommes 
à  qui  les  subordonnés  devaient  sauver  les  détails,  et 
tous  ceux  qui  ont  travaillé  sous  ses  ordres  atteste- 
raient au  besoin  que  le  travail  avec  lui  était  rendu 
facile  par  la  promptitude  de  sa  perception  et  la  bien- 
veillance de  ses  procédés.  Mais  à  part  quelques  col- 
laborateurs lidèles  et  qui  ont  mérité  de  conserver  le 
titre  d'amis  de  M.  de  Chateaubriand,  on  aimait  mieux 
le  jalouser  et  le  miner  en  dessous  que  de  le  servir; 
et  de  là  cette  chute  outrageante  d'où  tous  les  mal- 
heurs de  la  France  sont  venus. 

Je  ne  conteste  pas  les  admirables  qualités  de  notre 
nation,  mais  il  y  a  un  vice  qui  les  gâte  toutes,  c'est 
l'envie.  L'envie,  qui  inspire  les  coupables  espérances 
qu'on  nourrit  dans  les  classes  pauvres,  avait  d'abord 
exercé  ses  ravages  parmi  ceux  que  l'éducation  et  la 
richesse  auraient  dû  mettre  à  l'abri  de  cette  triste 
passion.  Si  du  moins  l'expérience  pouvait  nous  ser- 
vir !  mais  l'expérience  ne  profite  guère  qu'à  des 
individus  isolés,  incapables  d'agir  sur  les  hommes 
réunis. 

Ceux  qui  ont  obtenu  de  grands  succès  littéraires 


ET   SES   MÉMOIRES.  230 

sont  exposés  ù  des  dangers  d'un  genre  particulier 
et  dont  ils  se  sauvent  rarement  :  la  tète  l'iir  tourne 
inévitablement  à  la  hauteur  où  on  les  place;  mais 
ce  n'est  point  une  raison  pour  les  jeter  à  la  porte  de 
la  république  après  les  avoir  couronnés  de  fleurs, 
quand,  malgré  leur  supériorité  comme  écrivains,  ils 
peuvent  rendre  dans  les  affaires  des  services  à  leur 
pays.  Si  Ton  avait  la  conscience  de  la  vraie  supé 
riorit(',  si,  aprèsavoir  senti  ce  que  valent  les  hommes, 
on  se  résignait  à  leur  rendre  publiquement  justice, 
pourquoi  n'userait-on  pas,  envers  ceux  que  la 
louange  a  dû  gâter,  de  ménagements  appropriés  à 
leur  disposition  d'esprit?  On  convient  que  Louis  XIY 
avait  l'art  de  discerner  les  hommes  ;  il  avait  encore 
celui  de  les  soutenir  et  de  les  employer,  non-seu- 
lement suivant  leur  génie,  mais  encore  suivant  leur 
faiblesse; et  c'est  ainsi  seulement  que  les  hommes 
supérieurs  ne  deviennent  pas,  par  une  juste  puni- 
tion, le  fléau  de  leur  pays.  Si  le  ressentiment  de 
M.  de  Chateaubriand  a  perdu  la  monarchie  légitime, 
c'est  que  la  monarchie  légitime  avait  oublié  les 
leçons  de  Louis  XIV. 

N'appelons  donc  ni  intraitable,  ni  insociable  celui 
avec  lequel  on  n'a  su  ni  traiter  ni  vivre.  Si,  en  dépit 


'234     M.   DE  CHATKArBRI.VM»   ET  SES  MEMOIRES. 

(.ruii  aliord  peu  commode  et  d'une  gloire  im.portune 
pour  les  grandes  vanités  des  petits  hommes,  on  avait 
discerné  les  ressources  pratiques  qu'offrait  le  génie 
de  M.  de  Chateaubi'iand,  et  secondé  le  mouvement 
qui  Tcntraînait  vers  les  aiïaires  après  avoir  épuis(!' 
les  succès  de  rimaginatiou,  on  aurait  eu  uii  gran<l 
ministre  de  })lus  et  deux  révolutions  de  moins. 

Dans  la  conduite  de  toutes  les  opinions  à  l'égard 
de  M.  de  Gliateaulji-iand,  (ui  peut  leinarqucr  une 
double  ingralilude  et  um'  double  maladresse  :  les 
uns,  après  avoii'  acce}ité'  ses  services,  lui  en  ont  mai'- 
chandé  la  ri'compcnse,  quand  ils  ne  la  remplaçaient 
pas  par  un  outrage;  les  autres,  après  l'avoir  accepté 
comme  auxiliaire,  l'ont  abandonné  indignement,  le 
but  atteint,  sui'  la  route.  lia  ressenti  profondément 
cette  imprudente  et  coupable  conduite  ;  il  a  fait  éclater 
surtout  sa  colère  contre  ceux  qui  lui  devaient  d'autant 
phi>  ([ue  son  association  avec  eux  était  moins  natu- 
relle. Je  déplore  pour  M.  de  Chateaubriand  l'effet 
de  ces  colères  :  je  l'aimerais  mieux  plus  noblement 
résigné  ;  mais  il  y  a  dans  sa  vengeance  un  fonds  de 
justice  qui  me  frappe  et  qui  frappera  bien  davantage 
quand  l'impartialité  de  l'iiistoire  ne  s'étendra  plus 
que  sur  des  morts. 


III 


L'HOMME    PRIVE 


J)es  mémoires  ne  ^on\  pas  des  confessions;  thm 
la  penscê  de  tout  le  monde,  cette  dernière  dénomi- 
nation ne  s'applique  qu'à  deux  ouvrages  placés  aux 
deux  pôles  opposés  :  les  Confessions  de  saint  Au- 
gustin et  celles  de  J.-J.  Rousseau.  Le  livre  de  l'évé- 
que  d'IIippone  était  resté  pendant  ({ualorze  siècles  un 
modèle  et  un  guide,  quand  le  philosophe  de  Genève 
écrivit  le  sien.  Avant  et  depuis  saint  Augustin,  per- 
sonne n'avait  entrepris  de  se  révéler  ainsi  au  monde 
jusque  dans  les  plus  secrets  replis  du  cœur,  et  Jean- 
Jacques  pn-lendit  en  l'aire  autant  ;  mais  ni  les 
moyens  ni  le  but  ne  se  ressemblèrent.  Saint  Augus- 
tin, en  portant  le  scalpel  dans  l'analyse  de  ses  pro- 
pres sentiments,  ne  raconte  avec  précision  qu'un 
petit  nombre  de  circonstances;  il  gémit  sur  l'abime 
dans  leauel  il  était  tombé  ;  il  montre  ce  qu'il  a  fallu 


23C  .M.   DK   CHATEAl  nUI.\>D 

que  la  grâce  lui  fit  faire  de  chemin  pour  arriver  à 
uno  vie  pleinement  chrétienne  :  mais  tout  en  se 
li\ laut  lui-même  au  lecteur,  sa  discrétion  et  sa  pu- 
deur sont  telles  qu'on  ne  devine  pas  toujours  quels 
sont  les  désordres  qu'il  se  reproche,  et  qu'on  craint, 
avec  une  pensée  moins  pure  que  la  sienne,  de  soup- 
çonner plus  de  mal  qu'il  n'y  en  eut,  en  effet,  dans 
les  erreurs  de  sa  jeunesse.  Ces  réticences  qui  di'- 
routent  les  lecteurs  auxquels  il  prend  fantaisie  de 
faire  des  Confessions  du  saint  évéque  une  étude  de. 
mœurs  ou  pis  encore,  ont  leur  principe  dans  deux 
sentiments  également  respectables.  Saint  Augustin 
savait  qu'une  conclusion  morale  n'efface  pas  le  dan- 
ger des  peintures  du  désordre  ;  il  savait  aussi  qu'en 
s'accusant  lui-même  d'une  manière  plus  expresse 
il  eût  chargé  d'ignominie  d'autres  mémoires  que  la 
sienne;  et,  sous  ce  rapport,  quand  rnème  la  n'véla- 
lion  d'une  faute  pourrait  produire  quelque  bien,  il 
faudrait  s'en  abstenir  encore  par  respect  pour  des 
existences  qui  ne  nous  appartiennent  pas. 

Saint  Augustin  voulait,  par  son  exemple,  tirer 
l'homme  de  Tabîme  :  J.-.ï.  Rousseau,  par  son 
exemple  aussi,  travaille  à  l'y  laisser;  chez  l'un, 
l'humilité  du  chrétien  sauvé  éclate  en  transports  de 


El    SES  MÉMOIRES.  237 

reconnaissance  :  cliez  l'autre,  un  orgueil  satc'iniquc 
se  complaît  dans  la  chute,  et,  par  Fostentation  de 
I)laics  hideuses,  s'attache  à  rassurer  contre  l'utilité 
du  repentir  et  ceux  qui  font  pis  et  ceux  qui  ne  font 
pas  si  mal.  Un  tel  calcul  conduit  inévitablement  à 
attirer  dans  le  récit  tous  les  vices  et  toutes  les  fai- 
blesses qui  se  sont  trouvés  en  complicité  avec  le 
philosophe  :  car,  si  la  prétention  à  un  respect  sou- 
tenu des  lois  (le  la  morale  n'est  qu'une  hypocrisie, 
comme  Jean-Jacques  tient  à  le  prouver-,  le  prochain 
n'a  rien  h  cacher,  et  vous  avez  autant  de  di'oit  de 
voir  clair  dans  ses  actions  que  vous  lui  en  donnez  à 
la  connaissance  des  vôtres. 

M.  de  Chateaubriand  n'a  voulu  faire  de  Confes- 
sions ni  dans  le  sens  de  saint  Augustin  ni  dans  celui 
de  Rousseau.  11  écrivait  de  Rome  à  M.  Joubert,  peu 
de  temps  a})rès  la  mort  d'une  personne  qu'il  ne  con- 
nut pas  longtemps  et  qui  n'en  tint  pas  moins  une 
grande  place  dans  sa  vie  :  «  Mon  seul  lionheur  est 
»  d'attraper  quelques  heures,  pendant  les(piellcs  je 
»  m'occupe  d'un  ouvrage  qui  seul  peut  apporli'r  de 
»  l'adoucissement  à  mes  peines  :  ce  sont  les  Mé- 
»  moires  de  ma  vie...  Soyez  tranquille  :  ce  ne  se- 
»  ront  point  des   confessions  pénibles  pour  mes 


238  M.    I»j;  CIIATKACP.r.lAM» 

»  amis;  si  je  suis  ({ih'1((iio  chose  dans  l'avenir,  mes 
>)  amis  y  auront  un  nom  aussi  beau  que  respectable. 
'>  Je  n'entretiendrai  })as  n_on  plus  la  postérité  du 
y  détail  de  mes  faiblesses  :  je  ne  dirai  de  moi  rpic 
»  ce  qui  est  convenable  à  ma  dignité  d'homme  et, 
»  j'ose  le  dire,  à  l'élévation  de  mon  cœur.  Il  ne 
»  faut  })résenter  au  monde  que  ce  ({ui  est  beau  :  ce 
»  ne>[  pas  mentir  à  Dieu  que  de  ne  découvrir  de 
»  sa  vie  que  ce  qui  peut  porter  nos  pareils  à  des 
»  sentiments  nobles  et  iiénéreux.  Ce  n'est  pas  ([u'au 
»  fond  j'aie  rien  à  cacher  :  je  n'ai  ni  l'ail  chasser 
»  une  servante  pour  un  ruban  voli',  ni  abandonné 
.')  mon  ami  mourant  dans  une  rue,  ni  déslionoré  la 
)  femme  qui  m'a  recueilli,  n.i  mis  mes  bâtards  aux 
>^  Knfants  trouvés;  mais  j'ai  eu  mes  faiblesses, 
"s  jiii'S  abattements  de  cojur;  un  gémissement  sur 
')  moi  suffira  i)our  l'aire  comprendre  au  monde  ces 
^  misères  communes  faites  pour  être  laissées  der- 
)^  l'ière  le  voile.  (Jue  L:a;.;iierait  la  société  à  la  repi'o- 
»  ductiori  de  ces  plaies  que  l'on  retrouve  partout  '.' 
»  On  ne  manque  pas  d'exemples,  quand  on  veut 
»  trioinpher  de  la  pauvre  nature  humaine,  »  (T.  IV, 
p.  211.)  Dans  l'exécution  de  son  plan,  M.  de  Cha- 
teaubriand est-il  toujours  resté  fidèle  à  ce  pro- 


ET   SES   MÉMUIUES.  -2:W 

grainnic?  Ce  (jiii  est  cei'hiin,  c  esl  ([u'il  n'en  a  dévié 
en  rien  d'essentiel,  et  que  la  déliealessc  dont  il  tai- 
sait pi'olession  en  18(3o  n'a  eessi'  d'être  la  iè;-;le  di^ 
sa  conduite  el  de  ses  écrits.  Il  n'a  pas,  d'ailleurs, 
ronipos('  ses  }[cmoircs  dans  un  hui  de  nioi'ale  el  de 
})hilosoplii(,'  ;  il  a  obéi  au  besoin  (pie  cbacun  éprouve 
de  perpétuer  son  existence;  il  s'<'st  complu  dans 
ses  souvenirs,  et  il  a  es})('r(''  (pie  d'auti'es  y  lr(Mive- 
raient  à  leur  b_)ur  un  plaisir  correspondant  au  sien. 
11  a  tenu,  d'ailleurs,  à  s"e\pli(|U('r  lui-uiénie  et  à 
jeter  un  jour  sur  l'oripue  de  ses  inspii-ations.  Tous 
ces  sentiments  sont  de  l'ordre  le  plus  naturel,  et  il 
n'esl  pas  besoin,  i)0ur  explique)-  la  pensée  des  Me- 
ntolres,  d'y  lairc  intervenir  ou  plus  d'orgueil  ou 
plus  de  calcul  qu'on  n^en  trouve  dans  le  commun 
des  hommes. 

De  tels  récits,  contenus  dans  les  bornes  de  la 
bienséance,  ne  font  pas  le  compte  de  ceux  qui  con- 
tinuent sur  les  autres  ra})plication  de  la  thèse  de 
Uousseau.  Ces  l)onnee'  âmes,  que  M.  de  Cbateau- 
hriand  a  i^u  (pi(?lqucfois  le  tort  d'aITriand<M'  par  des 
demi-aveux  ou  des  phrases  obscurément  poétiques, 
lui  en  veulent  de  ce  qu'il  n'a  pas  tout  dit,  et  pour 
que  le  public  ne  perde  rien  a  cette  réserve,  ils  s'cl- 


240  M.    DE   CnATEAUBr.IAND 

forcent  de  faire  le  supplément  scandaleux  des  Mémoi- 
res. 11  s'en  faut  de  peu  que,  grâce  à  leurs  investiga- 
tions, nous  n'ayons  déjà  l'équivalent  de  la  longue  liste 
deLeporello  dans  Don  Juan,  et  l'on  gourmande  l'au- 
teur de  n'avoir  pas  mieux,  secondé  ces  intentions 
indiscrètes.  11  suffit  déjà  de  cette  curiosité  grossière, 
à  laquelle  on  convie  cirronti'ment  le  public  en  jetant 
au  hasard  quelques  noms  dont  on  ne  connaît  ni  le 
rôle  ni  la  valeur  véritables,  pour  faire  ressortir  à 
quel  point  le  caractère  de  M.  de  Chateaubriand  s'é- 
levait au-dessus  du  monde  corrompu  au  niveau  du- 
quel on  voudrait  le  ravaler.  «  Je  n'attends,  disait-il 
i>  dans  un  accès  d'humeur,  des  générations  nou- 
»  velles  que  le  dédain,  et  je  le  leur  rends;  elles 
)•)  n'ont  pas  de  quoi  rnc  comprendre;  elles  ignorent 
);  la  foi  à  la  cIiosl'  jurée,  l'amour  des  institutions 
»  généreuses,  le  respect  de  ses  propres  opinions, 
»  le  mépris  du  succès  et  de  l'or,  la  félicité  des  sa- 
»  ci'ifices,  le  culte  de  la  faiblesse  et  du  malheur,  » 
(T.  X,  p.  181.)  Cette  séparation  entré  lui-même  et 
ceux,  qui  l'ont  suivi  dans  la  vie,  M.  de  Chateaubriand 
ne  l'appliquait  qu"à  la  politique;  mais  pour  nous 
qui  comparons  ce  qu'il  était  réellement  avec  l'inter- 
prétation subalterne  que  l'on  fait  de  son  caractère. 


ET    SES    MÉMOIRES.  241 

nous  sommes  frappi''S  de  la  justesse  de  l'anathème 
qu'il  a  lancé,  sans  le  savoir,  sur  des  hommes  qui 
semblent  ne  l'avoir  approché  assidûment  pendant 
sa  vie  que  pour  pouvoir  le  disséquer  après  sa  mort. 
Si  l'on  vivait'  toujours  avec  des  gens  d'un  com- 
merce sur,  et  si  Ton  ne  parlait  qu'à  des  chrétiens, 
il  y  aurait  moins  d'inconvénient  pour  l'auteur  des 
Mémoires,  tantôt  à  s'accuser  vaguement  de  ses  fai- 
blesses ci  de  ses  abattements  de  cœur,  tantôt  à  traiter 
soi-même  ses  défauts  comme  il  traite  ceux  des 
autres,  c'est-à-dire  avec  une  évidente  exagération. 
D'une  part  ce  sont  les  gémissements  inévitables  de 
la  nature  humaine  accablée  sous  le  poids  de  sa  fra- 
gilité; de  l'autre  il  faut  })asser  quekpie  chose  à  la 
fantaisie  poétique,  qui  augmente  involontaii'ement 
la  mesure  des  sentiments  et  des  objets.  Mais  quand 
ces  aveux,  qui  manquent  à  la  fois  de  précision  et  de 
mesure,  tombent  en  de  mauvaises  mains,  on  ne 
sait  plus  ce  qu'il  ne  faudra  pas  défendre  contre  les 
interprétations  d'une  honteuse  malignité.  Le  danger 
devient  plus  grand  encore  quand  il  s'opère  une 
transformation  sociale  et  quand  les  mœurs  qui  ré- 
gnaient à  une  époque  passent  à  l'état  de  souvenirs. 

La  sociabilité  poussée  en  France  jusqu'à  l'excès,  avait 

u 


Îi2  M.    l)K  CHATEAUBRIAND 

produit  des  l'olations  toutes  particulières  et  qui  ten- 
dant à  s'eftacer  :  nous  ne  disons  pas  que  M.  de  Cha- 
teaubriand n'ait  eu  que  de  ces  rapports  où  la  préfé- 
riMirc  arrive  jusqu'à  la  passion,  Tamitié  jus(]u"à  la 
participation  de  tous  les  secrets,  sans  que  l'oubli  des 
devoirs  conduise  au  repentir  :  mais  ce  que  nous 
osons  affirmer,  même  pour  les  époques  que  nous 
ne  connaissons  que  par  les  récits  de  M.  de  Chateau- 
jjriand,  c'est  qu'il  n'est  jamais  descendu  jusqu'à 
la  pensée  de  revêtir  d'un  voile  de  convention  des 
souvenirs  qu'il  n'aurait  pu  rappeler  sans  remuer  la 
poussière  de  ses  complices  ou  de  ses  victimes, 
cl  que  la  mention  qu'il  a  faite  de  certaines  per- 
sonnes a  été  de  sa  part  comme  un  certificat  de 
respect. 

Après  le  désordre  de  mœurs,  il  n'y  a  rien  qui,  de 
notre  temps,  ait  plus  compromis  les  hommes  d'une 
certaine  célébrité  que  le  désordre  de  la  fortune.  On 
a  fait,  sous  ce  rapport,  à  M.  de  Chateaubriand  une 
réputation  qu'il  n'a  jamais  méritée,  bien  qu'il  ait 
semblé  quelquefois  en  tirer  une  espèce  de  vanité. 
Tel  est  ce  passage  du  voyage  de  Prague  où  il  se  fait 
dire  par  le  roi  Charles  X  :  (^  Combien,  Chateau- 
))  hriand,  vous  faudrait-il  poiu'  être  riche?  —  Sire, 


ET   SES  .MÉMOIRES,  -243 

X)  vous  y  perdriez  votre  temps  :  vous  me  donneriez 
»  quatre  millions  ce  matin,  que  je  n'aurais  pas  un 
»  patard  ce  soir,  f  (T.  X,  p.  420.)  La  plaisanterie 
est  charmante  ;  mais  quiconque  la  prendrait  au  mot 
commettrait  une  erreur  capitale.  L'auteur  d'Atala 
parle  de  quatre  millions  :  mais  il  n'a  eu  à  sa  dispo- 
sition dans  sa  vie  que  des  sommes  peu  considérables 
en  comparaison  de  cette  hyperbole.  N'ayant  recueilli 
de  riiérilage  paternel  qu'une  part  de  cadet,  dissipée 
presque  immédiatement  par  la  révolution,  et  ayant 
vu  s'évanouir  en  fumée,  par  la  même  cause,  la  for- 
lune  qu'on  avait  voulu  lui  faire  trouver  dans  son  ma- 
I  ia,uv,  après  avoir,  pendant  l'émigration,  éprouvé 
toutes  les  angoisses  d'un  extrême  déniiment,  à  son 
reloui'  en  France  il  commença  à  vivre  de  sa  plume, 
et  l'aisance  qu'il  on  lira  aboutit  à  lui  pernu'ttrc  iV- 
\)Mh-  et  iriiabiter  pendant  huit  ans  lun' maison  di- 
campagne  originale  et  charmante  en  son  genre, 
\mir('  qu'il  l'avait  créée,  mais,  en  réalité,  d'une  mo- 
destie qui  humilierait  la  plupart  de  nos  coryphées 
littéraires.  Quand  il  se  fut  aventuré  sur  la  scène  po- 
litique, il  suflit  de  la  suppression  de  son  traitement  de 
ministre  d'Ktat,  après  la  publication  de  lu  Monarchie 
selon  la  lharfc,  poui'  le   forcer  de  mettre  en  ventr 


iu  M.  dp:  c  h  AT  i:  au  BRI  and 

sa  maison  do  la  Valk'c-aux-Loups  ;  ses  traitements 
d'ambassadeur  et  de  ministre,  qu'il  dépensait  con- 
sciencieusement et  au  delà,  le  mirent  néanmoins  en 
mesure  de  fonder  à  crédit  l'infirmerie  de  Marie-Thé- 
rèse, auprès  de  laquelle  on  Fa  vu  assez  longtemps 
occuper  une  modeste  maison.  Ayant,  après  la  chute 
de  M.  de  Yillèle,  accepté  l'ambassade  de  Rome,  il 
crut  pouvoir  se  promettre  d'y  rester  longtemps,  et 
comme  il  voyait  ce  poste  sous  un  aspect  grandiose, 
après  une  hospitalité  splendide  prodiguée  pour  ainsi 
dire  à  toute  l'Europe,  il  se  mettait  en  mesure  de  se 
montrer  plus  magnifique  encore,  lorsque  Favéne- 
ment  du  ministère  Polignac  et  la  résolution  qu'il  prit 
de  donner  sa  démission  le  plongèrent  dans  les  plus 
grands  embarras.  C'est  alors  qu'il  vendit  ses  œuvres 
pour  une  somme  qui,  en  réalité,  se  trouva  bien  au- 
dessous  de  Fannonce  nominale,  mais  qui  néanmoins 
lui  permit  di^  rembourser  des  obligations  pour  les- 
quelles il  pavîdt  depuis  longtemps  des  intérêts  rui- 
neux. Après  avoir  ainsi  mis  ordre  à  ses  afiaires,  il 
serait  retombé  dans  la  pauvreté  sans  la  rente  via- 
gère que  lui  assura  la  société  des  Mémoires  d' ont  re- 
tombe, et  cette  ressource  même  serait  restée  insuf- 
lisante  si  M.  le  comte  d3  Ghambord  ne  Feùt  en 


ET   SES  M  ÉMOI  n ES.  215 

quelque  sorte  contraint  de  subir  son  ancienne  p.en- 
sion  de  ministre  d'Etat. 

Excepté  dans  les  occasions  ofiicielles  et  lorsqu'il 
s'agissait  de  représenter  la  France,  jamais  existence 
n'a  été  plus  étrangère  aux  recherches  du  luxe  que 
celle  de  M.  de  Chateaubriand.  Il  n'avait  non  plus 
aucune  de  ces  dépenses,  fruit  de  honteuses  faiblesses, 
qui  minent  sourdement  tant  de  situations.  Mais  il 
tenait  à  une  certaine  dignité  extérieure  dont  il  avait 
pris  le  goût  en  Angleterre,  que  l'habitude  avait  for- 
tifiée pendant  ses  charges  et  qu'il  a  continuée  jus- 
qu'au bout,  par  un  sentiment  de  respect  pour  lui- 
même  et  pour  ce  qu'il  avait  été.  Il  poussait  d'ailleurs, 
à  l'égard  de  ce  qui  l'entourait,  la  bonté  jusqu'à  la 
faiblesse;  il  s'accommodait,  dans  le  cortège  de  sa 
bonne  comme  de  sa  mauvaise  fortune,  d'une  certaine 
fidélité  gâcheuse  avec  laquelle  il  montait  et  descen- 
dait, au  détriment  de  l'ordre  de  sa  maison. 

Cette  largeur  d'habitudes  et  cette  générosité  de 
procédés  auraient  dû  lui  rendre  ])lus  sensibles  les 
revirements  de  fortune  qui  ont  signalé  son  exis- 
tence :  c'est  une  raison  pour  admirer  davantage  le 
désintéressement  absolu  dont  il  a  fourni  des  preuves 
si  éclatantes.  On  a  prétendu,  à  propos  de  la  démis- 


5-16  M.    I)K  CHATEAlDniAM) 

<ion  qu'il  donna  lors  du  meurtre  du  duc  d'Enghien, 
que  le  sacrifice  qu'il  fît  alors  de  sa  position  n'était 
pas  sincère,  et  que,  déjà  fatigué  de  la  carrière  di~ 
ploinatique,  il  ne  cherchait  qu'un  prétexte  pour  re- 
couvrer sa  liberté  :  on  le  traite  ainsi  comme  ces  gens 
de  lettres  qui  retournent  gaiement,  après  quelques 
bombances  passagères,  à  leur  cinquième  étage  et  à 
leur  pension  bourgeoise.  Mais  on  oublie  que  dès  lors, 
obéissant  plus  qu'il  ne  le  croyait  lui-même  à  l'esprit 
de  sa  famille,  il  avait  pris  dans  la  société  la  plus 
élevée  de^  habitudes  d'élégance  auxquelles  un  cer- 
tain état  de  maison  était  devenu  nécessaire  :  on  ne 
se  souvient  pas  qu'il  n'aurait  pas  admis  un  moment 
la  pensée  que  madame  de  Chateaubriand  eût  des 
privations  à  supporter.  Il  est  peut-être  le  seul  homme 
de  noire  temps  qui,  éprouvant  le  besoin  de  l'aisance, 
n'ait  })as,  sous  ce  rapport,  capitulé  avec  sa  propre 
conscience  ;  j'ajoute  même  qu'il  se  consolait  de  ses 
disgrâces  par  le  haut  prix  qu'il  attachait  à  la  gloire 
de  son  désintéressement,  et  on  l'aurait  profondé- 
ment étonné  si  l'on  s'était  de  son  vivant  permis  un 
doute  sur  la  cpialité  morale  par  laquelle  il  s'élevait 
le  plus  au-dessus  des  autres. 

Enfm   personne  .n'a  peut-être  montré  plus   de 


KT    SKS   MÉMO IK ES.  217 

suite  rt  (le  lidélité  dans  ses  adections.  Comme  les 
liomnies  sur  lesquels  les  attachements  passagers  no 
prennent  aucun  empire,  incapable  d'engouement, 
et  porti'  au  dédain  beaucoup  plus  par  passion  de  la 
solitude  que  par  orgueil,  il  se  donnait  très-sérieuse- 
ment et  pour  ainsi  dire  sans  retour.  On  citerait  dil- 
licilement  un  de  ses  amis  dont  il  ait  été  séparé  au- 
trement que  par  la  mort.  Ceux  qui  veulent  à  tout 
prix  le  travestir  aux  yeux  du  public  ont  été  chercher 
dans  les  papiers  de  Chênedollé,  auteur  de  quelques 
beaux  vers  qui  n'a  pu  parvenir  à  être  poëte,  des 
li'aces  de  mécontentement,  des  plaintes  sur  la  perte 
de  l'aHection  de  M.  de  Chateaubriand;  mais  la  ques- 
tion est  de  savoir  s'il  en  avait  été  véritablement  l'arni. 
Il  se  donnait  pour  tel,  comme  il  arrive  aux  hommes 
de  second  ordre  qui  veulent  se  l'attacher  à  ceux  du 
premier,  et  M.  de  Chateaubriand,  qui  l'estimait  per- 
sonnellement, le  laissait  faire  ;  mais  avec  le  temps  et 
la  séparation,  ces  liens  factices  se  relâchèrent,  et  il 
n'est  pas  étonnant  que  M.  de  Chateaubriand  eût  peu 
à  peu  oublié  cette  muse  provinciale  égarée  dans  les 
bureaux  de  l'université. 

Pour  ceux  même  qu'il  (Mevait  à  la  hauteur  de  son 
amitié,  il  était  exposé  à  de  cruels  mécomptes;  non 


218  M.    DE  CIIATEAUBRIAXD 

pas  que  ceux-ci  lui  fussent  ingrats,  il  les  avait  bien 
choisis  ;  mais  la  politique  et  les  tentations  de  la  for- 
tune les  entraînaient  l'un  après  l'autre  loin  du  sen- 
tier solitaire  où  l'indépendance  maintenait  Fauteur 
des  Martijrs.  C'est  ainsi  que  M.  de  Fontanes  lui 
échappa  pour  se  dévouer  cà  la  puissance  impériale, 
et  entrahia  dans  son  orbite  le  spirituel  et  excellent 
M.  Joubert,  qui,  devenu  conseiller  de  Funiversité, 
finissait  par  trouver  que  tout  allait  bien  dans  cette 
main  mise  du  despotisme  sur  les  consciences.  Plus 
tard,  M.  Bertin  l'aîné,  en  se  ralliant  contre  la  branche 
aînée  au  principe  de  la  révolution,  s'éloigna  encore 
de  son  vieux  compagnon  de  route.  M.  de  Chateau- 
briand, si  amer  pour  ses  rivaux  en  politique,  laisse 
voir  à  peine  qu'il  ait  souffert  de  ces  séparations 
d'avec  ses  amis  :  vivants  il  les  excuse,  morts  il  les 
relève  et  s'occupe  de  recommander  leur  mémoire 
aux  générations  nouvelles.  Sans  lui, sans  le  soin  qu'il 
prit  d'offrir  au  public  un  premier  choix  des  Pensées 
de  M.  Joubert,  il  est  probable  que  ce  moraliste  se- 
rait resté  à  i)eu  près  inconnu.  M.  Bertin  l'aîné  avait 
un  tact  littéraire  des  plus  sûrs,  et  M.  de  Chateaubriand 
s'est  toujours  bien  trouvé  de  ses  avis;  mais  qu'est-ce 
qui  ferait  soupçonner  ce  mérite  dans  le  vieux  rédac- 


ET  SES    MÉMOIRES.  249 

bnivdn  Journal  des  Débats,  si  son  ami  n'eût  pris  le 
soin  dé  le  proclamer?  Quant  à  ce  qu'il  dit  de  M.  de 
Fontanes,  qui  dans  ce  genre  lui  avait  rendu  encore 
(le  plus  grands  services,  qui,  bien  qu'allaché  à  des 
doctrines  si  difterenics  des  siennes,  comprit  sa  supé- 
rioi'ilé  et  travailla  à  la  déua^'er  de  ses  scories  sans 
rien  lui  faire  perdre  de  sa  trempe  originale,  où 
trouver  un  écrivain  qui  ait  exprimé  avec  un  senti- 
ment plus  vrai  l'heureuse  influence  qu'un  autre 
avait  exercée  sur  son  talent?  Ce  rapjxtrt  si  doux,  si 
honorable,  si  bien  équilibré,  de  Fontanes  et  de  Cha- 
teaubriand, rappelle  les  illustres  amitiés  des  gens  de 
lettres  pendant  le  siècle  de  Louis  XIV,  et.  laisse  clans 
la  boue  toutes  les  relations  fausses  et  tracassières  du 
xviii'  siècle. 

Il  en  est  de  même  de  l'attachement  qu'il  professa 
pour  quelques  femmes  distinguées,  et  c'est  ici  sur- 
tout que  l'équivoque,  propagée  par  ceux  auxquels 
il  faut  cà  tout  prix  un  Chateaubriand  coupable,  a  be- 
soin d'être  éclaircie.  Je  ne  choisirai  qu'un  exemple, 
parce  qu'il  s'agit  d'une  personne  inconnue  à  la  gé- 
nération présente,  et  à  l'occasion  de  laquelle  l'erreur 
est  par  conséquent  plus  facile.  Madame  de  Beaumont 
a  tenu  une  grande  place  dans  la  vie  de  M.  de  Cha- 


250  M.   DE  G  HAT  EAU  15  RI  AND 

teaiibriand.  S'étant  lié  avec  elle  à  son  retour  de 
l'émigration,  il  la  perdit  très-peu  de  temps  api'ès;  il 
eut  la  douleur  et  en  même  temps  la  consolation  de 
la  voir  mourir  presque  dans  ses  bras;  il  lui  rendit 
les  derniers  devoirs,  lui  fit  élever  un  monument  à 
Rome,  où  elle  était  morte,  et  voua  dès  lors  ta  sa  mé- 
moire un  culte  d'attachement  et  de  respect.  Il  a 
raconté  ses  rapports  d'amitié  avec  madame  de  Beau- 
mont;  il  a  laissé  voir  la  préférence  exaltée  qu'elle 
lui  témoignait  :  il  permet  de  croire  que  c'était  lui 
qii'iilo  ('lait  venue  retrouver  à  Rome,  pendant  qu'il 
('•tait  attaclié  à  la  l'gation  du  cardinal  Fesch,  et  il  se 
pare  avec  une  prédilection  marquée  de  cet  attache- 
ment aux  yeux  du  monde.  Trouvons-nous  ici  un  abus 
de  la  royauté  littéraire  dans  l'étalage  scandaleux 
d'une  liaison  coupable,  et,  nouveau  Louis  XIV,  le 
prince  des  écrivains  de  noire  teni})s  a-l-il  conçu  la 
folle  pensée  d'imposer  au  monde  ce  que,  dans  Tan- 
cienne  cour,  on  appelait  une  maîtresse  reconnue? 
Alors  il  y  aurait,  j'en  conviens,  une  profanation  de 
toutes  les  choses  saintes  qui  soulèverait  l'àme  et  qui 
imprimerait  une  véritable  dégradation  sur  le  carac- 
tère de  M.  de  Chateaubriand.  Il  ne  compromettrait 
pas  seulement  la  femme  qui  l'aurait  aimé,  il  ferait 


KT   SES   MÉMOIRES.  -251 

de  ses  amis  les  plus  respectables,  de  ses  proches,  do 
sa  sœur,  de  sa  femme,  les  complices  de  son  désordre. 
Qu'on  lise  dans  cet  esprit  le  tableau  qu'il  fait  de 
son  séjour  d'été  à  Savigny,  auprès  de  madame  de 
Beaumonl;  c'est  une  des  peintures  les  plus  fraîcbes 
et  les  plus  douces  cpic  renferme  cette  galerie  si  va- 
riée :  ('  Je  me  rappellerai  éternellement  quelques 
>)  soirées  passées  dans  co(  abri  de  l'amitié  :  nous 
•)  nous  réunissions,  au  i^elour  dr-  la  promenade, 
»  auprès  d'un  bassin  d'eau  vive,  placé  au  milieu  d'un 
'>  gazon  dans  le  potager  ;  madame  Joubert,  madame 
y  de  Beaumont  et  moi,  nous  nous  asseyions  sur  \m 
'•  banc;  le  fds  de  madame  Joubert  se  roulait  à  nos 
')  pieds  sur  la  pelouse  :  cet  enfanl  a  déjà  disparu; 
5)  deux  chiens  de  garde  el  une  clialte  se  jouaient 
»  autour  de  nous,  landis  qui'  des  pigeons  roucoulaient 
^^  sur  le  bord  du  toil.  Quel  boidieur  pourunliomme 
»  nouvellement  débarqué  de  Texil,  après  avoir  passé 
»  huit  ans  dans  un  abandon  profond,  excepté  quel- 
ii  ques  jours  promptement  écoulés!  C'était  ordinai- 
»  rement  dans  ces  soirées  que  mes  amis  me  faisaient 
;o  parler  de  mes  voyages;  je  n'ai  jamais  si  bien  peint 
))  ({u'alors  les  déserts  du  nouveau  monde.  La  nuit, 
»  quand  1rs  fenêtres  de  notre  salon  eliauipiMre  élaienl 


252  M.    DE    CHATKAUBr.lAND 

j>  ouvertes,  madame  do  Beaumoiil  remarquait  di- 
î  verses  constellations,  en  me  disant  que  je  me  rap- 
»  pellerais  un  jour  ({u'elle  m\\vait  appi"is  à  les  con- 
»  naître.  Depuis  que  je  l'ai  perdue,  non  loin  de  son 
»  tombeau  à  Home,  j'ai  plusieurs  fois,  du  milieu  d" 
»  la  campagne,  cherché  au  firmament  les  étoiles 
»  qu'elle  m'avait  nommées;.jc  les  ai  aperçues  bril- 
»  lant  au-dessus  des  montagnes  de  la  Sabine  ;  le  rayon 
y>  prolongé  de  ces  astres  venait  frapper  la  surface  du 
;)  Tibre.  Le  lieu  où  je  les  ai  vues  sur  les  bois  de  Sa- 
»  vigny,  et  les  lieux  où  je  les  revoyais,  la  mobilité  d  ' 
»  mes  destinées,  ce  signe  qu'une  femme  m'avait 
B  laissé  dans  le  ciel  pour  me  souvenir  d'elle,  tout 
»  cela  brisait  mon  ca?ur.  »  (T.  IV,  p.  o<).)  C'est  dans 
ce  cercle  qu'après  avoir  montré  madame  Joubert, 
M.  de  Chateaubriand  introduit  sa  femme,  séparée 
de  lui  aussitôt  après  son  mariage  par  les  tempêtes 
de  la  révolution,  et  qui  vint  se  réunii-  à  lui  dans  le 
cours  du  même  été;  puis  nous  voyons  apparaître  sa 
dernière  sœur,  Lucile,  devenue  la  comtesse  de  Caud, 
et  qui  se  prit  d'un  attachement  passionné  pour  ma- 
dame de  Beaurnonl.  Cette  société  formée  sous  de  si 
doux  auspices  se  rompit  bientôt.  Lucile,  dont  le  génie 
avait  de  l'analogie  avec  celui  de  son  frère,  mais  dont 


ET   SES  MÉMOIIIES  253 

le  caractère  singulier  loiiniait  })('ii  à  peu  à  la  l'olir', 
rej)rit  le  cours  d'une  vie  errante  et  inquiète;  M.  de 
Chateaubriand  partit  lui-même  pour  Rome,  et  ma- 
dame de  Deaumonl,  à  (jui  les  médecins  avaient  con- 
seillé l'air  du  Midi,  ne  laiila  pas  à  l'y  rejoindre. 
(Télail  une  lampe  à  demi  éleinle  (pii  jelail  ses  dei- 
iiièies  clartés  :  i»eu  de  joui's  aj»rès  son  ai'rivée,  il 
l'allul  songera  la  mor(,  cl  la  l'cligion  vint  consolei' 
SCS  derniers  instants. 

Songeons  ([u'il  s'agil  d'un  homme  (|ui  a  éci'it  le 
Génie  du  rlirisliani-stne ;  qu'un  jn'clic  intci'vienl  au 
nom  de  Dieu;  ([u'a}»rcs  avoir  rcrucilH  les  av(Mi\  de 
la  moiuanlc,  il  laisse  aupi'cs  (Telle  cet  auù  qui  l'a 
l'ail  appclci'  cl  (pii  sera  le  li'iiioiu  de  ses  dernières 
pensi'es.  Celle  l'eiume  (pii  e\|iirail,  et  doni  on  lui 
reproche  (Tavoii'  d(''eril  ragonie  avec  une  ei'uelle 
v(''rilf'',  avail  vu  sou  [)ère,  M.  de-  Monluioi'in,  el  tous 
ses  proches,  pih'ii'  sur  réchal'aud.  On  lit  sur  sa 
tombe,  à  lionie,  les  )taroles  du  proi)bètc  :  Et  itohiit 
consolai  i,  qida  non  su  ni.  (les  terribles  émotions 
avaient  en  elTet  abrégé  sa  vie;  ceux  qui  se  la  rappel- 
lent encore,  ou  qui  se  la  lappelaient  il  va  quelques 
années,  la  représentent  comme  .sans  beauté,  détruite 

et  d'une  clii'.iy.inlc  m;dmcui.  mai.-  aMc  une  phy- 

15         ' 


•loi  M.    nt   CllA]  EAl  lîKIAND 

sionomie  très-loiicliaiile  el  un  esprit  d'une  éton- 
nante supériorité.  Telle  lut  la  femme  au  sort  de  la- 
quelle tout  ce  que  Rome  renfermait  de  distingiK''  et 
de  respectable  prit  Tintérèt  le  plus  vif,  et  dont  les 
funérailles  furent,  en  quelque  sorte,  un  deuil  pu- 
l)lic.  Qu'on  lise  sans  prévention  tout  ce  récit  :  com- 
ment une  ànie  délicate  [)ourra-t-elle  consentir  à 
admettre  que  cello  au  tombeau  de  laquelle  M.  de 
Chateaubriand  a  vu  prier  Léon  XII,  ait  eu  à  expier 
autre  chose  que  rexcès  d'un  pur  attachement?. N'ou- 
blions pas  que  madame  de  Beaumont  avait  été  dans 
les  secrets  du  Génie  du  christianisme;  qu'à  Savi- 
pny  elle  copiait  les  passages  dont  l'auteur  avait  be- 
soin ;  souvenons-nous  aussi  que,  tout  en  convenant 
de  ses  faiblesses,  M.  de  Chateaubriand  a  prononcé 
ces  jîaroles  à  la  face  (]o>  linimnos  :  v  M'eût-il  été 
»  facile  d'abus(H'  d'une  illusion  i)assagère,  l'idée 
»  d'unr'  volupté  advenue  par  les  voies  chastes  de  la 
1)  religion  révoltait  ma  sincérité  :  être  aimé  à  tra- 
■■)  vers  le  Génie  du  christianisme,  aimé  pour  l'cx^- 
»  trême-onctioUj  pour  la  fête  des  morts!  je  n'aurais 
1)  jamais  été  ce  lionteux  Tartuffe.  »  (T.  IV,  p.  10.) 
Mais,  dit-on,  il  a  donné  la  mesure  de  la  séche- 
resse de  son  âme,  en  se  complaisant  à  décrirecomme 


ET   SES   MÉ  MU  IRES.  -255 

un  poëte  les  derniers  combats  de  son  amie  contre  la 
mort  :  nous  ne  croyons  pas  à  l'ostentation  de  sa 
douleur.  —  Ces  frivoles  reproches  méconnaissent  la 
NTaie  nature  de  M.  de  Chateaubriand  :  il  a  tait 
pour  cette  mort,  qui  l'avait  si  profondément  tou- 
ché, ce  qu'il  a  fait  pour  tout  ce  qui  le  frappait  vive- 
ment ;  il  a  rendu  ses  souvenirs  avec  une  lidélitc 
merveilleuse.  Il  sentait  bien,  d'ailleurs,  que  ma- 
dame de  Beaumont  ne  vivi-ait  que  par  lui,  et  l'on 
voit  la  consolation  qu'il  éprouvah  ta  lui  élever,  dans 
ses  écrits,  une  statue  immortelle,  pour  prix  de  l'af- 
fection  qu'elle  lui  avait  prodiguée,  de  cette  affection 
si  vraie,  si  entière,  si  précieuse  à  un  exilé,  qui, 
quelques  années  auparavant,  mourait  de  faim  dans 
un  grenier  de  Londres.  En  vérité,  c'est  un  malheur 
de  bien  dire  :  car,  alors,  les  juges  superficiels  ou 
prévenus  ne  voient  que  de  belles  phrases  dans  la 
supériorité  de  votre  langage,  et  c'est  pourquoi  il  en 
est  si  souvent,  pour  M.  de  Chateaubriand,  de  ses 
sentiments  comme  de  ses  observations  de  voyageur. 
On  y  croirait  plus  facilement  si  Ton  avait  pour  ga- 
rant de  son  exactitude  la  platitude  de  l'expression. 
Pour  que  les  gens  de  bonne  foi  reconnaissent  que 
le  souvenir  de  madame  de  Beaumont  était  resté  dans 


■25(1  M.    bL   CllAl  EALBUlA.Mt 

VAmr  do  M.  de  Clialcaubriand  robjol  d'un  cuile 
})ii'ux,  je  n'irai  pas  clierelier  ee  qu'il  dit  d'un  cyprès  j 
plant»' par  elle,  el  dont  il  allait  reconnaître  la  cime 
sur  If  IjcMiievard  du  Mont-l^irnasse.  Celte  prulonyu-  j 
lion  d  uni-  ii'Miie  ronianesqni'  m'  paraîli'ail  |)a6 
a>srz  si''ri('UM';  je  lue  sens  Jjien  plus  loui'ln.'  du  soin 
(|u"il  a  [iri>  de  lappelcr  ses  relations  avecunhoniUH' 
(pie  les  rares  visiteurs  de  son  Iiifinncric  reneon- 
tiaicntconstannnent  If  soir  à  son  loyer.  Cet  excellent 
lioniiue,  ([ui  s'appelait  M.  Lenioine,  t'hait  bien,  au 
jiiL;inii'iil  de  ceux  (pii  le  trouvaient  cIk.-z  M.  de  Cliu-^  ^ 
Icauliriaiid.  le  moins  divertissant  et  le  plus  ordinaire 
(piil  IVil  p(t>siiil('  di'  voir  ;  on  ne  s'expliquait  jjas  co)n- 
uii'iil  mi  LiiMiic  de  ci'llc  poili'-c  s'accommodail  d'mh' 
so(i('l(''  aussi  lerne,  el  nous  avons  Ihcii  pu,  alor>. 
connue  beaucoup  d'auti'cs,  expliquer  cell(3  pi'élV'- 
r(,'nce  par  le  i^oùt  que  nn^nlrent  trop  souvent  [<■> 
liommes  sujx'iieurs  pour  des  relations  subalternes. 
.l'avoue  (pTeii  lisanl  dans  les  Mniioircs  ce  qu'('lait 
M.  Liiuoine  jiour  l'anù  de  madame  de  Beaunionl,  je 
me  suis  reprociié  la  téuKJi'ilé  de  mon  premier  juge- 
ment. Parlant  de  ses  promenades  au  cimetière  du 
Sud,  M.  de  Chateaubriand  énumère  les  souvenirs 
qu'il  y  rencontre  ;  ^  Dan..-  c:[  c\'û  nouveau,  j  ai  dt,^à 


ET   SES  MÉMOIIIES  iôT 

))  d'iincicns  amis  :  M.  Lemoine  y  repose.  Secrétaire 
»  deM.  de  Montmoiiii,  il  iiTavail  été  légué  par  ma- 
»  dame  de  BeaiimoiU  :  il  iifap[)orlail  presque  tous  les 
)>  soirs,  quand  j'étais  à  Paris,  la  simple  conversation 
;•  qui  me  plait  tant  quand  elle  s'unit  à  la  bonté  du 
■>  cœur  et  à  la  sûreté  du  caractère.  Mon  esprit  fatigui'' 
■'  et  malade  se  délasse  avec  un  esprit  sain  et  re- 
'^  posé.  >)  (T.  X,  p.  804.)  Qui,  connaissant  le  motif, 
ne  serait  pas  touché  de  la  petite  exagération  de  cette 
oraison  funèlti-e? 

J'ai  in.«;isté  sur  la  liaison  de  .M.  de  Chateaubriand 
avec  madame  dcBeaumont,  parce  que  la  fausseté  de 
la  position  des  deux  personnages,  à  une  époque  où 
l'ordre  moral  commençait  à  peine  à  se  rétablir  dans 
la  société,  aurait  pu  tromper  les  lecteurs  qui 
n'auraient  lu  que  superficiellement  les  Mômoiref< 
iV outre-tombe  ;  en  tout  cas,  ces  explicaiidiis  ne  soni 
indignes  ni  de  M.  de  (Ihateauluiand,  ni  de  son 
amie;  mais  je  rougirais  d'i'lendiv  l'apologie  à  des 
circonstances  douloureuses  r[ui  peuvenl  /'loimer 
après  la  lecture  des  Mémoires,  où  li^  respect  et  \o 
chagrin  retiennent  la  plume  de  l'éciivain  e!  abrè- 
gent ses  développemenls.  Il  sullil  de  bre  ce  que 
M.   de  Chateaubriand  a  cité  des  jet! res  de  Lucilc 


258  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

pour  rejeter  loin  de  soi  toute  supposition  qui  por- 
terait atteinte  à  l'angélique  pureté  de  cette  sœur. 
Il  arrive  au  sentiment  fraternel,  comme  à  toutes  les 
affections  légitimes,  de  prendre  dans  certaines  per- 
sonnes une  tournure  romanesque  qui  fait  le  malheur 
de  la  vie  :  c'est  ce  qu'on  voit  dans  les  lettres  de 
Lucile,  où  riiumeur  noire  qui  la  dominait  empoi- 
sonne  ses  relations  avec  le  compagnon  de  son  en- 
fance. Si  M.  de  Chateaubriand  était  moins  discret, 
on  sentirait  mieux  à  quel  point  la  folie  de  Lucile 
était  congénitale  et  invétérée,  et  le  secret  fort  triste 
et  fort  naturel  du  malheur  qui  la  poursuivait  em- 
pêcherait la  pensée  de  s'égarer  dans  des  suppositions 
cent  fois  plus  tristes.  La  conception  de  René  est 
étrange  et  pénible  ;  mais  René  avait  paru  du  vivant 
de  madame  de  Caud,  et  si  cette  femme,  d'une  piété 
parfaite,  y  eût  reconnu  le  plus  imperceptible  reflet 
de  ses  sentiments  ou  de  ceux  de  son  frère,  elle 
aurait  méprisé  ce  frère  pour  lequel  son  admira- 
tion et  sa  confiance  s'expriment  en  termes  si  tou- 
chants. 

Ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici  montre  dans  M.  de 
Chateaubriand  une  exquise  délicatesse  de  sentiments, 
un  désintéressement  à  toute  épreuve,  une  constance 


I 


ET   I^ES   MÉMOIRES.  -2r,î) 

el  une  rectitude  remarquables  dans  le  commerce  de 
ramitié.  A  ces  vertus  j'en  joindrais  volontiers  une 
quatrième,  le  travail.  On  ne  réfléchit  pas  assez  sou- 
vent que  la  vertu  du  travail  est  un  des  aspects  les  plus 
importants  de  la  probité.  C'est  le  ressori  de  l'àme,  qui, 
loin  de  se  laisser  abattre  sous  les  obstacles,  lutte  avec 
une  énergie  sans  cesse  renouvelée  contre  la  tendance 
de  noire  nature  à  se  relâcher  et  à  faiblir.  La  paresse 
à  son  tour,  la  paresse  signalée  comme  un  péché  ca- 
pital, est  cette  pusillanimité  chronique  que  les  théo- 
logiens scolastiques  appelaient  acediu,  et  que  nous 
retrouvons  désignée  sous  le  même  nom  dans  V  En  fer 
du  Dante.  Il  va  des  acediosi  clans  toutes  les  carrières 
de  la  vie,  et  particulièrement  parmi  les  gens  de 
lettres.  C'est  ce  qui  produit    le  charlatanis;.ie  et 
cause  ordinairement  la  décadence  des  littératures  ; 
l'insolence  avec  laquelle  certains  écrivains  abusent 
de  leur  ronom  poiu*  jeter  au  pul)lic  des  ouvrages  à 
peine  ébaurlK's,   ou  même  les   produits   d'autres 
plumes  engagées  à  leiir  service,  est  une  des  formes 
les  plus  notables  de  Vacedia  :  M.  de  Chateaubriand 
n'a  jamais  rien  eu  de  semblable  à  se  reprocher.  Il 
fait  remarquer  lui-même  que  son  opiniâtreté  à  lou- 
vrage  était  extrême  :  «  Dans  ma  jeunesse,  dit-il, 


260'  M.    DK    f.HATKArr.ni  AND 

"  j'ai  souvent  ('■crit  douze  et  ({uinzc  heures  sans 
1)  quitter  la  lahlc  oii  j'étais  assis,  raturant  et  reconi- 
)^  posant  dix  l'ui>  la  môme  page.  L'âge  ne  m'a  rien 
)■)  fait  perdre  de  eelte  faeulté  d'application.  Aujour- 
))  d'hui,  mes  correspondances  diplomatiques,  qui 
»  n'interrompent  point  mes  compositions  lilté- 
>>  raires,  sont  entièrement  de  ma  main.  »  (T.  III,  p. 
233.)  Ces  révélations  n'ont  rien  d'exagéré.  M.  deCha- 
le;ni]iri;ni(l  ;iv;iil  de-  li.iliiliidcs  méthodiques  qui 
rontrasiaient  avec  l'i(|('c  ((iTon  se  fait  d'ordinaire 
des  l'iitraîuements  de  son  imagination  :  rhaque 
matin  il  se  remettait  à  l'ouvrage  avec  la  ponctualité 
et  racharnement  diiu  hon  ouvrier;  jamais  il  n'a 
rien  présenté  au  puldic  qu'il  neùl  travaillé,  revu, 
corrigé  avec  une  persévérance  merveilleuse.  C'était 
pn'>(jiir  1111  iiialheur,  je  fui  déjà  dit,  (ju'iin  manu- 
scrit restai  liinL;li'iii|)s  entre  ses  rnains;  car.  à  force 
de  chercher  le  mieux,  il  elTacait  (]r<  lieautés réelles, 
surtout  avec  cette  dis[i(>sition  singulière  qui  l'empê- 
cliait  d'avoir  conliance  dans  rien  de  ce  qu'il  eût 
écrit.  Ses  préfaces,  ses  avant-propos,  ses  moindres 
notes  le  montrent  tout  entier.  Jamais  il  n'aurait 
souffert  que  personne  écrivit  une  ligne  pour  lui. 
Ce  respect  de   soi-même  et  du  puhlic  est  devenu 


ET   SP:S  mémoires.  :>P.i 

assez  rare  pom- qu'on  en  lasse  un  des niéiiles  essen- 
tiels de  M.  de  Chateaubriand. 

Une  chose  encore  qu'il  faut  toujours  relever  dans 
les  hommes  qui,  par  leur  position,  leurs  talents 
ou  leurs  charges,  ont  pu  inlïuer  sur  le  sort  de  Icnrs 
semblables,  c'est  cet  éloignemenl  de  toute  oflense, 
ci^tte  compassion  des  faibles  qui  lui  ont  attire  tant 
de  bénédictions  de  la  part  des  désliérités  de  ce 
monde.  Toutes  les  fois  qu'il  parle  de  lui,  soit  en  bien, 
soit  en  mal  (et  nous  verrons  qu'il  ne  s'épargne 
guère),  on  est  frappé  de  la  justesse  des  expressions 
que  lui  dicte  sa  conscience.  «  Et  moi  aussi,  tel  que 
»  les  puissantes  urnes  desfleuves,  j'ai  répandu  lepetit 
»  cours  de  ma  vie,  tantôt  d'un  côté  de  la  montagne, 
»  tantôt  de  l'autre;  capricieux  dans  mes  erreurs, 
)^  jamais  malfaisanl.  »  (T.  II,  p.  ^70.)  C'estlasliicle 
vérilé.  A  côté  de  ces  haines  presque  loujours  gV'iié- 
reuscs  qu'il  concevait  contre  ceux  dans  lesquels  il 
avait  cru  reconnaître  un  obstacle  au  })ien,  et  qui  ne 
se  sont  jamais  plus  vivement  prononcées  que  contre 
le  représentant  le  plus  célèbre,  dans  notre  siècle,  de 
la  politique  des  intérêts,  le  prince  de  Talleyrand,  il 
avait  ime  douceiu"  habituelle  qui  aurait  été  la  plus 

charmante  des  qualités  si  ell(>  n'av;iil  été  accompa- 

15. 


202  M.    DE   CHATEAUBRIAND 

gnée  d'une  assez  forte  dose  d'indifférence;  avec  une 
bonté  rare  il  manquait  de  sensibilité.  Mais  ici  je 
m'aperçois  que  j'entre  dans  les  aspects  défavorables 
du  caractère,  et,  avant  de  m'y  engager,  j'ai  besoin 
d'opposer  à  ceux  qui  ne  voient  en  lui  qu'une  vanité 
sans  bornes,  une  soif  de  bruit  que  rien  n'aurait  pu 
satisfaire,  une  de  ces  pbrases-portraits  dans  lesquelles 
il  se  découvre  si  nettement  :  «  Ce  que  j'aurais  aimé, 
j>  avant  tout,  eût  été  une  vie  glorieuse  par  un  ré- 
f>  sultat  éclatant,  et  obscure  par  la  destinée.  »  (T.  IV, 
p.  135.)  Et  en  effet,  la  lutte  de  tous  les  instants  lui 
était  antipathique  :  il  ne  changeait  de  place  que  pour 
échapper  à  ce  que  les  événements  avaient  fait  de 
lui  ;  c'était,  par-dessus  tout,  un  homme  d'habitudes 
régulières;  il  y  trouvait  le  seul  remède  à  une  amer- 
tume qu'il  portait  au  fond  de  l'âme  comme  un  mal 
héréditaire;  et  si  la  Providence,  qui  le  destinait  à 
un  rôle  si  élevé,  eût  voulu  qu'après  une  grande  chose 
accomplie,  tel  qu'aurait  été  le  passage  au  nord-ouest 
de  l'Amérique,  que,  dans  sa  jeunesse,  il  ambitionnait 
de  découvrir,  il  coulât  une  vie  obscure  et  fortunée 
auprès  d'une  femme  d'un  caractère  calme  et  doux, 
dans  le  fond  d'un  comté  de  l'Angleterre,  il  se  serait 
peut-être  ennuyé  beaucoup  (car  l'ennui  le  poursui- 


ET  SRS   MftMOlP,  RS,  iC?, 

vait  partout,  même  dans  le  repos),  mais  à  coup  sùi- 
il  eût  joui  do  loul  le  bonheur  compatible  avec  sa  na- 
ture. 

J'aborde  enfui  le  secret  le  plus  triste  de  ce  carac- 
tère exceptionnel,  et  en  le  faisant,  j'ai  besoin  d'écar- 
ter le  prétexte  sous  lequel  des  gens  d'un  caraclère 
loul  différent  ont  trouvé  moyen  de  se  gâter,  en 
singeant  ces  abîmes  de  l'àme  don!  il  a  trop  parlé,  et 
oîi  tout  s'aigrit  comme  dans  le  fond  d'un  vase  mal 
préparé.  M.  do  Chateaubriand  avait  hérité  de  la 
roideur  paternelle  et  des  souffrances  comprimées  de 
sa  pieuse  mère  une  maladie  morale  qui  fut  nourrie 
par  l'isolement  dans  lequel  on  laissa  s'écouler  les 
années  de  sa  jeunesse.  Sous  ce  rapport,  on  remar- 
que une  frappante  analogie  entre  lui  et  sa  sœur 
Lucile,  si  ce  n'est  que  par  la  force  de  son  tempéra- 
ment et  l'aclivilé  de  sa  vie  il  avait  do  bonne  heure 
échappé  aux  consé'quonces  extrêmes  do  cette  fâcheuse 
disposition.  Que  les  prodiu'tsdo  son  imagination  se 
soient  imprégnés  de  celle  mélancolie  (à  prendre  ce 
nom  dans  sa  véritable  acception  de  bile  noire),  c'est 
un  point  qu'on  ne  saurait  mettre  en  doute  :  mais  il 
ne  s'ensuit  pas  fpi'il  faille  être  mélancolif{ue  pour 
trouver  la  pO('sio,  cl  certes  ce  n'était  pas  un  mélan- 


261  M.    r>K    niATEAmni  AND 

colique  que  le  plus  yrand  poëtc  du  monde,  ce  clianiro 
avenjile,  dans  lequel  s'était  reflétée,  comme  dans 
M.  de  Chateaubriand,  l'image  vraie  de  toutes  choses. 
Je  dirai  plus,  si  sa  mélancolie  eût  été  moindre,  il  se 
serait  montré  plus  sensible  dans  ses  écrits  comme 
dans  sa  vie  :  car  riumieur  noire  pousse  à  Tégoïsme. 
Nous  nous  sommes  habitués  à  le  voir,  en  termes 
admirables,  mais  sans  masque,  peindre  les  disposi- 
tions de  son  àme  :  après  avoir  résumé  par  quelques 
mots  frappants  ses  bonnes  qualités,  il  va  nous  ré- 
véler les  malheurs  de  sa  nature.  «  La  faute  en  est  à 
»  mon  organisalioii,  dit-il  quelque  part  :  je  ne  sais 
i)  profiter  d'aucune  fortune  :  je  ne  m'intéresse  à 
i>  quoi  que  cr  soit  qui  intéresse  les  autres.  Hors  en 
»  religion,  je  n'ai  nucune  croyance.  Pasteur  ou  roi, 
^)  qu"aurais-je  lait  de  mon  sceptre  ou  de  ma  hou- 
>)  lelte?  Je  me  serais  également  fatigué  de  la  gloire 
»  et  du  génie,  du  travail  et  du  loisir,  de  la  prospérité 
»  et  de  l'infortune.  Tout  me  lasse  :  je  remorque 
»  avec  peine  mon  ennui  avec  mes  jours,  et  je  vai.'v 
»  partout  baillant  ma  vie.  (T.  II,  p.'  279.)  —  Je  me 
»  reconnais  effrontément  l'aptitude  aux  choses  po- 
»  silives,  sans  nie  faire  la  moindre  illusion  sur  l'oh- 
»  stade  qui  s'oppose  en  moi  à  ma  ré'ussile  complète. 


ET   SES   MEMOinES.  26n 

»  Cet  obstacle  ne  vient  pas  de  la  muse;  il  naît  de 
h  mon  indifférence  de  tout.  Avec  ce  défaut,  il  est  im- 
jd  possible  d'arriver  à  rien  d'achevé  dans  la  vie  pra- 
»  tique.  (T.  IX,  p.  90.)  —  J'allai  faire  ma  cour  au 
>)  roi  à  Saint-Cloud  :  il  me  demanda  quand  je  retour- 
»  nais  à  Rome.  Il  était  persuadé  que  j'avais  \m  hem 
»  cœur  et  une  mauvaise  tête.  Le  fait  est  que  j'étais 
»  précisément  l'inverse  de  ce  que  Charles  X  pensait 
»  de  moi  :  j'avais  une  tête  très-froide  en  soi,  bonne 
»  tête,  et  le  cœur  cahin-caha  pour  les  trois  quarts  et 
»  demi  du  genre  humain.  »  (T.  IX,  p.  126.) 

C'est  cette  disposition  malheureuse  qui  le  guidait 
dans  ses  rapports  avec  les  femmes,  et  qui  le  portait 
à  tourmenter  les  personnes  qui  prenaient  à  lui  un 
intérêt  passionné;  il  avait  trouvé  les  premières  et 
les  plus  douces  consolations  auprès  de  sa  mère  ;  il 
avait  eu  dans  sa  sœur  Lucile  une  confidente  exaU(''e  ; 
plus  tard  madame  de  Beaumont  lui  subordonna 
toutes  ses  pensées,  et  c'est  ainsi  qu'il  rontracla 
l'habitude  de  corriger  l'ennui  par  la  domination. 
Une  fois  sur  cette  pente,  il  arrivait  à  des  duretés  dé- 
solantes envers  les  personnes  dont  il  s'était  lait  ai- 
mer, duretés  dont  il  ne  se  repentait  que  quand  il  n'en 
était  plus  temps,  «  Depuis  que  j'ai  iicidii  celle  pcr- 


2C0  M.    DE    GHATEArP.RIAND 

»  sonne  si  généreus(3  >■>,  dit-il  en  parlant  de  madame 
la  duchesse  de  Duras,  autre  amie  d'un  dévouement 
sans  bornes  pour  lui,  «  cette  personne  d'une  âme  si 
»  noble,  d'un  esprit  qui  réunissait  quelque  chose 
»  de  la  force  de  la  pensée  de  madame  de  Staël  à  la 
»  grâce  du  talent  de  madame  de  la  Fayette,  je  n'ai 
»  cessé,  en  Ui'pleurant,  de  me  reprocher  les  inéga- 
»  lités  dont  j'ai  pu  affliger  quelquefois  des  cœur.^ 
»  qui  m'étaient  dévoués.  Veillons  bien  sur  notre  ca- 
»  ractère!  Songeons  que  nous  pouvons,  avec  un  atla- 
»  chement  profond,  n'en  pas  moins  empoisonner  des 
>)  jours  que  nous  rachèterions  au  prix  de  tout  notre 
»  sang.  Ow''^iid  nos  amis  sont  descendus  dans  la 
»  tombe,  quel  moyen  avons-nous  de  réparer  nos 
»  torts?  Nos  inutiles  regrets,  nos  vains  repentirs 
»  sont-ils  un  rcinède  aux  peines  que  nous  leur  avons 
»  faites?  Ils  auraient  mieux  aimé  de  nous  un  sourire 
»  pendant  leur  vie  que  toutes  nos  larmes  après 
»  leur  mort.  »  (T.  VI,  p.  39.5.)  Il  avait,  en  effet,  des 
tristesses  qui  dégénéraient  en  morne  silence  et 
dont  il  avait  le  tort  de  se  servir  comme  d'un 
moven  de  conserver  son  empire.  Cependant,  en  se 
rappelant  une  lîuite  qu'il  attribue  à  sa  taciturnité, 
il  entre  plus  avant  dans  son  propre  caractère,  et  ja- 


ET  SES  MÉMOIRES,  2G7 

mais  miroir,  selon  nous,  n'aura  mieux  reflété  la 
réalité  des  objets  :  «  En  aucun  temps  il  ne  m'a  été 
»  possible  de  surmonter  cette  espèce  de  retenue 
»  et  de  solitude  intérieure  qui  m'empêche  de  causer 
D  de  ce  qui  me  touche.  Personne  ne  saurait  affir- 
»  mer,  sans  mentir,  que  j'aie  raconté  ce  que  la  plu- 
»  part  des  gens  racontent  dans  un  moment  de  peine, 
»  de  plaisir  ou  de  vanité.  Un  nom,  une  confession 
))  de  quelque  gravité  ne  sort  point  ou  ne  sort  que 
»  rarement  de  ma  bouche.  Je  n'entretiens  jamais  les 
»  passants  de  mes  intérêts,  de  mes  desseins,  de  mes 
»  travaux,  de  mes  idées,  de  mes  attachements,  de 
»  mes  joies,  de  mes  chagrins,  persuadé  de  l'ennui 
»  profond  que  l'on  cause  aux  autres  en  leur  parlant 
A»  de  soi.  Sincère  et  véridique,  je  manque  d'ouver- 
»  turc  de  cœur  :  mon  Ame  tend  incessamment  à  se 
j»  fermer:  je  ne  dis  point  une  chose  entière,  et  je 
»  n'ai  laissé  passer  ma  vie  complète  que  dans  ces 
»  Mémoires.  Si  j'essaye  de  commencer  un  récit,  sou- 
»  dain  l'idée  de  sa  longueur  m'épouvante;  au  bout 
»  de  quatre  paroles,  le  son  de  ma  voix  me  de- 
»  vient  jinsupportable  et  je  me  tais.  Comme  je  ne 
»  crois  à  rien,  excepté  en  religion,  je  me  défie  de 
■»  tout  :  la  malveillance  et  le  dénigrement  sont  les 


2ôS  M.    I)K    CHATEAinniANn 

»  deux  cai-adères  de  l'espiil  français;  la  jiioqueiie 
)•)  et  la  calomnie,  le  résultat  certain  d'une  confi- 
.!>  denoe. 

»  Mais  qii'ai-je  gagné  à  ma  nature  réservée?  d'être 
;)  devenu,  parce  que  j'étais  impénétrable,  un  je 
;)  ne  sais  quoi  de  l;intaisie  qui  n'a  aucun  rapport 
»  avec  la  réalité.  Mes  amis  mêmes  se  trompent  sur 
>)  moi,  en  croyant  me  faire  mieux  connaître  et  en 
»  m'embellissant  des  illusions  de  leur  attachement. 
»  Toutes  les  médiocritésd'antichambre,  de  bureaux, 
»  de  gazettes,  de  cafés,  m'ont  supposé  de  l'ambition, 
»  et  je  n'en  ai  aucune.  Froid  et  sec  en  matière 
))  usjielle,  je  n'ai  rien  de  rentiiousiastc  et  du  senti- 
i>  mental  :  ma  perception  distincte  et  rapide  tra- 
»  verse  vite  le  fait  et  l'homme,  et  les  dépouille  de 
»  toute  importance.  Loin  de  m'entraîner,  d'idéaliser 
»  les  vérités  applicables,  mon  imagination  ravale  les 
»  plus  hauts  événements,  me  déjoue  moi-même;  le 
»  côté  petit  et -ridicule  des  objets  m'apparaît  tout 
»  d'abord;  de  grands  génies  et  de  grandes  choses, 
»  il  n'en  existe  guère  à  mes  yeux.  Poli,  laudatif,  ad- 
»  miratif  pour  les  suffisances  qui  se  proclament  in- 
i)  telligences  supérieures,  mon  mépris  caché  rit  et 
»  place  sur  tous  ces  visages  enfumés  d'encens  des 


ET  SES   MEMOIRES.  :269 

»  masques  de  Callot.  En  politique,  la  chaleur  de  mes 
»  opinions  n'a  jamais  excédé  la  longueur  de  mon 
»  discours  ou  (h  ma  brochure.  Dans  Texistence  in- 
î  térieure  eL  théorique,  je  suis  l'homme  de  tous  les 
»  soniies;  dans  l'existence  extérieure  et  "pratique, 
»  l'homme  des  réalités.  Avenluieux  et  ordonn(', 
»  passionné  et  méthodique,  il  n'y  a  jamais  eu  d'être 
»  à  la  fois  plus  chimérique  el  plus  jiosililque  moi, 
»  de  plus  ardent  et  de  plus  gla((';  androgvne  bi- 
•)  zarre,  pétri  des  songes  diveis  do  ma  mère  et  de 
»  mon  péie. 

»  Les  portraits  qu'on  a  laits  de  moi,  hors  de  toute 
>  ressemblance,  sont  principalement  dus  à  In  réti- 
-  cence  de  mes  paroles.  La  foulo  esl  trop  légère, 
^  trop  inattentive  pour  se  donner  lo  temps,  lors- 
»  qu'elle  n'est  pas  aveilic,  de  voii'  les  individus  tels 
»  qu'ils  sont.  Quand,  par  hasard,  j'ai  essayé  de  re- 
»  dresser  quelques-uns  de  co<  laux  jugements  dans 
y>  mes  préfaces,  on  ne  nf.i  pas  ciu.  En  dernier  ré- 
)->  sultal,  tout  m'f'lan!  i''gal,  je  n'insistais  pas;  un 
»  comme  vo^is  ro^uhez  m'a  toujours  débarrassé  de 
))  l'ennui  de  persuadi'r  personne  ou  de  chercher  à 
j>  établir  ime  vérité  :  je  rentre  d;ms  mon  for  inté- 
f>  rieur,  comme  un  lièvre  dans  son  gite;  là,  je  me 


270  M.    DE    C.HATEAUlîni.VMi 

»  mets  à  contempler  la  feuille  qui  remue  ou  le  brin 
»  d'herbe  qui  s'incline. 

»  Je  ne  me  fais  pas  une  vertu  de  ma  cii'conspection 
»  invincible  autant  qu'involontaire  :  si  elle  n'est  pas 
»  une  ftuisseté,  elle  en  a  l'apparence;  elle  n'est  pas 
»  en  harmonie  avec  des  natures  plus  heureuses,  plus 
»  aimables,  plus  faciles,  plus  naïves,  plus  abon^ 
»  dantes,  plus  communicatives  que  la  mienne.  » 
(T.  III,  p.  lr>I  et  suiv.) 

Ecce  homo  :  voilà  l'homme!  Est-ce  le  chrétien? 
Oui,  car  il  a  appris  à  se  connaître;  non,  car  il  n'a 
pas  fait  l'effort  suffisant  pour  triompher  de  son  mau- 
vais penchant.  Quelquefois  il  est  implacable  comme 
un  païen  :  «  M,  deVillèle,  que  j'aimais  sincèrement, 
»  cordialement,  a  non-seulement  manqué  aux  de- 
»  voirs  de  l'amitié,  aux  marques  publiques  d'atta- 
»  chement  que  je  lui  ai  données,  aux  sacrifices  que 
»  j'avais  faits  pour  lui,  mais  encore  aux  plus  simples 
»  procédés.  Le  roi  n'avait  plus  besoin  de  mes  ser- 
»  vices  ;  rien  de  plus  naturel  que  de  in'éloigner  de 
»  ses  conseils;  mais  la  manière  est  tout  pour  un 
j)  galant  homme,  et  comme  je  n'avais  pas  volé  la 
y>  montre  du  roi  sur  sa  cheminée,  je  ne  devais  pas 
>)  être  chassé  comme  je  l'ai  été...  J'ai  été  ami  sin- 


ET   SES   MÉMOIRES,  271 

D  cère,  je  resterai  ennemi  irréconciliable.  Je  suis 
j)  malheureusement  né  :  les  blessures  que  Ton  me 
»  fait  ne  se  ferment  jamais.  »  (T.  VIII,  p.  47.)  Voilà 
ce  qu'il  disait  dans  une  lettre  à  M.  de  Montlosier; 
et  plus  tard,  en  s'adressant  au  roi  Charles  X  :  «  Les 
»  ministres  sont  mes  ennemis  :  je  suis  le  leur;  je 
>  leur  pardonne  comme  chrétien  :  mais  je  ne  leur 
»  pardonnerai  jamais  comme  homme.  »  (T,  VII, 
p.  77.)  Les  préjugés  du  monde  le  dominent;  l'or- 
gueil est  le  plus  fort  :  s'il  ne  se  complaît  pas  dans  son 
endurcissement,  il  ne  se  croit  pas  du  moins  la  force 
d'en  sortir  ;  «  Il  serait  mieux  d'être  plus  humble, 
»  plus  prosterné,  plus  chrétien.  Malheureusement 
»  je  suis  sujet  à  faillir;  je  n'ai  point  la  perfection 
»  évangélique;  si  un  homme  me  donnait  un  souf- 
»  flet,  je  ne  tendrais  pas  l'autre  joue.  >)  (T.  VIII, 
p.  99.)  Après  voir  recueilli  ces  tristes  paroles,  on  ne 
s'étonne  plus  que  ceux  qui  renient  l'Évangile  récla- 
ment comme  un  des  leurs  l'auteur  du  Génie  du  chris- 
tianisme. On  dirait  de  ces  esprits  de  l'abîme  qui, 
dans  les  compositions  du  moyen  âge,  attendent  les 
âmes  au  passage,  et  se  flattent  d'avance,  à  la  vue  de 
certaines  taches,  de  pouvoir  emporter  leur  proie  : 
mais  de  l'autre  côté  est  l'ange  qui  dispute  à  Satan 


îli     M.    DE    CHATEAUBUFAND  ET  SES    MÉMOIRES. 

sa  conquête;  et  la  sentence  du  juge  ne  se  fonde  pas 
toujoui'S  sur  les  griefs  de  l'accusateur.  Il  nous  reste 
une  (''nignie  pénible  :  nous  ne  pouvons  la  résoudi-e 
qu'en  étudiant  dans  M.  de  Chateaubriand  rhoinrm^ 
religieux. 


IV 


L  HOMME    RELIGIEUX 


En  abuidant  la  piu lie  lu  plus  dilïicile  de  ina  lâche, 
.j<'  eommence  par  éeartei',  ou  du  moins  par  allénuei' 
un  leproche  qui  n\a  pas  plus  manqué  au  dernier 
ouvra^ie  de  M.  de  Chaleaubriand  qu'à  ses  prodiic- 
li(»ij>  li's  plus  (•('iL'biTs.  (In  x'  r;i|i|)r||c  ((iir,  ]i)\<  (!■• 
I  appai'ilion  du  (îf'iiic  du  rltrislidiiisiiii',  ce  livre,  <|ni 
devail  seconder  d'iim.'  maiiièii.'  si  cllicace  le  lélablis- 
semenl  des  aulels,  avail  renconln''  dans  le  rlei-^V- 
des  juges  exlrèmement  sévères  :  il  en  lui  de  même 
))Oni"  les  Marli/rs.  Les  procédés  de  Tauleui'  el  la 
liberli'  de  Ions  et  de  lableanx  qu'il  conservail  daii> 
l'ap])récialion  des  véril''s  de  la  relitiioii  el  dan:;  la 
peinlure  de  sesbeauléb,  cau^aienl  du  liouble  et  de 
rinquiéiude  ;  on  n'avait  jamais  leneontié  un  apolo- 
giste de  celle  sorte,  elquelquei-un.,  par  de.-  couoi- 


■274  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

déralions  rigides,  étaient  prêts  ù  le  rejeter  parmi 
les  adversaires.  Il  fallut  la  grandeur  du  succès,  la  pro- 
fondeur de  l'impression,  l'évidence  des  avantages  que 
la  religion  en  retirait,  pour  faire  taire  les  scrupules. 
Que  xM.  de  Chateaubriand  les  réveille  encore  une 
lois  ou  qu'ils  soient  excités  par  d'autres  circon- 
stances, toujours  est-il  que  la  piété  des  Français 
revient  avec  peine  des  habitudes  ({u'elle  a  prises 
sous  l'inllucnce,  ouverte  et  lalenlc,  du  jansénisme. 
Cette  inlluence  de  cent  cinquante  ans  a  été  si 
forte,  elle  a  trouvé  un  aliment  si  docile  dans  la  tour- 
nure logique  de  notre  caractère  national,  qu'on  peut 
voir  à  chaque  instant  les  honmies  qui  se  croient  les 
mieux  revenus  à  la  doctrine  romaine  tomber  dans 
des  exagérations  que  le  bon  sens  du  reste  de  rÉgUsc 
catholique  a  toujours  soigneusement  rejetées.  On 
poursuit  ce  qu'on  appelle  le  paganisme  avec  le 
même  zèle  que  les  sectaires  du  xvii'  siècle  dé- 
ployaient conire  la  corruption  de  notre  nature  dé- 
chue ;  on  condamne  al)solument  les  choses  à  cause 
de  l'abus  qu'on  peut  en  faire,  et  on  se  laisse  aller 
ainsi,  sans  s'en  douter,  sur  la  pente  de  ceux  qui, 
dans  les  premiers  temps  de  l'Eglise,  mutilaient  le 
corps  afin  de  lui  ôter  les  occasions    de  pécher. 


ET   SES   MÉMOIKES.  -273 

Parce  que,  dans  le  domaine  des  ails  et  du  goût, 
l'esprit  humain  a  conservé  Tempreinle  et  gardé 
l'héritage  des  temps  où  l'on  avait  fait  de  l'imita- 
tion embellie  de  la  nature  un  enchantement  univer- 
sel, ce  que  l'aspect  extérieur  de  la  société  moderne 
a  conservé  ou  repris  de  cette  physionomie  an- 
tique devient  l'objet  d'anathèmes  extravagants;  on 
prête  au  spectacle  de  certaines  choses  et  à  l'elTet 
de  certaines  habitudes  une  importance  et  une  elTi- 
cacilé  qu'elles  n'ont  pas.  Rome,  avec  la  splendeur 
de  ses  souvenirs  et  la  richesse  attrayante  de  ses 
musées,  mériterait,  à  ce  compte,  d'être  traitée 
comme  le  faisaient  les  protestants  quand  ils  ne 
voyaient  dans  les  beautés  dont  elle  brille  que  des 
ornements  de  la  prostituée  de  Babylone. 

Quand  bien  même  on  retrancherait  des  Mémoires 
d'outre-tombe  quelques  pages  et  surtout  ({uelques 
citations  qui  n'auraient  jamais  th\  y  trouver  place, 
l'ouvrage  n'en  continuerait  pas  moins  d'inquiéter 
et  d'irriter  les  successeurs  de  ceux  (pii  traitaient  de 
profanation  une  grande  partie  des  beautés  du  Gé- 
nie du  christianisme  et  des  Martyrs.  On  donnerait 
volontiers  aux  Mémoires  d'outre-tombe  le  titre  d'une 
des  pièces  de  Shakespeare,  Comedy  of  errors.  Du 


276  M.    DE    CHATEAUBr.lAM) 

moment  qu'un  peintre,  j'allais  dire,  pour  me  servir 
d'une  expression  i'avorite  de  David,  un  imagier 
eonnnc  M.  de  Chateaubriand,  avait  entrej)i'is  de 
! aiouli'r  sa  vie,  il  lui  aurait  été  impossii)le  d'e-nr- 
pèrlier  une  \ariété  inlinie  de  i'ormes  et  de  couleurs 
de  se  }troduire  sous  sa  plume.  On  n'est  pas  impu- 
nément lin  altiste,  et  celui  qui  joui!  des  l)eauli'>  de 
Tail  pour  elles-méiui's  trouve  une  source  d'in-  . 
struetion  plus  solide  qu\)n  ne  ]>ense  là  où  la  plii})art  j 
Ai'>  hommes  diraient  volontiers,  comme  le  marqui.> 
de  Ximenès  au  rossiunol  :  Tchiiras-Ui,  viUiine  bête! 
Laissons  donc  de  c(jté  ceux  qui,  par  un  redou- 
hlemcnl  de  M'vé'rili',  lenouvelleni,  à  l'occnsion  des 
Mémoirrs,  une  (jnciellc  dejjiiis  lonittemps  décidi'-e 

par  reXpi'rii'Uce,  le  lioùl  et  le  lioji  SCUS.  tle  (Jlle  de> 
eriliipies  plus  si-riiMix,  (\*'<^  âmes  plus  lé^ilimeiiicnl 
in({uiètes  reprochent  à  M.  de  Chateaubriand,  ci;  ] 
iTesl  pas  seulement  d'avoir  prodiiiué  Ic'S  ornements 
|)i'oranes,  c'est  d";i\nii'  souvent  ou  subordonm''  ou 
méconnu  les  vérités  religieuses;  c'est  d'avoir  par- 
lois  proléré'  (\o^  paroles  qui  laissent  un  doute  sur  la 
fermeté  de  t>Li  loi;  c'est  de  s'ètie  ari'èté,  en  quelque 
sorte,  à  moitié  du  chemin  qu'il  avait  lui-même 
tracé;  c'est  d'a\uir   louim.  par   ion  exemple,  deô 


loi  h  ES   MEMO  1  KEN.  -277 

iiiotit's   (l'iK'sitalioii   cl   de   liédeiii'  à  ceux  que   si 

parole   avail    eiilliousiasinés  ;   c'est,   eulin,   d'avoif 

(Halé  le  speelacli^  d'iuie  àiiie  où  le  clirisliaiiisnie  ne 

sonltlc  avoir  laissi'  (prime  iiii[»n'ssi(»ii  Mipeiiicielle, 

cl   (ravdic  ;iiiisj  aiilniisé  à  croire  que,  pom    lui,  hi 

nliuioii  )i'(''l;iil   (pi'ini  vèleinciil  exh-rienr,  i\rr  jiai 

le>- ani^oi.ssc.s  ilenoli'c  ualuie,  cnd)ellipar  riuiai^iiia- 

lion,  el  sous  lequel  la  réalilé  se  cache  avec  sa  déscs- 

péranle  sécheresse.  Pour  savoir  si  ces  conclusious 

soul  Ibudées,  il  l'aul  se  l'ciuii'e  conqile  cl  {\t'^  leiiq>s 

où  iM.  de  Clial''aul)iiajid  l'-lail  ui',  cl  de  ri-diicalion 

(pfil  avail    l'ccue,    cl  des  circonslances   (pii,  ajirès 

TaNoir  l'iuiiii'  sous  les  lois  de  la  nditiion,  I.'  laissèrenl 

iH'.iiiiiioiiis,  .-"i  cerlaiiis  (',^ai'ds,  dans  At'<   lindies  in- 

d(''cis. 

M.  de  Clialcauhriaud  a\ail  d(''jà  publit'  à   Ltuidrcs 

VEssai  sur  les  révohilions,  cl  dans  rcxulii''i'an(;e  de 

sa  verve  cl  de  ses  souvciùi's,  il  avail  eiilassi''  r('noriiie 

iii.uinxiil   {\*'<-  Xdirlic:;  il  t'-liiil  doue  di'jà  aiileur  cl 

pliilosoplie  ;  les  iinprcssioiis  d'iuie  i''diic;ili(ni    clni'- 

lii'iuic  s'élaieul  eu  parlie  nlililcrées  dans  s(»u  àine; 

le  contact  d  un  siècle  où  la  loi  ccniblail  prèle  à 

s'éteindre,  ses  lectures  et  la  voix  des  passions  qui 

l'avaicnl  loiigtemp;.  ravag'';  en  .ccicl,  avant  do   laire 

-  •    11)     ■ 


■278  M.    DE  CHATEAUBRIAND  f 

explosion  au  dehors,  tout  avait  contribué  à  le  lancer 
dans  le  torrent  du  xviii'  siècle;  passant  en  Amérique 
avec  des  missionnaires,  loin  d'être  touché  de  ce 
dévouement  dont  nous  voyons  aujourd'hui  les  fruits, 
il  avait  cherché,  c'est  lui-même  qui  le  raconte  j 
(t.  II,  p.  113),  à  détourner  de  la  voie  droite  un 
Aiiulais  récemment  converti  au  catholicisme,  lors- 

,:  1 

qu  drcrul  à  Londres,  de  sa  sœur,  madame  de  Farcy, 
une  lettre  à  laquelle  nous  devons  les  ouvrages  cpi'il 
l\  composés  pour  la  dél'ense  et  la  gloire  de  la  reli- 
gion. Cette  sœui-,  un  peu  plus  âgée  que  lui,  et  qui, 
par  conséquent,  n'avait  pas  été  comme  Lucile  au 
niveau  de  son  enfance,  n'en  avait  conservé  que  plus 
d'empire  sur  son  esprit.  Il  l'avait  trouvée  à  Paris^ 
dans  tout  l'éclat  de  la  beauté  et  des  grâces,  enivrée 
du  monde  dans  lequel,  en  sortant  d'un  sombre  ma- 
noir de  Bretagne,  elle  avait  pris  place,  avec  cette 
assurance  qui  fait  souvent  des  femmes  de  sa  pro- 
vince des  perfections  improvisées.  Cette  sœîuI",  qui 
jouissait  de  tout  parce  qu'elle  avait  autant  de  cœur 
que  de  cliarmes,  avait  vaincu  la  première  cette 
sauvagerie  bretonne  qui  faisait  pour  lui  de  la  société 
un  supplice,  et  dont  il  ne  put  jamais  complètement 
guérir;  mai?  frappée  par  la  révolution  au  milieu 


ET  SES   MÉMOIRES,  -279 

même  de  ces  plaisirs,  traînée  en  prison  à  la  suite 
de  sa  mère,  elle  en  était  sortie  avec  un  trait  de  la 
grâce  plus  profondément  enfoncé  dans  le  cœur 
qu'il  n'appartient  à  la  plupart  des  hommes.  Dès 
ce  moment  avait  commencé  pour  elle  une  vie  de  pé- 
nitence et  d'expiation  qui  la  conduisit  rapidement  à 
une  sainle  mort.  Mais  avant  de  donner  sur  son  lil 
de  douleurs  un  de  ces  exemples  qui  ne  s'effacent 
pas  dans  la  mémoire  des  chrétiens,  elle  avait  vu  ellC' 
même  sa  vieille  mère  expirer  sur  un  grabat,  l'âme 
navrée  des  erreurs  de  son  fils,  et  détestant  le  siècle 
qui  en  avait  fait  un  philosophe  incroyant.  Le  1"  juil- 
let 1798,  un  an  seulement  avant  qu'elle  ne  mourût 
elle-même,  madame  de  Farcy  adressait  de  Saint-Ser- 
van,  à  son  frère,  une  lettre  qui  ne  lui  parvint,  dil-il, 
que  longtemps  après,  et  quand  cette  sainte  avait  cessé 
de  vivre.  Nous  reproduisons  le  texte  de  cette  lettre, 
parce  qu'elle  est  comme  le  nœud  d'une  existence 
environnée  de  tant  de  gloire  : 

«  Mon  ami,  nous  venons  de  perdre  la  meilleure 
»  des  mères  ;  je  t'annonce  à  regret  ce  coup  funeste. 
»  Quand  tu  cesseras  d'être  l'objet  de  nos  sollicitudes, 
»  nous  aurons  cessé  de  vivre.  Si  tu  savais  combien 
»  de  pleurs  tes  erreurs  ont  fait  répandre  à  notre 


28U  M.    OK    CHATEAL'P.RIAND 

»  respecl;il»l('  iiirro,  combien  rWo^  paraissr-nt  (l('j)l(i- 
-)  rablos  ;'i  loiil  co  qui  pense  et  l'ail  profession  non- 
'>  sculoïKMil  (II' j)ii'l<',  mais  (le  raison;  si  lu  le  savais. 
Il  jK'ul-èln'  cf-hi.  rontiiluif'iail-il  à  l'ouvrir  les  xciix, 
»  à  II'  t'iiiiT  ri'nn]irrr  ài'crirr' ;  d  si  Ir  rii'j.  IoucIk'' de 
»>  nos  voMix,  pcriiii'lhiil  iiolrr  n'union,  lu  Irouvr-rais 
0  au  iiiilir'u  (lr  iinii-  litui  Ir  l)( )iilii'iu-  qu'on  pcul 
>)  renconirer  sur  la  lerii';  lu  nous  donurrais  cr 
I»  l)onlieui\  far  il  n'en  ('>l  poiiil  pour  uous.  I;ui(li> 
>•)  que  lu  nous  manques  d  (jur  nous  iivons  liru 
>>  (rèliT'  inquiètes  de  Ion  sorl.  «  (T.  III,  p.  'lit'/.)  — 
■)i  Qu:iiul  la  Irllrr  (lr  jua  S(i3ur  me  jiarvini  au  (li'li'i 
.)  (les  mers,  disail  M.  de  (ihaleanhriand  dans  la  pii'- 
»  l'aci'  di'  1.1  prruiirri'  T'ililidU  du  di'H/i'  ihi  rlnislin- 
«  ))isiin\  ma  siein-  ellc-nuMui'  nCxislail  plus;  dlr 
"  (''lail  morli'  aussi  {]t's  suile^s  dr-  son  cnqirisdniir- 
"  mi^nl.  Os  deux  voix  soilics  du  lomlican,  eellc 
"  mori  qui  M'rv.iii  d"inler|in"'le  à  la  inorl,  nroni 
"  IVapiM'.  .le  suis  devenu  rhri'lieii.  .lr-  n'ai  |»oiul 
"  (■('(]{'',  j'en  (OinieiLs-.  à  de  iii-andes  luuu(''res  surnii- 
<i  Inrelles  :  rua  eonviclion  esl  surlie  du  cu'in' ;  j'.ii 
»  pleiin'' el  j'ai  cru.  ■'  Il  ajnuhui  dans  ses  ;l/r»/o//v'.v  .■ 
(v  Je  m'exa!i(''i'ais  lua  linile;  V Essai  n'('lail  pas  nu 
"  li\re  inqiie,  ni;u<  im  liMe  de  dnule  el  de  douleur. 


KT   SES   MEMOir.  i:s.  -2S1 

»  A  liavt'is  li's  ténèbres  dé  cet  ouviagc  se  |!;li^^^e  un 
')  rayon  de  la  lumièi'e  cln't'tienne  qui  brdla  sur  mon 
'1  l)ei'ceau.  Il  ne  lallail  |ias  un  Lii'and  cU'orl  poni'  rr- 
\  »  venir  du  sccjdicisiiir  de  lEs-'i/ii  À  la  corlilndr  du 
I'  (ii'iiii' (Jii  chiisliinii.stiH'.  »  (T.  !ll,  )>.  i27().) 

Les  siliiations  nie  semblent  bien  mai'((M(''es  en 
loni  eeci.  Madame  de  Cbalr-aubriand,  avec  la  soUiei- 
finlc  d'une  ebrétienneCl  les  craintes  d'une  personne 
don!  la  vie  s'(''lail  (''coulT'o  duns  la  reiraite,  api'ès 
avoir  suivi  de  loin  son  lils  au  nnlicu  des  orap'S  el 
d(^s  dangers,  avait  vu  dans  la  publication  de  VEssiii 
le  jxtint  l'ulminanl  de  ses  erreurs;  elle  aiu'ail  voulu 
(pi'il  cessât  d'écrii'e  et  qu'il  revint  se  ronliner  en 
iîi'claii'ne.  Julio,  qui  elle-même, dans  la  IVrvcur  de 
sa  pénitence,  avait  brûlé  sos  poi'sies  (car  la  rnuse 
avait  visité  tout  ce  dcriucr  ban,  tout  ce  reoajn  de  la 
nombreuse  lamilledes  Cbateaid^riand  de  Cornbourîi», 
Jnlic  ne  voyait  de  salut  pour  son  frère  qin-  dans  un 
safi'iliri^  semblable,  et  a})rès  s'être  condamn(''e  elli^- 
mrme  à  expier  une  vie  mondaine,  elle  souliailail  que 
la  voi\  d'une  mère  mourante  obtint  le  i-eloui-  à  Dieu 
d'un  IVèiY'  dont  les  cireurs  avaient,  ct('  bien  plus 
graves.  Elles  l'éussircnt  l'une  et  l'autre  cpiant  au 
point  le  pln^  inqtorlaut  de  leur  entreprise  :  Tcci-i- 


Î88  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

vain  atteint  par  Voltaire  et  enrôlé  à  la  suite  de  Mon- 
tesquieu et  de  Rousseau  devint  un  défenseur  de  la 
religion  ;  l'effet  de  la  voix  maternelle  fut  magique,  et 
quand  M.  de  Chateaubriand  n'aurait  rendu  d'autre 
service  que  de  tuer  le  ridicule  qu'on  était  parvenu 
à  attacher  au  culte  le  plus  beau  et  le  plus  sympathi- 
que, en  restituant  ainsi  au  christianisme  sa  préémi- 
nence intellectuelle,  il  faudrait  toujours  s'agenouil- 
ler devant  la  force  surnaturelle  que  Dieu  prêta  à  la 
voix  de  deux  pauvres  femmes. 

Mais  l'avertissement  du  Ciel  et  de  la  mort  avait 
rendu  en  même  temps  à  l'auteur  de  V Essai  un  ser- 
vice littéraire  essentiel  ;  il  avait  montré  une  route 
fixe  au  vague  de  son  esprit  ;  il  l'avait  mis  d'accord  avec 
lui-même.  S'il  fallait,  comme  il  le  dit,  peu  d'effort 
pour  revenir  du  scepticisme  de  VEssai  à  la  certi- 
tude du  Génie  du  christianisme,  la  transition  était 
encore  plus  facile  du  manuscrit  des  Natchez  à  la 
glorification  de  l'Église  catholique.  Le  chaos  lumi- 
neux des  Natchez,  si  important  cà  étudier  quand  on 
veut  remonter  à  la  source  du  talent  de  M.  de  Cha- 
teaubriand, brille  déjà  de  toutes  les  beautés  poéti- 
ques de  la  rehgion  ;  et  c'est  le  sentiment  de  ces 
beautés,  bien  plus  que  le  mérite  do  la  démonstra- 


ET  SES  MÉMOIRES,  283 

tion,  qui  fait  la  puissance  du  Génie  du  christianisme . 
Les  Natchez  étaient  un  ouvrage  heureusement  in- 
conséquent, où  l'auteur  se  montrait  chrétien  mal- 
gré ses  propres  opinions.  En  insérant  dans  le  Génie 
du  christianisme  deux  épisodes  où  Ton  relrouve  le 
vague  rêveur  et  l'alliage  impur  des  Natchez,  en  fai- 
sant même  de  ces  deux  épisodes  qu'il  publia  d'abord 
un  moyen  d'habituer  les  lecteurs  du  xviif  siècle  à 
un  ouvrage  écrit  pour  glorifier  la  religion,  M.  de 
Chateaubriand  introduisit  dans  cet  ouvrage  une  in- 
conséquence regrettable,  je  dirai  même  une  con- 
tradiction que  la  publication  des  Natchez  a  pu  seule 
exphquer. 

A  partir  du  moment  où  il  revint  à  la  religion, 
M.  de  Chateaubriand  sembla  ne  plus  s'appartenir  tout 
à  fait  à  lui-même.  Au  retour  de  l'Amérique,  où  le 
sentiment  de  la  grandeur  des  missions  avait  pénétré 
comme  malgré  lui  dans  son  âme,  un  cantique  fami- 
lier à  son  enfance,  qu'il  entendit  tout  à  coup  au  mi- 
lieu des  terreurs  d'une  tempête,  l'avait  ramené  vio- 
lemment des  sécheresses  de  la  philosophie  à  toutes 
les  émotions  d'un  cœur  chrétien.  L'Église  exilée  et 
environnée  de  respects  en  Angleterre  lui  montra 
une  puissance  morale  qu'il  avait  presque  oubliée; 


•28i  >f.    [>K    CHATKAUBRIAM) 

enliii  le  cuiip  iin'il  reçut  par  la  letlie  de  niadaiiie 
de  Farry  acheva  de  rentraîner.  Il  a  racond'  rom- 
iiieiit.  an  sni'iii-  de  sa  jifeinière  enfanee,  après  avoir 
('•II'  voiii''  à  la  siniili'  Vier;ie.  le  relinir-nx  rpii  le  rele- 
vait de  re  vieu  dans  une  huiriblc  eliafielle  consacrée  à 
Xotre-Darne  de  Nazareili  Ini  dii  >■  (pTil  visiteraiî 
•>  peut-être  un  joui' dans  la  ['alestine  celte  Yieriie 
->  de  Nazai'elli  à  qui  il  devait  la  vie  par  rinterces- 
»  sion  des  prières  du  pauvre,  toujours  puissantes 
»  auprès  de  Dieu.  »  (T.  I,  p.  50.)  Ces  paroles,  que 
ses  oreilles  enl'anfines  avaient  retenues,  ne  s'effacè- 
rent jamais  de  sa  mémoire,  et  quand  le  désir  tout 
littéraire  de  pouvoir  peindre  d'apiès  nature  les  lieux 
où  il  plaçait  la  >-rriH'  des  Marh/rs  le  poussa  vers 
rOrii'nt,  il  (ilM'il  encore,  au  fond  de  Famé,  à  cet  a|)- 
[irl  (]('>  jiremicis  jours  de  sa  vie.  Ceux  qui  ont  ('-ludii'' 
di'  ])\v<  les  senlinienls  de  M.  de  Clialeaubi'iand  onl 
]tu  s";q)i'r(N'Voir  qu'il  y  avait  dans  >a  disposition  re- 
lijiieuse  quelque  chose  de  naturel  et  de  candide  (pii 
contrastait  avec  les  habitudes  ordinaires  de  son  ca- 
ractère et  de  son  esprit.  C'est  là  un  des  signes  les 
plus  ordinaires  de  la  religion.  Notre  arnour-propre 
se  plaît  à  attribuer  tout  ce  que  nous  sonmies  à  nous- 
mêmes;  mais  ])Our  ))eu  que  nous  nous  regardions 


I 

i 


ET   SES   Mf-.MOIRES.  280 

passer,  nous  voyons  aisrinrni  que  la  li'adilioii  nous 
domine  et  que  nous  dépendons  d'influences  incon- 
mii's,  di'  prolr-clioiis  uiyslriiruscs  qui  tiennent  les 
pi'incipaux  Jils  de  notre  e\istene(\  Lorsqu'à  ces  [tn-- 
iiiiers  i^ai^es  de  l;i  liiveur  dn  ciel  vinrent  se  joiiidr.' 
|esp|-ièi-e>  dune  luèl'i^  lUOUI"Ulte  e|  le  EepH'd  d'iMie 
,  sainte  de  plus  dans  le  ciel,  M.  de  (-haleaubiiand, 
en  d('')iit  de  toutes  ses  laiblesses.  lui  bien  Inic»'  d<' 
demeurer  l'I.iomme  de  la  religion. 

II  n'en  devait  pas  l'ester  à  la  supei-ljcie  :  c'im'iI  l'-lt; 
en  d/'llnitive  pour  lui  un  sort  di''ploraMe  que  de 
i'em))lir  l'oriice  de  |;i  cyruliale  qui  ir'-percuie  ]e  son 
([uV(U  lui  iuq»rirue,  sans  ]»oss('dei-  en  elle-nièrne 
riiaruionie  qu'elle  e\li;de.  r>;uis  (■•■■  vn\r  |ias--ir  el 
jiour  ainsi  dire  inqier-sounel.  ceux  (pii  ue  soullViuil 
la  religion  que  comme  poi'sii',  et  (pu  la  lepoussi'ul. 
i-ouuiie  rèiiie,  auraient  trop  bien  Irouv/'  leui-  c(tnqile. 
Je  un-  ligure  ([iie  beaueoiqi  de  ^^ns  dureiil  èlr('' 
l'-htuni's  lorsqu'il-  liuvnl,  en  ISil.  la  di'dieacc  dr  la 
I  />•  ili'  Jtinirc  :  A  lu  ÏHi'inoiii'  (II'  rnhhr  Sriiiliii. 
jiii'lii'  lit'  Siuiil-Siiljiiii'.  et  quaud  iU  lrou\èreul 
(lau>  la  pr/'lace  de  ic  li\re  tjiie  c"i''lait  ■•  pour  oli/'ir 
rt  aux  ordres  du  directeur  de  sa  \ie  ><  que  \1,  de 
Chateaubriand  l'avait  l'crit.  (i'ot   par  un  be-oiu  iin- 


286  M.    Iti:    CHATEAUBIIIAND 

périeux  de  sa  conscience  qu'il  a  laissé  ce  témoignage 
d'où  résulte  un  point  capital  du  jugement  qu'on 
doit  porter  de  lui. 

Mais  il  n'était  pas  seulement  de  ceux  qui  se  font 
trop  libéralement  pour  eux-mêmes  des  provisions 
de  repentir;  il  eut  aussi,  dans  ses  rapports  avec  le 
monde,  quelques-unes  des  faiblesses  du  respect  liu^ 
main.  11  aurait  fait  volontiers  comme  ces  femmes  du 
grand  monde  qui,  au  commencement  de  ce  siècle, 
tout  en  remplissant  leurs  devoirs  religieux,  n'osaient 
se  compromettre  en  prononçant  le  mot  de  confession- 
nal. M.  de  Chateaubriand  aussi  s'abstenait  de  com- 
muniquer ces  secrets  de  piété  personnelle  qui  le 
soutenaient  au  fond  de  l'àme.  Dans  ses  écrits,  il  a 
toujours  une  tendance  à  parler  de  la  religion  au 
passé,  tendance  qui  tient  à  rembarras  qu'il  éprou- 
vait dans  le  monde. 

Au  reste,  pour  le  comprendre  et  l'excuser  sur  ce 
point,  il  faut  se  reporter  à  l'époque  où  parut  son 
apologie  de  la  religion.  Quand  il  citait  alors  des 
usages  familiers  au  catholicisme,  les  fêtes,  les  vœux, 
les  pèlerinages,  il  parlait  à  des  gens  pour  lesquels 
toutes  ces  vieilleries  semblaient  reléguées  dans  un 
passé  à  jamais  éteint;  et  comme  sa  vie  s'écoulait  au 


ET  SES   MÉMOIRES.  287 

milieu  d'un  monde  où  l'ignorance  absolue  des  faits 
religieux  est  une  fatuité  habituelle,  il  finissait  par 
croire  lui-même  que  rien  n'avait  surnagé  de  tous 
ces  trésors  d'une  poésie  naïve  et  louchante.  Sa 
nourrice  l'avait  voué,  tout  enfanl,  à  Notre-Dame 
de  Nazareth  :  c'étaient  là  les  us  et  coutumes  du  bon 
vieux  temps;  on  aurait  dit  qu'il  ignorait  à  quel 
point  celte  pratique  était  journalière  dans  les  po- 
pulations catholiques.  >>  Le  vojude  la  paysanne  bre- 
^)  lomic  n'est  plus  de  noti'e  siècle,  dit-il  :  c'était 
f>  toutefois  une  chose  touchante  qiie  l'intervenlion 
»  d'une  mère  divine  placée  entre  l'enfant  et  le 
»  ciel,  et  partageant  les  sollicitudes  de  la  mère 
»  terrestre.  »  (T.  I,  p.  4:2). 

Lorsqu'un  réveil  sérieux  succéda  au  demi-som- 
meil dans  lequel  languissait  l'Eglise  française,  M.  de 
Chateaubriand  était  trop  vieux,  tiop  retiié  en  lui- 
rriôme,  trop  volontairement  ennemi  de  tout  mouve- 
ment dont  il  ne  pouvait  plus  prendre  la  direction, 
pour  s'associer  à  ces  découvertes  du  monde  reli- 
gieux dans  lesquelles  les  hommes  de  notre  âge  ont 
fait  des  expéditions  aussi  étonnées  que  les  voyages 
du  capitaine  Cook  au  milieu  des  sauvages  de  la  mer 
du  Sud.  Il  était  toujours  touché  de  la  générosité  deà 


'288  M.    m.    MiAlLALlUllA.M» 

M'iiiiiiiriiis  :  il  ii]jplaii(li>sail  à  ce  qui  éUiil  buii  cl 
('•levé;  mais  le  lenaiii  sur  lequel  on  s'éUiil  placé  lui 
('lai!  rcslé'  ii'Oji  iiicdinni  iicmlanl  loulc  sa  vie  jmuu' 
qu'il  ((iiiiiuil  l'iilHih'  (le  ^'\  iiiriirc.  J|  lais^ail  l'aii»', 
cl  luiliaul  la  (li>)Mi-ili(iii  «Ic^  \  irillaixls,  il  aimait 
niicuA  cidii'c  (|nc  le  iiKiiidc  linissail  a\cc  lui. 

I!  a\ail  iiiau<]n(''  (raillcui>  à  I  l'ducaliuii  dr  .M.  de 
C.lialcaulfiiaHcl  iiu  cl(''niciil  c^M.'iilicl  pour  elVaccr  de 
ses  coiivictious  loulc  impi-cssiou  euulradieloii'c  : 
resj)ril  de  son  lemps  Tavait  empêché  en  i^rande 
parlie  de  conuallrc  ri-]ulise  el  de  Faimer  de  la  \k\>- 
siou  (pi'oii  a  pour  elle  ((uand  on  la  conuaii.  .M.  de 
(ilialcauliriand,  (pii  lui  deux  lois  enlanlé'  à  la  rdi- 
,uiou  par  sa  uière,  dil,  en  pa>saul,  (prelle  >"(''lyil  vi- 
\ei;ir||l  illl  ('rcs^i'C  à  |n|UeS  les    qiicslions  l'cIlliicUSCS 

de  >uu  lemps,  cl  V  (pTclle  s'élail  jelée  à  cor[)s  ])erdu 
dans  Tallaire  de  la  Cdialolais.  »  KUiit-ee  pour  ou 
coiilre  II'  tio}»  ci'lèhrc  procui'eur  LjéïK'ral  au  parlc- 
meul  de  JiielaLiiic'.' ,le  ne  >ai>  :  mais  le  mdudc  (k'-v^l 
d'alors  nous  a|ipnrail  loujoms  (•(•mme  suspect  tli^ 
jansénisme.  Ainsi,  par  exemi)le,  dans  l'admirable 
lécit  que  M.  de  Chateaubriand  fait  de  ta  première 
commiininn,  on  li'ouve  cette  impression  de  toirour  1| 
qui  nou.  poui..iii\ait  encore  au  coninicneancnt  du 


.  LT    SES    MKMuir.KS.  tid 

xix*  sièclo,  quand  nous  recevions  les  instructions 
(Je  prêtres  vénérables,  échappés  à  la  Taux  révolu- 
lionnaire.  Nos  enfants  à  nous  se  soni  approchés  do 
Dti^u  avec  plus  de  calme,  plus  de  confiance,  et  je 
[lense  que  ce  n'a  pas  été  un  malheur.  Il  suffit,  du 
l'esle,  d'étudier  les  ouvrables  historiques  de  M.  de 
Chateaubriand,  pour  savoir  à  ({ucl  point  l'autorité 
(II'  Fli'urv  éîait  restée  inconlcslahle  à  ses  yeux. 

Pour  un  homme  qui  s'était  iiiiJju  de  semblables 
idi'i^s,  c'est  encore  une  diose  ('tonnante  que  la  fer- 
niet'';  avec  laquelle  il  a  rendu  justice  dans  ses  ou- 
vrages aux  ordres  religieux,  même  au  plus  calomnié 
de  tous.  Une  des  choses  certainement  qui  font  peine 
dans  son  livre,  c'est  le  mal  qu'il  se  donné  pour  faire 
voir  combien  il  avait  subi,  même  après  la  catastro- 
phe de  1830,  la  prévention  mouloimièrc  contre  les 
j(''suiti's,  c'est  le  récit  (pi'il  l'ait  de  ses  efforts  pour 
combattre  la  direction  religieuse  (pi'on  donnait  à 
l'éducation  de  M.  le  duc  de  jjordeaux.  Passe  encore 
pour  Mademoiselle,  lorsque,  entendant  traiter  ces 
irrandes  questions,  elle  s'écriait  avec  sa  gravité  d'en- 
fnit  :  «  Ce  serait  bien  iiiq;opulaire!  ,,  Mais  11.  d) 
C-hateaubrian'i! 

Toutefois  son  bon  sens  ir(''i:iit  ])as  toujours  do- 

i: 


21)0  M.    DE    CilATEAlBRIAND 

miné  par  celte  roiilino,  et  il  s'en  dégageait  souvent 
avec  une  fermeté  inattendue.  M.  d(^  Montlosier,  dans 
l'entrain  d-,^  sa  croisade  à  rebours,  entassait,  en  lui 
écrivant,  tous  les  lieux  communs  de  la  crédulité'  el 
de  la  calomnie  :  «  Mon  cher  ami,  vous  et  moi  n'a- 
»  vons  cessé  depuis  longues  années  de  combattre. 
»  C'est  de  la  prépondérance  ecclésiastique,  se  disant 
.)  religieuse,  qu'il  nous  reste  à  préserver  le  roi  el 
))  l'État.  Dans  les  anciennes  situations,  le  mal  avec 
»  ses  racines  était  au  dedans  de  nous  :  on  pouvail 
»  le  circonscrire  et  s'en  rendre  maître.  Aujourd'hui 
7)  les  rameaux  qui  nous  couvrent  au  dedans  ont  leurs 
»  racines  au  dehors.  Des  doctrines  couvertes  du 
.)  sang  de  Louis  XVI  et  de  Charles  P""  ont  consenti  à 
»  laisser  leur  place  à  des  doctrines  teintes  du  sang 
»  d'Henri  lY  et  d'Henri  III.  Ni  vous  ni  moi  ne  sup- 
1  porterons  forcément  cet  état  de  choses  :  c'est 
j-^  pour  m'unir  à  vous,  c'est  pour  recevoir  de  vous 
»  une  approbation  qui  m'encourage,  c'est  pour  vous 
»  offrir,  comme  soldat,  mon  cœur  et  mes  vœux,  que 
»  je  vous  écris.  »  (T.  VIII,  p.  i5.)  Avec  une  perlidii' 
aussi  bien  calculée,  l'ancien  défenseur  du  clergé  d(^- 
vant  la  Constituante  avait  tâché  de  raviver  la  plaie 
de  M.  de  Chateaubriand  contre  ceux  qui  l'avaient 


I 


FT    SES    Mr.MOinKS.  2^1 

«liasse  tlu  ministère,  alin  de  mieux  l'exeiter  à  s.'  dé- 
clarer pour  la  persécution  religieuse.  Quand  on  t'iu- 
chait  la  corde  de  sa  disgrâce,  on  élait  sûr  de  faire 
vibrer  une  terrible  colère,  et  c'est  dans  la  réponse  à 
-M.  de  Montlosier  que  se  trouvent  en  effet  ces  paroles 
irritées  contre  M.  de  Yillèle  que  j'ai  précédemment 
rapportées.  Lorsqu'il  s'explique  sur  le  sujet  princi- 
pal de  sa  lettre,  M.  de  Chateaubriand  n'est  pas  en- 
core calmé,  il  a  l'air  de  s'en  prendre  de  son  affront 
à  tout  le  monde;  mais  le  sentiment  de  la  justice  et 
de  la  raison  le  retient  sur  la  pente  où  Ton  voudrait 
rentraîner  :  «  J'ai  peur  de  ne  pas  m'entendre  avec 
»  vous  sur  des  objets  graves,  et  j'en  serais  désolé-  ! 
y>  Je  veux  la  charte,  toute  la  charte,  les  libertés  \m- 
)>  bliques  dans  toute  leur  étendue  :  les  voulez-vous? 
»  Je  veux  la  religion  comme  vous,  je  hais  comme 
»  vous  la  congrégation  et  ces  associations  d'hypo- 
i)  crites  qui  transforment  mes  domestiques  en  es- 
»  pions,  et  qui  ne  cherchent  à  l'autel  que  le  pouvoir. 
)■)  Mais  je  pense  que  le  clerg(3,  d(''barrassc  de  ces 
»  plantes  parasites,  peut  très-bien  entrer  dans  un 
7>  régime  constitutionnel,  et  devenir  même  le  soutien 
»  de  nos  institutions  nouvelles.  Xc  voulez-vous  pas 
»  trop  le  séparer  de  l'ordre  politique?  Ici  je  vous 


2a^  M.    DC    CHATEAUBRIAND 

.)  donne  im*^  prouv»;  df  mon  extrême  imparlialilé.  Lo 
^>  clergé,  qui,  j'ose  If  dire,  me  doit  tant,  ne  m'aim*^ 
■>  point,  ne  m'a  jamais  défendu  ni  rendu  aucun  ser- 
■>  vice.  Mais  qu"im})Orle'.'  il  s'açiil  d'être  juste  cl  do 
)>  voir  ce  qui  ron\ii'jit  à  la  i^li^uion  et  à  la  monar- 
.  rhie.  '  (T.Ylil,  p.  18).  Kt  eneliet,  M.  de  Chateau- 
briand fut  préservé  jiar  la  sincérité  de  son  libéra- 
lisme et  la  fermeté  de  ses  convictions  de  fout^ 
participation  aux  entreprises  irréligieu.ses  qui  [)r'- 
parèrcnt  le  renversement  de  la  monarchie. 

11  ne  s'en  trouva  pas  moins  charg/>  de  soutenir 
auprès  de  Léon  XII  les  fatales  ordonnances  de  18i8. 
De  toutes  les  révi'lations  politiques  que  renferme  son 
livre,  il  n'y  en  a  pas  de  plus  intéressante  que  ses 
conversations  avec  ce  pontife,  digne  des  anciens 
jours,  auquel  le  mx"  siècle  doit  le  raffermisseiTK^'nt 
de  la  discipline.  M.  (;e  Chateaubriand  s'y  montre 
animé  des  intentions  les  plus  chrétiennes;  maison 
mêlant  ses  pn'-jugV's  français  à  la  sincihùt-''  de  ses 
protestations,  i!  ne  .s'aperçoit  pas  de  la  douleur  qu'il 
répand  dans  l'àme  du  successeur  de  saint  Pierre. 
C'a  été  la  destinée  de  Pvome,  pendant  plus  de  deux 
biécles,  de  ne  pas  trouver  en  Fi^ance  un  catholique 
(pii  la  comprît,  et  de  maintenir  les  doctriu'-s  qui 


ET    SES    MÉMOIRES.  233 

font  la  force  et  la  vie  de  riv^lLse,  sans  espoir  de 
trouver  plus  d'écho  parmi  les  fidèles  de  la  France 
que  dans  les  pays  sulijugués  par  le  protestantisme. 
Mabillon  et  les  plus  illustres  bt-nédictins  étaient 
partis  de  Rome  sans  avoir  baisé  les  pieds  du  glorieux 
confesseur  de  la  foi,  Innocent  XI,  coupal)le,  à  leurs 
yeux,  de  n'avoir  pas  cédé  à  Louis  XIV.  L('on  XII 
voyait  devant  lui  l'auteur  du  Génie  du  cJn'i.sliaiusmc, 
et,  dès  qu'il  s'-agissait  des  affaires  de  la  religion  en 
France,  un  abîme  les  séparait;  ils  ne  parlaient  plus 
la  même  langue.  Au  sortir  de  la  conférence  où  le 
pap(^  n'avait  répondu  à  ces  coups  réqjétés  que  par 
des  paroles  d'une  commisération  paternelle,  M.  de 
Chateaubriand  écrivait  au  loyal  M.  de  la  Ferronnays 
((  que  le  roi  pouvait  compter  entièrement  sur  la 
cour  de  Rome.  »  Un  mois  après,  le  pape  expirait, 
et  laissait  à  son  successeur  les  difficultés  terribles 
(pi'allait  susciter  la  révolution  de  juillet. 

Cependant  l'ambassadeur  de  Charles  X  eut  l'émo- 
tion affairée  d'un  conclave;  il  fit  ou  crut  faire  un 
jtape,  et  parmi  les  griefs  qui  le  rendent  si  violent 
contre  M.  le  comte  Portalis,  il  faut  compter  l'humeur 
que  lui  causa  la  disposition  de  ce  ministre  intéri- 
maire à  lui  laisser  voir  qu'il  ne  croyait  pas  la  res- 


294  M.    DE    CHATEAUBIUAND 

ponsabilité  de  l'ambassadeur  si  engagée  dans  la  be- 
sogne. Ici,  et  toujours  par  les  mêmes  causes,  il  est 
encore  pénible  de  trouver  M.  de  Cliateaubriand  si 
éloigné  de  l'attitude  d'un  envoyé  du  roi  très- 
chrétien,  s'occupant,  avec  une  gravité  qui  lait  sou- 
riie,  de  lancer  l'exclusion  de  la  France  au  lieu  de 
lui  faire  une  gloire  de  la  parfaite  liberté  de  l'é'lection, 
achetant  fort  cher  et  donnant  pour  un  trésor  de 
mauvais  commérages  sur  le  caractère  des  membres 
du  conclave,  et  obligé,  en  fin  de  compte,  de  faire  sa 
cour  au  cardinal  Albani,  devenu  secrétaire  d'Etat  de 
Pie  VIII,  après  avoir  réussi  à  l'écarter  du  trône  })on- 
tifical.  Il  appelait  cela  encore  un  succès,  et  M.  Portails 
n'avait  pas  l'air  d'y  croire  :  aussi  ce  dernier  recevait- 
il  de  l'irascible  diplomate  une  dépêche  comme  il  n'y 
en  a  pas  sans  doute  une  seconde  aux  Affaires  étran- 
gères. 

Dans  cette  disposition  d'esprit,  M.  de  Chateau- 
briand était  tout  prêt  h  concevoir  des  impressions 
fâcheuses  sur  les  personnes  les  plus  dignes  d'éveiller 
son  inti'rèt  et  même  d'exciter  son  admiration  :  «  Les 
»  conclavistes  qui  accompagnent  nos  cardinaux,  di- 
»  sait-il  au  ministre,  m'ont  paru  des  hommes  raison- 
»  nables  :  le  seul  abbé  Coudrin,  dont  vous  m'avez 


ET   SES    MÉMOIUES.  295 

»  parlé,  est  un  de  ces  esprits  eompacles  et  rétrécis 
»  dans  lesquels  rien  ne  peut  entrer,  un  de  ces 
»  hommes  qui  se  sont  trompés  de  profession.  Vous 
»  n'ignorez  pas  qu'il  esl  moine,  chef  d'ordre,  et 
»  qu'il  a  mémo  des  bulles  d'institution  :  cela  ne 
»  s'accorde  guère  avec  nos  lois  civiles  et  nos  insti- 
»  tulions  politiques.  »  (T.  IX,  p.  9.) 

Cet  abbé  Coudrin,  moine,  chef  (l'ordre,  et  qui 
j)ortait  ses  bulles  d'institution  dans  sa  poche,  était 
un  des  hommes  qui,  par  leur  dévouement,  leurs 
vertus,  leur  persévérance,  avaient  déjà  n'tabli  les 
autels  avant  que  M.  de  Ghateaiibiiand  n'eût  répandu 
les  fleurs  de  sa  poésie  sur  ce  nouveau  triomphe  de 
Jésus-Christ.  J'aurais  voulu  qu'au  moment  où  il 
traçait  du  pieux  conclaviste  un  portrait  si  peu  flatté, 
on  lui  eût  apporté  la  Vie  de  M.  Coudrin,  livre  où 
rmcxpérience  du  style  ne  lait  que  miinix  ressortir  l:i 
grandeur  des  services  rendus  à  la  religion  par  la 
fondateur  de  la  congrégation  de  Picpus.  Si  on  lui 
avait  dit  en  môme  temps  que  les  ordonnances  de 
18^28,  dont  il  présentait  naguère  l'apologie  à  Léon 
XII,  avaient  contraint,  sans  que  personne,  pour 
ainsi  dire,  en  sût  rien  ou  s'en  souciât  en  France  (car 
on  ne  pensait  qu'aux  jésuites) ,  avaient  contraint, 


29G  M.    DI-:    CHATEAUBRIAND 

dis-je,  cette  congrci^alioii  de  former  du  jour  au  len- 
demain douze  collèges  de  plein  exercice,  où  plus  de 
deux  mille  jeunes  gens  recevaient  une  éducation 
simple,  solide  et  chrétienne,  et  répandaient  chaque 
année  dans  la  société  une  nouvelle  tribu  de  citoyens 
utiles  et  ennemis  des  révolutions,  il  se  serait  moin> 
étonné  du  peu  de  condescendance  de  l'abbé  Coudrin 
pour  les  idées  en  laveur,  et  au  lieu  de  laisser  dans 
ses  Mémoires  un  triste  témoignage  de  son  injustice, 
il  eût  célébré  par  quelques  belles  pages  le  pieux 
conclaviste  comme  un  des  héros  de  la  religion. 

Peu  de  temps  après,  il  rencontrait,  «  entre  les 
»  bains  de  Titus  et  le  Colisée,  une  pension  de  jeunes 
»  garçons;  un  maître  à  chapeau  rabattu,  à  robe  traî- 
»  nante  et  déchirée,  ressemblant  à  un  pauvre  frèrf 
f>  de  la  Doctrine  chrétienne,  les  conduisait.  Passant 
»  près  de  lui,  ajoute-t-il,  je  le  regarde,  je  lui  trouve 
))  un  faux  air  de  mon  neveu  Christian  de  Ghaleau- 
D  briand;  mais  je  n'osais  en  croire  mes  yeux.  11  me 
»  regarde  à  son  tour,  et  sans  montrer  aucune  sur- 
»  prise,  il  me  dit  :  Mon  oncle  !  Je  me  précipite  toul 
»  ému  et  je  le  serre  dans  mes  bras.  D'un  geste  de  la 
»  main  il  arrête  devant  lui  son  troupeau  obéissant  et 
5)  silencieux.  Christian  était  à  la  fois  pale  et  noirci. 


ET   SES    MÉMOIUES.  297 

»  mine  par  la  fièvre  el  brûlé  par  le  soleil.  Il  m'apprit 
»  qu'il  était  chargé  de  la  préfecture  des  études  au 
i  collège  des  jésuites,  alors  en  vacance  à  Tivoli.  Il 
')  avait  presque  oublié  sa  langue,  il  s'énonçait  difficile- 
»  ment  en  français,  ne  parlant  et  n'enseignant  qu'en 
')  italien.  Je  contemplais,  les  yeux  pleins  de  larmes, 
»  ce  fils  de  mon  frère  devenu  é-tranger,  vêtu  d'une 
')  souquenille  noire,  poudi'cuse,  maître  d'école  à 
»  Home,  et  couvrant  d'un  feutre  de  cénobite  son 
"  noble  front  qui  portait  si  Ijien  le  (  asque.  »  (T.  IX, 
p.  lio.)  M.  de  Chateaubriand  a  beau  fliire,  il  faut 
toujours  que  des  saints  de  sa  famille  lui  barrent  le 
chemin.  (Ju'aurait-il  eu  à  dire  contre  la  résolution 
de  ce  jeune  homme,  devenu  jésuite  à  une  époque  où 
Ton  poursuivait  son  ordre  avec  un  redoublement 
d'injustice?  Il  l'avait  connu  dès  .sa  naissance;  ill'avail 
vu  sacrifier  tous  les  avantages  de  la  noblesse  et  de  la 
fortune  pour  embrasser  la  pauvreté  et  l'opprobre;  el 
ce  pauvre  prêtre  errant  sur  les  ruines  de  Rome  avec 
une  aussi  chétive  apparence  lui  rappelait  le  sang 
de  son  frère  qui  s'était  mêlé-  sui'  Técliafaud  à  celui 
du  défenseur  de  Louis  XVI.  a  .le  le  regarde  comme 
»  un  saint,  dit-il,  je  l'invoquerais  volontiers.  Je  suis 
D  persuadé  que  ses  bonnes  oeuvres,  unies  à  celles 

17. 


293  M.    DE    CllATEAUBUIAND 

»  de  ma  mère  cl  de  ma  sœur  Jidie,  m'obtiendront 
»  grâce  auprès  du  souverain  juge.  »  (P.  i  18.)  Voilà 
le  vrai  langage  de  M.  de  Chateaubriand,  voilà  celui 
qui  sort  de  son  Ame,  et  non  toutes  ces  passes  de 
bel  esprit  dont  il  a  la  faiblesse  de  faire  parade  de- 
vant le  siècle. 

J'ai  d('jà  montré,  à  la  grande  surprise  de  quel- 
ques-uns, je  n'en  doute  pas,  ce  caractère  hautain  et 
qu'anime  parfois  toute  la  rébellion  de  l'orgueil,  en- 
do  imi  comme  un  enfant  dans  les  bras  de  la  foi  :  j(^ 
ferai  voir  maintenant  la  froideur  de  son  dédain  em- 
ployée à  repousser  les  attaques  et  à  déjouer  les 
petites  manœuvres,  les  flatteries  intéressées  de  ces 
amis  philosophes  qui  ne  semblaient  lui  faire  la  cour 
que  pour  l'amener  tout  doucement  à  l'apostasie.  Ce 
n'est  pas  qu'il  ne  fût  quelquefois  rudement  averti. 
Car  comment  comprendre  ces  prédilections  pour 
des  hommes  qui  faisaient  profession  de  haïr  le  chris- 
tianisme d'où  venait  toute  sa  gloire  ?  Un  vieux  che- 
valier de  Saint-Louis  qui  lui  était  inconnu,  c'est  lui- 
même  qui  le  raconte,  lui  écrivait  du  fond  de  sa  tou- 
relle, à  propos  de  son  amitié  pour  Béranger  ;  «  Ré- 
»  jouissez-vous,  monsieur,  d'être  loué  par  celui  qui 
»  a  souffleté  votre  Dieu  et  votre  roi  !  »  «  Très-bien,. 


ET   SKS    MÉMOIRES.  299 

»  mon  brave  gentilhomme,  ajoutait-il  en  s'elToroant 
»  de  sourire,  vous  êtes  poëte  aussi  !  »  (T.  X,  p.  56.) 
Oui,  vraiment  poëte,  pour  vous  principalement,  qui 
ne  séparez  pas  la  vérité  de  la  poésie;  vous  laissez 
votre  ami  rouler  à  vos  pieds  ses  écailles  de  couleu- 
vre, et  vous  consignez  dans  votre  testament  litté- 
raire la  sentence  poétique  du  vieux  chevalier  de 
Saint- Louis,  comme  le  cri  de  votre  propre  con- 
science. 

Que  le  lecteur  avance  avec  nous  dan>  le  livre,  et 
qu'il  ne  s'offusque  plus  de  cette  compagnie  mau- 
vaise ({ui  entoure  trop  souvent  le  fauteuil  du  vieil 
atldète.  La  vivacité  croissante  de  ses  antipathies  po- 
litiques l'a  conduit  à  se  faire  d'Armand  Carrel  un 
personnage  idéal;  il  voit  ce  caractère  doué  d'éléva- 
tion et  de  talent  s'endurcir  rapidement  sous  le  souf- 
fle de  l'esprit  de  faction;  mais  il  a  juré  de  l'aimer 
de  toute  l'aversion  qu'il  a  pour  d'autres,  et  sous  sa 
plume  le  duelliste  malheureux  devient  une  sorte  de 
P  lyeucte  républicain.  Mais  c'est  en  vain  qu'il  se 
fourvoie  dans  cette  alliance  ;  la  sollicitude  d'un  cœur 
chrétien  s'élève  en  faveur  de  cette  pauvre  âme  éga- 
rée, il  recueille  quelques  signes  de  spiritualisme' 
échappés  de  sa  plume  et  les  offre  comme  un  holo- 


300  M.    DE   CHATEAUBRIAND 

causte  digne  de  la  miséricorde  de  Dieu,  i^  Les  ï'\\v[- 
»  railles  eurent  lieu  le  mardi  20.  Le  père  et  le  frère 
j)  de  M.  Carrel  étaient  arrivés  de  Rouen.  Je  les  trou- 
5  vai  renfermés  dans  une  petite  chambre  avec  trois 
»  ou  quatre  des  plus  intimes  compagnons  de 
^  l'homme  dont  nous  déplorions  la  perte.  Ilsm'em- 
)'  brassèrent,  et  le  père  de  M.  Carrel  me  dit  :  ^(  Ar- 
»  mand  aurait  été  chrétien  comme  son  père,  sa 
V  mère,  ses  fi'ères  et  ses  sœui's;  l'aluiiilli^.  n'avait 
y>  plus  que  quelques  heures  à  parcourir  pour  arri- 
»  ver  au  mèmi^  point  du  cadran.  »  Je  regretterai 
»  éternellement  de  n'avoir  pu  voir  Carrel  sur  son 
»  lit  de  mort  :  je  n'aurais  pas  désespéré  au  moment 
))  suprême  de  faire  parcourii-  à  VaiguiUe  l'espace 
»  au  delà  duquel  elle  se  fût  arrêtée  sur  l'heure  du 
»  chrétien.  >->  (T.  X,  p.  38G.) 

Dans  sa  complaisance  parfois  excessive  pour  les 
fantaisies  du  siècle,  il  s'était  pris  d'admiration 
pour  Lclla.  On  ne  se  rappelle  guère  aujourd'hui 
qu'il  a  été  de  mode  de  faire  les  grands  bras  et  de 
lever  les  yeux,  au  ciel  en  signe  d'hommage  à  pro- 
pos de  ce  roman.  M.  de  Chateaubriand,  qui  ne  lisait 
plus  depuis  longtemps,  (Hait  toujours  prenable  par 
les  qualités  du  style;  il  ouvrait  un  livre,  en  voyait 


ET  st;s  MÉMOir, ns.  soi 

qiK'hjues  phrases,  et  portail  une  sentence  presque 
toujours  sans  appel  :  c'est  ainsi  qu'on  se  souvient 
(Ir  lui  avoir  entenilu  prophétiser  la  grande  des- 
linT-c  lillf'iairc  du  P.  Lacordaire.  Sur  le  bruit  qu'on 
laisai!  de  J.i'liii,  il  en  elïleura  quelques  chapitres, 
et  connue  (i.  Sand  est  un  maître  dans  l'art  d'écrire, 
il  parut  approuver  sans  beaucoup  de  réflexion  Fen- 
i:oueni('nt  d'un  certain  publir.  (Ida  mit  l'écrivain 
en  goût  de  se  l'aire  délivrer  pai'  Taut^'ur  des  Martyi.s 
des  huiles  /rinstitufioji,  comme  en  avait  déjà  cehii 
de  /(/  Jjdnlndtic.  l  ne  entrevu»"  lu!  ménngée  par 
d"('N(ell('ntes  personnes  que  G.  Sand  laissait  tra- 
vailler à  son  salul  ;  mais  Alcine  n'y  eut  point  de 
charmes  à  son  service,  et  nous  devons  à  cette  ten- 
tative avortée  un  des  plus  beaux  jugements  qui  soi' 
tombé'  de  la  plume  de  M.  de  Chaleaidjriand  :  «  Le 
»  genre  humain  refuse  des  applaudissements  una- 
>)  nimes  à  ce  qui  blesse  la  morale,  oreiller  sur  lequel 
j>  doi-t  1(!  laible  et  le  juste;  on  n'associe  guère  à  tous 
»  les  souv(Miirs  di'  sa  vie  des  livres  qui  ont  causé' 
>)  notre  première  rougeur,  et  dont  on  n'a  point 
»  apjuis  les  pages  par  cœur  en  descendant  du  b^'r- 
iiceau;des  livres  qu'on  n'a  lus  qu'à  la  di-robée, 
j)  qui   n'ont  point   été   no?  compagnons  avoués  et 


302  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

»  chéris,  qui  ne  se  sont  mêlés  ni  à  la  candeur  ilc 
»  nos  sentiments  ni  à  Tintégrité  do  notre  innocence. 
))  La  Providence  a  renfermé  dans  d'étroites  limites 
»  les  succès  qui  n'ont  pas  leur  source  dans  le  bien, 
»  et  elle  a  donné  la  gloire  universelle  pour  encoura- 
»  gement  à  la  vertu.  »  (T.  X,  p.  40:^.) 

Voici  venir  ensuite  avec  un  air  fort  doux,  saut"  un 
affreux  pli  dans  le  front,  avec  une  élocution  élégante 
et  châtiée,  et  cette  empreinte  sacerdotale  qui  ne 
s'efface  pas,  mais  qu'on  traîne  après  soi  comme  un 
remords  quand  elle  n'est  plus  le  signe  d'une  auguste 
consécration,  voici  venir  l'homme  pour  lequel  on  a 
le  plus  prié  dans  l'Église  de  France.  M.  de  Chateau- 
briand, sans  se  soucier  de  l'intention  qui  l'amène  el 
de  l'effort  qu'on  tente  sur  l'intégrité  de  ses  senti- 
ments, laisse  se  dérouler  les  arguments  de  la  jjhilo- 
sophie  interprétative  des  dogmes  du  christianisme, 
et  quand  l'artisan  de  la  révolte  est  retourné  à  son 
officine,  le  vieux  soldat  de  la  religion  laisse  tomber 
ces  paroles  pleines  de  regrets  et  d'inquiétudes  : 
«  Quelle  puissance  de  vie  !  dit-il  après  avoir  dépeint 
»  rintlucncedont  M.  de  Lamennais  aurait  joui  s'il 
»  fût  resté  fidèle;  l'intelligence,  la  religion,  la  li- 
»  berté,  représentées  dans  un  prêtre!  Mais,  ajoute- 


ET   SES   MEMOIRES.  30? 

»  t-il,  Dieu  ne  l'a  pas  voulu;  la  lumière  a  tout  à 
»  coup  manqué  à  celui  qui  était  la  lumière  ;  le  guide, 
»  en  se  dérobant,  a  laissé  le  troupeau  dans  la  nuit. 
')  A  mon  compatriote,  dont  la  cari'ière  est  inter- 
»  rompue,  restera  toujours  la  supériorité  privée  et 
»  la  prééminence  des  dons  naturels.  Dans  Tordre 
f>  dit<  temps  il  doit  me  survivre  :  jf  Tajourne  à  mon 
»  lit  de  mort  pour  agiter  nos  grands  contestes  à  ces 
»  i)0rtes  que  l'on  ne  repasse  plus;  j'aimerais  à  voir 
»  son  génie  répandre  sur  moi  l'absolution  que  sa 
»  main  avait  autrefois  le  droit  de  faire  descendre 
»  sur  ma  tète.  Nous  aAOUS  été  bercés  en  naissant  par 
»  les  mêmes  flots;  qu'il  soit  permis  à  mon  ardente 
»  loi  et  à  mon  admiration  sincère  d'espérer  que  je 
»  rencontrerai  encore  mon  ami  réconcilié  sur  le 
y>  mêmerivage  des  choses  éternelles.  »  (T.X,p.  iSS.) 
M.  de  Lamennais  n'a  point  répondu  à  l'ajournement; 
il  était  loin  de  ce  lit  où  une  main  moins  illustre,  mais 
plus  digne,  faisait  descendre  la  rosée  céleste  sur  le 
front  illuminé  du  chrétien  mourant. 

Dan>  les  derniers  mois  de  la  vie  de  Tilluslre  écri- 
vain, une  famille  arriva  de  Marseille  pour  voir  à 
Paris  M.  de  Cbateaubriand.  C'étaient  des  gens 
simples  et  pieuxqui  s'étaient  enivrés  de  scsouvrages, 


304  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

el  qui,  juyeaiiL  de  lui  d'apit'S  ce  qu'il  avait  ccrit, 
s'imaginaient  qu'il  devait  jouir  d'une  éternelle  jeu- 
nesse. M.  de  Chateaubriand  ne  recevait  plus;  à  force 
de  sollicitations,  ils  obtinrent  la  permission  du  se 
placer  dans  un  ani^lc  noir,  tandis  que  l'objet  de  leuf 
admiration  passerait  pour  sortir.  A  l'heure  dite,  ils 
virent,  porté  sur  les  ]ji"as  de  ses  domestiques,  un 
vieillard  impotent,  dont  la  belle  tète  déjà  presijuc 
éteinte  se  penchait  douloureusement  sur  la  poitrine  : 
un  spectacle  aussi  triste  fit  fondre  en  larmes  ces  in- 
connus. Ce  n'était  plus  le  temps  où,  avec  une  ponc- 
tualité qui  en  avait  l\dl  l'iiorloge  de  ses  voisins,  on 
le  voyait  passer  leste,  pimpant,  reehei'ché  dans  sa 
mise,  une  badine  à  la  main,  heureux  de  ne  parler  à 
personne  et  de  l'aire  tous  les  jours  invariablement 
la  même  chose;  alors  il  avait  ces  rêveries  douces 
qu'il  dépeint  comme  l'état  le  plus  heureux  de  son 
humeur.  Un  homme  fait  pour  ces  jouissances  inno- 
centes, quelles  que  fussent  d'ailleurs  sa  susceptibi- 
lité et  ses  faiblesses,  n'avait  besoin  ni  du  monde,  ni 
des  honneurs,  ni  du  bruit.  Mais  quand,  parmi  les 
di'monstrations  dont  il  était  l'objet,  il  rencontrait 
des  témoignages  rassurants  pour  sa  conscience,  il 
avait  alors  la  joie  du  bon  ouvrier  qui  reçoit  son  sa- 


ET    SKS    ML.MOir.  ES.  SO.'. 

liiiîf'.  <(  Le  jilaisir  le  plus  vif  que  j'aie  éprouvé,  dil- 
5)  il  ou  racouluut  rctrcl  que  produisit  le  Génie  du 
d  christidiiisiue,  c'csi  de  m'ètre  senti  honoré  en 
»  Franco  et  cliezlV'li'anLjei'  des  marques  d'un  inlérè/ 
»  sérieux.  Il  m'est  arrivi''  quelquefois,  tandis  que  je 
»  me  rt'])Osais  dans  une  auberge  de  village,  de  voir 
»  enlicr  un  j)èie  et  une  mère  avec  leur  fils  :  ils  m'a- 
V  menai(îut,  me  disaient-ils,  leur  enfant  pour  me 
»  r.'mercier.  Était-ce  l'amour-propre  qui  me  donnait 
y>  alors  ce  plaisir  dont  je  parle?  Qu'importait  à  ma 
»  vaniti''  que  d'obscurs  et  honnêtes  gens  me  témoi- 
»  gnassent  leui-  satisfaction  sur  un  grand  chemin, 
»  dans  un  lieu  où  personne  ne  les  entendait?  Ce  qui 
h  mi'  touchait,  du  moins  j'ose  le  croire,  c'était 
»  d'avoir  produit  un  peu  de  bien,  consolé  quelques 
;)  affligés,  fait  renaître  au  fond  des  entrailles  d'une 
»  mère  r('sp(''rance  d'élever  un  fils  chrétien,  c'est-à- 
»  (lire  un  lils  soumis,  respectueux,  attaché  à  ses 
p  parent^^.  Aurais-je  goûté  cette  joie  pure  si  j'eusse 
»  éciit  uu  livre  dout  les mcours et  la rrligion  auraient 
»  eu  à  gé-mii?  »  (T.  lY,  p.  30.)  Ces  succès,  si  dignes 
d'envie,  s'étaient  prolongés  pour  lui  jusque  dans  la 
vieillesse  :  «  Partout  où  je  vais,  dit-il  encore,  parmi 
j  les  chrétiens,  les  curés   m'arrivcnl;  ensuite   les 


300  M.    DE    CHATEAUBRIAND 

»  mères  m'amènent  leurs  entants;  ceux-ci  me  ré- 
»  citent  mon  chapitre  sur  h  j^remière  communion. 
»  Puis  se  présentent  des  personnes  malheureuses 
»  qui  me  disent  le  bien  que  j'ai  eu  le  bonheur  di' 
»  leur  l'aire.  Mon  passaLie  dans  une  ville  catholique 
»  est  annoncé  comme  celui  d'un  missionnaire  ou 
»  d'un  médecin.  Je  suis  touché  de  cette  double  ré- 
»  putation  :  c'est  le  seul  souvenir  agréable  de  moi 
»  que  je  conserve  :  je  me  déplais  dans  tout  le  reste 
»  de  ma  personne  et  de  ma  renommée.  »  (T.  VK 
p.  4ia.) 

Il  n'avait  donc  pas  besoin  qu'on  lui  indiquât  ni 
ses  véritables  amis  ni  ses  titres  solides  auprès  de 
Dieu.  «  Dieu  de  grandeur  et  de  miséricorde  !  s'écriait- 
))  il,  vous  ne  nous  avez  point  jelé-s  sur  la  terre 
»  pour  des  chagrins  peu  dignes  et  pour  un  rnisé- 
»  rable  bonheur  !  Notre  désenchantement  inévitable 
«  nous  avertit  que  nos  destinées  sont  plus  sublimes. 
»  Quelles  qu'aient  été  nos  erreurs,  si  nous  avons  con- 
))  servf''  une  âme  sé'i'ieuse  et  pensé  à  vous  au  miUeu 
»  de  nos  faiblesses,  nous  serons  transportés,  quand 
»  votre  jjonté  nous  délivrera,  dans  cette  région  où 
»  les  attachements  sont  éternels.  »  (T.  lY,  p.  11.  ) 
Grâce  à  ses  combats  rendus  pour  Jésus-Christ,  il  se 


ET    SES    MÉMOIRES.  c07 

senlail  avec  bonlieui'  ciiyluhc  dans  la  prière  univer- 
selle des  chrétiens.  Après  une  appréciation  du  Gé- 
nie du  christianisme  faite  au  i)oint  de  vue  de  l'âge 
mur,  il  ajoute  :  c  Si  l'intluence  de  mon  travail  ne  se 
bornait  pas  au  changement  que  depuis  quarante 
»  années  il  a  produit  parmi  les  générations  vivantes; 
■'  s'il  servait  encore  à  ranimer  chez  les  tard  venus 
»  une  étincelle  des  vérités  civilisatrices  de  la  terre  ; 
»  si  le  léger  symptôme  de  vie  que  l'on  croit  aper- 
))  cevoir  s'y  soutenait  dans  les  générations  à  venir, 
■'  je  m'en  irais  plein  d'espérance  dans  la  misé- 
ricorde divine.  Chi-étien  réconcilié,  ne  m'oublie 
pas  dans  tes  prières,  quand  je  serai  parti;  mes 
»  fautes  m'arrêteront  peut-être  à  ces  portes  où  ma 
»  charité  avait  crié  pour  toi  :  Ouvrez-vous  les  portes 
»  éternelles!  Elevamini  portœ  œtcrnales!  »  (T.  IV. 
p.  69.) 

Parmi  les  personnages  dont  la  destinée  nous 
touche  et  dont  le  nom  seul  nous  émeut,  je  trouve 
deux  classes  bien  distinctes  :  les  uns  ont  vaincu  la 
nature,  et  le  secours  de  la  i^ràce  les  a  élevés  au- 
dessus  de  l'atmosphère  où  s'agite  le  commun  des 
hommes  :  la  palme  dans  les  mains,  la  couronne  au 
front,  ils  nous  montrent   avec  un  sourire   ce  que 


303  M.    DE    CHATEAU  nui  AND 

l'homme  peut  contre  lui-même;  et  quand  on  lit  le:ir 
histoire,  i'àme  transportée  sent  se  renouveler  ce< 
voyages  à  travers  les  sphères  célestes  où  Béatric 
ravissait  son  ami  :  on  aime  les  saints,  on  les  invo- 
que, on  les  prie.  D'autres  athlètes  n'ont  eu  ni  la 
même  force  ni  le  même  bonheur  ;  leurs  pas  se  sont 
arrêtés  clans  les  obstacles  ;  on  les  a  vus  à  terre,  puis 
debout,  puis  retombant  encore.  Images  de  la  desti- 
née de  la  plupart  des  hommes  qui  sont  plus  faibles 
que  méchants,  si  la  marque  d'une  noble  origine  les 
a  distingués,  s'ils  ont  paru  à  certains  moments  tout 
prêts  de  toucher  le  but,  s'ils  ont  montré  à  d'autres 
cette  carrière  qu'ils  ne  devaient  eux-mêmes  par- 
courir qu'à  demi,  on  se  sent  pris  pour  eux  d'un  in- 
térêt profond,  on  les  aime  aussi,  mais  d'un  amour 
plein  d'angoisse  ;  on  prie  pour  eux. 

Parmi  les  personnages  qui  ne  se  montrent  pas  à 
nous  environnés  de  l'auréole  céleste,  quoiqu'ils  aient 
été  marqu('s  pendant  leur  vie  d'un  sceau  divin,  il 
n'en  est  aucun  à  (pii  notre  cœur  s'attache  plus  qu'à 
Jeanne  d'Arc,  la  libératrice  de  la  France.  Les  mar- 
ques de  la  faiblesse  humaine  qui  ont  empêché  que 
son  martyre  ne  se  transformât  en  un  culte  public  la 
recommandent,  si  j'ose  ainsi  parler,  plus  étroit'^- 


LT    SES    MÉMOiHES.  S03 

ment  à  notre  cœur;  c'est  ce  qu'éprouvait,  vingt  ans 
après  sa  mort,  l'un  des  jnges  qui,  après  s'èiie 
•courbé  sous  la  tyrannie  des  Anglais,  s'étaient  refusé 
néanmoins  à  prononcer  une  sentence  inique,  et  dont 
lintégrilé  nous  a  conservé  si  miraculeusement  les 
réponses  de  riiéroïne.  Ce  juge,  appelé  maître  Guil- 
laume Manchon,  racontait  à  d'autres  juges,  ceux  du 
procès  de  réhabilitation,  les  derniers  momer.ts  de 
la  vierge  de  Domremy,  auxquels  il  avait  assisté  : 
«.  Et  dit  le  déposant  (c'est  le  lexte  du  document  ori- 
»  ginal)  c{uc  jamais  ne  plonra  tant  pour  chose  qui  luy 
'  advint,  et  que  par  ung- mois  après  ne  s'en  povoit 
»  bonnement  appaiser.  Pour  quoy  d'vme  partie  de 
»  l'argent  qu'il  avoit  eu  du  procez,  il  acheta  un 
»  petit  Messel,  qu'il  a  encores,  afiin  qu'il  eût  cause 
»  de  pi'ier  pour  elle.  »  Je  ne  me  prévaux  pas  du 
soin  que  j'ai  pris  de  recueillir  les  vraies  paroles 
(p;e,  du  fond  de  la  tombe,  M.  de  Chateaubriand  op- 
pose à  des  juges  (pii  n-pondronl  aussi  de  leur  <rn- 
tencL'  devant  le  triijunal  <le  la  conscicr.c  *  pulilique  : 
ma  reconnaissance  et  mon  al!ectiun  m'y  conviaient; 
mais  après  avoir  étudié  déplus  })rès  ce  tableau  d'une 
vie  glorieuse  et  agit  'f,  le  scMlimenl  d'admiraticn  (  t 
de  pitié  qu'es:pi-ini:'.:t    si   n;iï\('ii:(Mil  le  docle'ir  d;i 


310     M.    DE    CIIATKAIBRIAND    KT   SES   Ml^.MOInES. 

xv"  siècle  est  aussi  celui  que  j'éprouve.  En  voyant 
l'injustice  des  hommes,  je  me  console  parla  pcnsrc 
de  la  justice  de  Dieu.  Là  où  tout  se  pèse  avec 
une  impartialité  véritable,  la  hauteur  des  vcrius,  la 
grandeur  des  services  sont  d'ini  })oids  qui  me  ras- 
sure. M'emparant,  pour  l'ennoblir,  d'un  mot  devenu 
célèbre,  je  suis  tenté;  di.^  dire  :  k  Dieu  y  regardera  à 
»  deux  lois  avant  de  condamner  un  homme  îc'  que 
i)  M.  de  Chateaubriand  !  >) 


LETTRES 

DE 

M.    DE   CHATKAUBRIAXD 

A  MADAME   RÉCAMIEU 


LKTTRî'S 

1)F, 

M.  DE   CnATEAUBRIAND 

A   M  A  II  A  M  IC    R  !■:  C  A  il  1  !•;  l'v 


l-'iuil,-iiui'|jl(_Miij  iiiiTciTtli  si)ir   ilSJIi). 

(".Js^lbien  L:  tlclicicicr  drscii  de  lli'iiri  IV,  niMis  ce 
(liulran  bleu  est  abominal)l('.  La  jomiR'O  a  été  iVoidc  : 
ciilin  si  je  n'étais  pas  allé  courir  (l('jà  une  dcnii- 
hei'.re  dans  le  parc  du  château,  je  serais  d'une  lui- 
nicuj'  que  votre  al)scncc  jusiilic  lro}t. 

!1  laut  finir  jiour  le  courrier.  J'ai  peur  (pTau  lieu 
de  faire  du  vieu\,  je  n-  nie  mette  eu  Iraiu  (r('l(''L;ie. 
•le  suis  déjà  assiégi''  de  douze  à  rpiin/j-  .\luse>. 

J'attends  un  (h"r  mol  de  \ou>. 


Ks 


31:  LETTHES    DE   M.  DE   CH  ATE AUBH  1  A  N  D 


II 


FoiitaiiicMcait,  G  novembre. 

La  pluie  n'a  pas  cessé  de  la  journée;  si  demain 
vendredi  je  ne  reçois  pas  un  mol  de  vous  poui' 
m' apprendre  que  vous  venez  samedi,  je  pourrais 
bien,  moi,  avancer  mon  retour  et  partir  dimanche. 
J'ai  mis  tant  liien  que  mal  le  temps  à  profit.  Le  châ- 
teau, ou  les  châteaux,  c'est  l'Italie  dans  le  désert 
des  Gaules.  J'étais  si  en  train  et  si  triste,  que  j'au- 
rais pu  l'aire  une  seconde  partie  à  René,  un  vieux 
René.  Il  m'a  fallu  me  battre  avec  la  Muse  pour  écar- 
ter cette  mauvaise  pensée  ;  encore  ne  m'en  suis-je 
tiré  qu'avec  cinq  ou  six  pages  de  folie,  comme  on  se 
Jait  saigner  quand  le  sang  porte  au  cou  ou  à  la  tète. 
Les  Mémoires,  ÏG  n'ai  pu  les  aborder.  Jacques  \yi 
n'ai  pu  le  lire;  j'avais  bien  assez  de  mes  rêves.  A 
vous  seule  il  appai'tient  de  cliasser  toutes  ces  fées 
de  la  forêt  qui  se  sont  jetées  sur  moi  pour  m'élran- 
gler. 

Je  devrais  mourir  de  honte  d'être  comme  cela. 

1.  Le  roman  de  Goorrrc  Sand. 


A  MADAME   IIÉCAMIF.R.  31" 

Je  mels  ma  honte  et  mes  tendresses  à  vos  pieds.  Si 
votre  santé  et  la  pluie  ne  vous  arrêtent  pas,  donnez- 
vous  fi'arde  de  descendre  au  Cadran  /y/t'H.  Choisissez 
entre  l'hôtel  de  la  YUlc  de  Ujon  et  V Aigle. 


III 


Fontainebleau,  vendredi  7  novembre. 


Yos  petites  lignes  que  j'ai  reeues  ce  matin  m'ont 
fait  peine,  mais  grand  plaisir  aussi.  Je  vois  que 
vous  ne  viendrez  pas  me  chercher.  Eh  bien!  il  faut 
donc  que  j'aille  à  vous.  Ainsi,  si  demain  matin  sa- 
medi, un  mot  de  vous  ne  m'annonce  pas  votre  ar- 
rivée, je  partirai.  Je  serai  malheureusement  trop 
tard  à  Paris  pour  courir  à  l'Abbaye  ;  mais  dimanche, 
à  notre  heure,  j'ii'ai  vous  conter  tout  ce  que  la  ibrèt 
m'a  dit  de  vous. 

Dimanche  donc  à  Paris,  ou  à  demain  samedi  à 
Fontainebleau,  si  vous  venez. 


:ilO  LKTTKES  DE    M.    DE   C  11  Aï  EAUBR  1 AIS  D 

IV 

P;.iis,  28  .iiiiUr-!  18^.". 

Hier  a  clé  une  Journée  bien  (l'isLc  sans  vous.  Je  n;' 
savais  que  faire  et  que  devenir.  Une  chaleur  abonii- 
nal)]e  et  des  flols  de  poussière,  voilà  tout  ce  quejai 
ti'ouv(''  dans  le  triste  jardin  du  Luxembourg  et  sur  le. 
boulevard,  où  j'ai  traîné'  pendant  deu\  beiu'es;  eo 
deux  heures  si  bonnes  ordinairement,  et  dont  se 
compose  ma  vie.  Et  vous  étiez  à  la  proiuenade, 
peut-être  dans  la  pi^tile  église  abandonnée.  Le  soii 
vous  avez  vu  la  mer  '  et  vous  avez,  j'espère,  pensé-  à 
moi.  Moi,  je  pense  toujours  à  vous  :  il  le  faut  bien, 
puisque  je  n'ai  pas  autre  chose  dans  la  tète.  A  huii 
heures,  un  orage  qui  a  rendu  malade  madame  di.' 
Chateaubriand  et  qui  a  tenuiné  la  première  glofieusc, 
dont  je  n'avais  pas  entendu  parler.  Avez-vous  imi 
('et  orage?  La  mer  aura  ùir  bien  belle.  Si  je  Tavais 
vue  avec  vous!  Aujourd'hui  le  canon  m'a  réveilli'; 
je  Tavais  aussi  entendu  il  y  a  cinq  ans,  lorsque  je 

1.  Madame  Récamier  était  partie  pour  Dieppe 


A   MADAME    RÉGAMIER.  317 

VOUS  éorivais  aussi  à  Dieppe.  Quand  quitterons-nous 
la  Fiance?  Vous  devez  avoir  à  Dieppe  M.  l'arclie- 
vtVpie  de  Paris.  11  va  déranger  des  promenades  sur 
la  rivière  ;  on  esl  toujours  dérangé  dans  la  vie  par 
quelque  chose  ;  le  temps  est  mon  archevêque,  il 
m'importune  beaucoup,  il  ne  peut  rien  contre  vous. 
—  C'est  toujours  le  9  ou  le  10  que  nous  nous  re- 
trouverons à  Maintenon.  Voilà  déjà  trois  jours 
('coulés  dans  l'absence.  Un  peu  de  courage,  nous 
arriverons  au  bout.  Le  cher  voyage  de  Dieppe  me 
restera  à  jamais  comme  un  charme  sur  qui  nous 
bâtirons  noire  avenir;  uolie  ^letitc  société  va  très- 
bien  ensemble,  il  faut  la  fonder  à  jamais  et  la  per- 
pi'tuer  n'importe  où'.  J'attends  demain  le  hiéro- 
phante, .respère  que  Christian  avance.  J'aïu'ais 
voulu  le  voir  dans  sa  rue  obscure.  Enfin,  l'héritier 
de  madame  de  Maintenon,  où  en  esl-il  de  ses  re- 
<  herches?  Je  suis  sur  cpi'il  les  fait  bien.  Bonjour, 
chère,  belle  et  bonne  amie  !  Voilà  le  seul  bon  mo- 
ment de  ma  journée  passé,  puisque  je  cesse  de 
causer  avec  vous.    Je   vous   écrirai   après-demain 

1.  On  parlait  souvent  à  rAljhayo-ati-Bnis  de  fondor  une  sort»;  de 
l'ort-Royal  dos  Champs  :  les  fondateurs  devaient  être  madame  Piéi\i- 
mier,  MM.  de  Chateaubriand,  Balianche  et  Ampère. 

18. 


318  LETTRES    DE     M.    DE  CHATEAUBRIAND 

jeudi.  Vous  avez  reçu  un  billet  que  je  vous  ai  écrit 
dimanche  en  arrivant. 

Hyacinthe  me  prie  de  vous  offrir  ses  respects. 

Voilà  le  reçu  de  :  Oui,  madame.  Non,  maihjme. 


Paris,  Î29  juillet  1835 

Je  ne  devais  vous  écrire  que  demain,  mais  je  veux 
vous  dire  aujourd'hui  que,  dans  mon  faubourg,  yi 
n'ai  appris  l'événement*  dont  les  journaux  vous 
ont  donné  la  nouvelle,  que  par  un  cocher  de  fiacre. 

Vous  voyez  que  je  suis  chanceux  :  j'arrive  en  1830 
aux  journées  qui  voient  tomber  la  branche  aînée  ; 
j'arrive  en  1835  aux  journées  qui  ont  pensé  voir 
disparaître  la  branche  cadette.  Le  mal  de  cela,  outre 
le  crime,  est  de  rendre  incertaine  à  tous  les  youx 
l'existence  de  la  monarchie  nouvelle,  et  de  porter 
peut-être  le  gouvernement  à  des  mesures  contre  la 
liberté,  et  par  ces  mesures  mêmes  il  augmentera 

i.  L'attentnt  Fiesclii. 


A   MADAME  RÉCAMIEU.  313 

son  péril.  Après  ce  petit  mot  de  nouvelles,  je  n'ai 
plus  qu'à  vous  dire  que  je  vous  regrette,  vous,  1  ! 
mer  et  votre  solitude. 


VI 


l'ari.S  31  juillet  1835. 

Un  chien  enrage  et  un  étoufîement,  voilà  ce  qui 
m'effraye  et  m'occupe  plus  que  nos  misères  de  Paris. 
L'hiérophante  *  est  venu  nous  voir  hier  au  soir  ; 
il  avait  couru  toute  la  journée  et  disait  ne  savoir 
rien.  Les  journaux  vous  tiennent  au  courant  de 
tout.  Demain  nous  entrerons  dans  le  mois  où  je  dois 
vous  revoir;  voilà  mon  grand  sujet  de  joie  et  ma 
consolation.  Vous  me  direz  exactement  quand  vous 
partez,  pour  que  je  puisse  vous  rejoindre.  M.  de 
Noailles  ne  viendra-t-il  pas  au  nouveau  procès?  .l'at- 
tends ce  matin  un  petit  mot  devons.  Je  ne  fermerai 
cette  lettre  qu'après  l'heure  de  la  poste  de  Dieppe. 
Je  n'ai  pas  beaucoup  travaillé  :  cette  aventure  san- 

1.  Ballanclio. 


320  LETTRES  DE   M.    DE   Cil ATEAUBIUAISD 

glantem'a  distrait.  Si  Ton  propose  quelque  loi  conlrc 
la  liberté  de  la  presse,  je  serai  obligé  d'éerire  :  voilà 
ma  grande  peine.  La  clialeur  est  aflVeuse  ici,  et  bien 
qu'il  m'en  coûte,  avec  votre  santé,  je  suis  pres(|U(' 
bien  aise  que  vous  receviez  ces  bonnes  brises  di- 
mer  qui  vous  font  respirer  ;  et  comme  je  vis  de  votre 
\i\  il  me  send)l(^  ({u'elles  me  font  du  bien  à  cin- 
quante lieues  de  distance.  —  Voilà  riieure  passée, 
il  n'y  a  point  de  lettres;  peut-être  en  aurai-je  une 
demain.  Mais  vous  m'avez  déjà  écrit  deux  Ibis,  et 
(•'<'st  un  grand  effort.  Mille  cboses  à  M.  Ampère  et 
à  tous  les  amis. 


VII 


Pjiris,  2  aûiit  i83.j. 


Vous  me  demandez  des  détails;  je  n'en  saispa< 
])liis  que  les  journaux.  Je  ne  suis  guère  en  train 
d'aller  à  Maintenon,  mais  j'irai })uisquevousy serez, 
.le  suis  bien  tiiste  ici;  j'erre  sur  mon  boulevard  so- 
litaire, pour  passer  mes  beures  de  r.Vbbaye;  je 
'entre;  je  soigne    madame  de  Cbateaubriand,  qui 


A    MADAME   RÉCAMIEIÎ.  S:2I 

f>[  malade,  et  jr  nu^  conclu^  et  j(3  ne  dors  point, 
<t  piiisji'  lais  du  Milton.  L'IiiL'i'ophante  est  venu 
liii'r  an  soir;  ni'  vons  efliayez  pas  de  sa  tris- 
tesse. Il  est  I01I  aniniT'  de  sa  gloire  et  se  passe  di' 
vons  à  merveille,  toute  réserve  faite  à  son  altaclif'- 
uienl  pour  vous.  Je  suppose  que  vous  partirez  jeudi 
on  vendredi  prochain  de  Dieppe,  si  vous  voulez  être 
à  Maintenon  le  10.  Mandez-moi  bien  votre  marche, 
linliii  il  n'y  aura  de  bonheur  pour  moi  que  quan<l 
\ous  serez  revenue,  ([uoique  vous  en  puissiez  pen- 
ser dans  vos  jours  d'ingratitude  et  de  calomnie.  On 
pourrions-nous  donc  aller  mourir  en  paix.?  Je  ne 
1  n'intéresse  plus  à  une  sociét(''  apathique  et  légère, 
qui  s'en  va  au  milieu  des  crimes  qu'elle  prend  pour 
de  purs  accidents  ;  elle  se  joue  dans  les  abîmes  qu'elle 
ouvre  et  où  elle  tombe.  Elle  ne  sera  pas  demain, 
ou  sera  tout  autrement  qu'elle  est  :  ce  lui  est  égal 
comme  le  procès  la  Pioncière.  11  faut  vous  aimer  et 
ne  jiîus  penser  à  rien. 


3-2-2  LETTRES  DE   M.    DE   C  H  ATEaU  HP.  1  A^i  D 

VIII 

Paris,  5  auùt  1833 

Vous  êtes  une  personne  intraitable,  on  ne  sait 
(|iie  laire  avec  vous.  Vous  ne  dites  pas  un  mot  d<^ 
vos  plans,  de  votre  départ,  de  votre  arrivée.  Je  ne 
sais  plus  où  aller  et  quand  aller  vous  chercher. 
Le  grand  meurtre  de  Paris  n'a  donc  changé  rien  à 
vos  plans  et  à  ceux  de  M.  le  duc  de  Noailles?  Je 
Tespérais  presque.  Voici  des  lois  contre  la  presse 
carliste  et  r<'M)uhlicainc,  présentées  avec  un  grand 
luxe  de  jiaroles  outrageantes  par  le  brave  audi- 
teur du  conseil  d'état  de  Bonaparte  et  grand  ami 
des  Ubertés  publiques.  Tout  cela  n'est  guère  cham- 
pêtre à  Maintenon.  Mais  enfin,  si  vous  y  allez,  j'irai. 
Dans  mes  calculs,  vous  devez  partir  demain  ou  après- 
demain,  et  vous  aurez  encore  le  temps  de  rece- 
voir ma  lettre.  J'ai  vu  monsieur  et  madame*'*,  ils 
sont  tout  joyeux,  et  la  France  qui  a  lait  la  révolution 
pour  la  liberté  de  la  presse,  va  crier  à  bas  cette  li- 
berté, et  nous  nous  en  allons  ainsi  en  ignominie  et 
en  massacre,  tantôt  pour  un  parti,  tantôt  pour  un 


A   MADAME   R  RC.  AM  IKH.  323 

autre,  nous  disant  toujours  la  première  nation  du 
moHde.  Le  relVain  éternel  de  tout  cela  est  de  vivre 
pour  vous  aimer  et  d'oublier  ce  temps  de  décompo- 
sition et  de  misère. 


IX 


Samedi  'J  inneinbre  1835. 


On  laisse  tout  chez  vous  cpiand  on  y  va,  cœur, 
Hhcrté,  etc.  Voilà,  j'espère,  un  tour  bien  ijalantpour 
vous  redemander  deux  cravates,  que  j'ai  achetées 
hier  en  courant  et  que  j'ai  posées,  enveloppées 
dans  ime  feuille  de  papier,  sur  la  table  de  votre 
antichambre;  avant-hier,  c'est  un  mouchoir  de  soie 
que  j'ai  laissé  chez  vous.  Renvoyez-moi,  je  vous  prie, 
fout  cela,  ot  faites-moi  dire  de  vos  nouvelles.  A 
notie  heure  !  Je  ris  en  pensant  que  vous  aurez  cru 
à  quelque  grande  nouvelle  à  l'aspect  de  ce  grand 
billet. 


32V  LETTRES  DE  M.    DE   CHATEAUBRIAND 


X 


Samedi  ijuiii  ISJGi. 

Cette  lecture  fiui  ne  vous  plaît  guère  m'a  trotté 
toute  la  nuit  dan?  la  cervelle.  Je  veux  rabr('g''r. 
nous  ne  lirons  que  les  choses  jncme  de  Prarjuc ;  y 
(lirai  que  le  reste  n'est  qu'un  voyage  qui  retombera 
dans  la  lecture  générale  :  cela  sera  plausible.  Au 
lait,  le  duc  de  L.  n'entendrait  rien  ^w  poète  et  à  ses 
rêveries. 

.1e  vous  préviens  afin  de  n'être  pas  contrarié  par 
vous.  Vous  me  soutiendrez  contre  les  compliments 
et  regrets  obligés.  Bonjour   à  Béatrix.  Dans    trois     \ 
heures,  je  serai   avec    elle    d;uis   le  royauuie    li  > 
ombras. 


XI 

Char.tiilv,  31  oclobre  1837. 


,1e  me  suis  arrêté  tout  près  de  vous,  comni!'  vous 
voyez  par  cette  date.  J'ai  craint  les  élections  de 


A   MADAME  RÉCAMIER.  325 

Dieppe,  et,  tout  compte  fait,  Je  suis  venu  ici.  Que  n'y 
êtes- vous  avec  moi  !  J'ai  le  cœur  navré  au  milieu  de 
cette  belle  foret,  de  ces  eaux,  de  ces  jardins  aban- 
donnés, remplis  des  souvenirs  du  grand  Condé  et 
de  Bossuet.  Si  vous  voyiez  ces  trophées  d'armes,  ces 
statues  héroïques  au  milieu  de  ces  bois  déserts,  de 
ces  arbres  marqués  comme  moi  pour  être  bientôt 
abattus,  je  vous  assure  que  vous  partageriez  mes 
regrets.  C'est  donc  là  que  devait  aboutir  la  mémoire 
du  vieux  connétable  !  de  Marguerite  de  Montmorencv, 
du  duc  son  frère,  du  vainqueur  de  Lens,  du  père 
du  duc  d'Enghienî  Ce  pauvre  jeune  homme  était  né 
à  Chantilli/,  comme  le  dit  son  interrogatoire.  Oh  !  fi 
des  grandes  mémoires,  des  mentions  du  passé,  et  de 
cette  gloire  si  inutile  !  Madame  de  Feuchères  au  bout 
de  tout  cela  et  des  bois  du  parc,  que  l'on  vend  aujour- 
d'hui dans  mon  auberge  à  cent  et  un  coquins  qui 
vont  m'empêcher  de  dormir.  Je  n'ai  eu  qu'une  pen- 
sée en  me  promenant  dans  ces  bois,  en  voyant  de 
longues  percées  ti'avcrsant  arbres  après  arbres, 
c'était  vous.  Pourquoi  ma  vie  est-elle  si  entravée? 
Que  deviendrai-je?  Que  ferons-nous?  Je  ne  veux 
dlus  m'appesantir  là-dessus,  car  j'en  crèverais.  J'ai 
pourtant  travaillé  aujourd'hui  et  je  vais  travailler 


32r.  LETTRES  DE  M.  DE  CHATEAUBRIAND 

encore  une  huitaine  de  jours,  pour  lever,  si  jr 
puis,  les  obstacles  matériels. 

Je  vais  laisser  passer  les  six  ou  sept  catafalques. 
Ensuite  je  retournerai  à  Paris.  Je  vous  troi^verai 
établie,  quoique  bien  loin  de  moi;  mais,  n'im- 
porte! j'irai  vous  chercher.  J'espère  bientôt  en- 
tendre votre  douce  voix.  Failes-moi,  je  vous  prie, 
écrire  un  mot  ici,  poste  restante.  C'est  le  fidèle 
Achate  qui  va  mettre  l'adresse.  Souvenirs  aux  amis. 


XII 


Mardi  5  juillet  I83c5. 

Je  devais  me  mettre  en  route  à  midi  aujourd'hui; 
les  embarras  de  madame  de  Chateaubriand  me 
forcent  à  ne  partir  que  demain.  Puisque  je  dois 
vous  quitter,  je  voudrais  déjà  avoir  fait  cent  lieues 
et  vous  revenir  ;  désormais  il  n'y  a  plus  pour  moi 
de  voyage.  Je  n'ai  plus  qu'un  sentiment  et  qu'une 
joie  :  achever  ma  vie  auprès  de  vous.  Je  meurs  de 
joie  de  nos  arrangements^  futurs  et  de  n'être  plus- 


A   MADAME   RLCAMIER.  327 

qu'à  dix  minutes  de  votre  porte  ' ,  habitant  du  passé 
par  mes  souvenirs,  du  présent  et  de  l'avenir  avec 
vous;  je  suis  déterminé  à  faire  du  bonheur  de  tout, 
même  de  vos  injustices.  Il  y  a  aussi  un  grand 
charme  à  m'en  aller  protégé  par  vos  paroles  et 
votre  attachement.  Et  puis,  Dieu,  le  ciel  et  vous  par 
delà  la  vie. 

Si  vous  voulez  m'écrire,  que  ce  soit  cà  Rodez  et  à 
Toulouse  poste  restante.  Mille  amitiés  à  MM.  Bal- 
lanche  et  Ampère.  Xe  m'oubliez  pas  auprès  de  ma- 
dame de  Boigne.  Irez-vous  voir  ma  pauvre  vallée 
votre  voisine? 


XIII 

Toulouse,  18  juillet  1838. 

Kn  arrivant  ici  j'ai  trouvé  votre  lettre  du  18. 
Je  suis  bien  aise  que  vous  ayez  souhaité  im  petit 
mot  bien  froid  de  moi.  Je  vous  ai  écrit  de  Clor- 
monl  tous  mes  sucrés  - .  .l'ai  traversé  depuis  toutes 

1.  M.  lie  Chateaubriand   venait  de  prendre   rue  du  Bac  ^app^r- 
teinent  où  il  est  mort. 

2.  Cette  lettre  de  Clermont  est  perdue. 


32S         LErrr.Ls  de  m.  de  chateauduiand 

les  montagnes  d'Auvei'iine;  même  succès  à  Rodez. 
Ce  malin  je  me  suis  trouv('  en  Italie  et  j'ai  vu  à 
Alby  une  église  qui  ferait  honneur  à  Venise  et  à 
Cologne.  Me  voilà  à  Toulouse,  et  il  y  a  à  [»eine 
liuii  jours  que  j'ai  quitté  Paris,  après  avoir  passé 
toutes  les  nuits  et  fait  tant  de  chemin.  Il  est 
vrai  que  c'est  pour  vous  revoir  le  plus  tijt  jios- 
sible;  je  ne  me  dis  pas  cela,  mais  à  vous,  je  vous 
le  confie. 

Ce  soir  M.  de  Lavergne,  que  j'ai  vu,  dîne  avec 
moi.  Nous  avons  déjà  parlé  bien  de  vous  et  nous 
allons  recommencer.  Demain  nous  comTons  dans 
Toulouse  et  je  partirai  après  demain  pour  Nîmes 
el  peut-être  après  pour  Marseille.  Je  veux  vous 
raconter  à  la  mer  qui  baigne  les  cotes  de  l'Italie. 
Trouverai-je  quelque  chose  de  vous  à  Montpellier, 
Nîmes  et  Marseille?  Je  n'ose  l'espérer.  Ma  lettre  de 
Clermont  vous  aura  mise  en  sûreté  sur  ma  santé. 
M''  pardonnez-vous  cette  petite  gronderie?  J'espère 
(jue  M.  lîallanrhc  m'expli(|uera  mieux  son  système 
rî  que  M.  Ampère  est  revenu  auprès  de  vous. 


A   MADAME  RÉCAMIEIÎ.  3-2» 

XIV 

Cannes,  fî8  juillcl  1S38. 

J'ai  quitté  à  Marseille  mou  brui!  pour  venir  voir 
le  lieu  où  Bonaparte  en  débarquant  a  changé  la 
fiice  du  monde  et  nos  destinées.  Je  vous  écris  d'une 
petite  chambre  sous  la  fenêtre  de  laquelle  se  brise 
la  mer.  Le  soleil  se  couche;  c'est  l'Italie  tout  en- 
tière qui  se  retrouve  ici. 

Dans  une  heure  je  vais  partir  poiu-  aller  à  d'Hix. 
lieues  d'ici,  au  golfe  Juan;  j'y  arriverai  de  nuit,  je 
verrai  cette  grève  déserte  où  col  homme  aborda  avec 
sa  petite  flotte.  Je  m'arrangerai  de  la  solitude,  des 
vagues  et  du  ciel.  L'homme  a  passé  pour  toujours. 

Il  faut  vous  revenir  :  femmes,  hommes,  ciel,  pal- 
miers, tout  ce  que  j'ai  vu  ne  vaut  pas  un  moment 
passé  dans  votre  douce  présence,  et  il  n'y  a  de  repos 
pour  moi  que  là  ! 

Mais,  bon  Dieu!  c^uc  de  choses  j'ai  aperçues  pour- 
tant! j'en  étouffe;  je  ne  sais  si  je  m'en  souvien- 
drai. Je  vous  conterai  ce  que  j'ai  fait,  à  Marseille, 
au  tombeau  du  père  de  notre  jeune  ami*.  Adieu, 

1.  Il  fit  mettre  une  croix  sur  le  tombeau  ciu  célèbre  physicien  Am- 


330     LETTRES  DK  M.  DE  CHATEAUBRIAND 

je  tombe  de  lassitude  et  je  vais  recommencer  ma 
course.  Je  serai  le  31  à  Lvon. 


XV 

Lyon,  2  août  1838. 

Je  voulais  que  ma  dernière  lettre  fût  datée  de 
Cannes.  Je  ne  lie  bien  votre  souvenir  qu'à  un  beau 
ciel  et  à  de  grandes  choses  ;  mais  le  moyen  de  pas- 
ser dans  la  ville  où  vous  êtes  née  sans  vous  rap- 
peler la  colline  que  je  vois  et  où  vous  avez  passé 
i'àge  de  h  jjetite  fille?  Que  vous  deviez  être  belle! 
Je  vous  reviens  le  cœur  plein  de  vous,  et  je  vous 
rapporte  des  idées  nouvelles,  toutes  empreintes  de 
votre  souvenir.  J'ai  écrit  hier  à  M.  Ampère;  je  ne 
Tai  pas  assez  remercié!  Remerciez-le  encore  pour 
moi.  Le  philosophe  '  serait  à  l'aise  s'il  voulait 
vendre  ce  qu'il  a  ici.  Mais  voilà  ce  que  c'est  que 
d'être  nourri  par  vous,  on  s'y  plaît. 

père,  qui  était  mort  à  Marseille.  Depuis,  les  soins  pieux  d'une  amitié 
fidèle  ont  réuni  les  restes  du  père  à  ceux  de  son  fils  au  cimetière 
Montmartre. 
1.  M.  Ballanthe. 


A  MADAME  RÉCAMIER.  331 

Je  vais  achever  doucement  cette  terrible  course. 
Je  veux  vous  arriver  délassé,  moins  noir  et  moins 
poudreux.  Dans  quelques  jours  je  vous  reverrai 
donc  ! 


XVI 

Dimanche  soir  19  juillet  1840. 

Vous  êtes  partie  :  je  ne  sais  plus  que  faire.  Paris 
est  le  désert,  moins  sa  beauté.  Nous  n'avons  pris 
aucun  parti,  et  il  est  probable  que  nous  n'en  pren- 
drons pas.  Où  vous  manquez,  tout  manque,  réso- 
lution et  projet.  Si  du  moins  j'avais  encore  quelque 
chose  sur  le  métier!  Mais  les  Mémoires  sont  finis, 
vie  passée  comme  vie  présente.  Savez-vous  que  la 
duchesse  de  Cumberland  m'écrivait  d'Ems  '  ?  Vous  ne 
m'écrivez  pas;  moi,  je  vous  écrirai  quoique  pouvant 
à  peine  former  une  lettre.  Le  vieux  chat  ne  peut 
plus  jeter  sa  griffe,  qui  se  retire.  Je  rentre  en  moi, 
mon  écriture  diminue,  mes  idées  s'effacent;  il  n'en 

1.  On  avait  cnvnvé  madame  Ri-èamicr  aux  eaux  d'Ems. 


33i>  LETTRES    DE   M.  DE  CHATEAUBRIAND 

reste  plus  qu'une,  c'est  vous.  Tenons  pour  l'Italie  : 
ici  les  intelligences,  à  quelque  opinion  qu'elles  ap- 
partiennent, sont  presque  tout  entières  au  service 
du  mensonge.  Du  moins  le  soleil  ne  trompe  pas; 
il  réchauffera  mes  vieilles  années,  qui  se  gèlent 
autour  de  moi. 

Je  vous  remercie  bien  de  m'avoir  envoyé  M.  Da- 
vid :  vos  nouvelles  sont  bonnes.  J'espère  que 
M.  Ampère,  pour  qui  j'ai  du  goût  et  de  l'amitié, 
apportera  d'Ems  même  de  bons  bulletins.  J'ai  vu 
notre  ami  ';  il  part  avec  Dragonneau-  pour  aller 
chez  l'àme  exilée".  C'est  la  mienne  que  vous  avez 
laissée  en  terre  étrangère;  lundi  nous  irons  voir  s'il 
serait  possible  de  nous  établir  pour  un  mois  à  Ver- 
sailles. 


1.  Ballanche. 

2.  M.  de  Chateaubriand  avait  donné  ce  surnom  à  la  gouvernante 
de  Ballanche. 

3.  La  comtesse  d'Hautefeuille. 


A  MADAME  P.ÉCAMIER  333 


XVII 


Paris,  G  août  ISiO. 

.l'ai  vu  liier  M.  Ampère;  il  est  bien  tri.-te,  il  a 
des  craintes  pour  son  prix  ',  et  il  est  inquiet  de  sa 
sœur.  J'ai  écrit  à  quelques  académiciens.  Je  sais  do 
temps  en  temps  de  vos  nouvelles.  Vous  avez 
d'abord  été  bien,  puis  le  mieux  ne  s'est  j)as  sou- 
tenu. Ne  vous  découragez  pas;  l'expérience  faite, 
vous  reviendrez  et  nous  vous  soignerons  mieux  que 
vos  nouveaux  amis  des  eaux.  Vous  aurez  beaucouj)  de 
choses  à  me  dire,  moi  je  n'aurai  rien  à  vous  l'épéter 
que  mon  ennuyeuse  chanson  :  que  je  meurs  d'en- 
nui loin  de  vous  et  que  je  ne  sais  que  devenir.  Hier 
j'ai  fait  une  longue  course  au  canal  Saint-Marlin  ; 
c'est  un  bout  de  Paris  qui  me  plaisait,  parce  que  je 
croyais  qu'il  avait  quelque  ressemblance  avec  les 
pays  d'eaux  que  vous  habitez.  J'étais  tout  charmé 
d'un  haut  pont  sous  lequel  passe  le  canal,  et  de 
l'hôpital  Saint-Louis,  tout  noir,  ressemblant  à  un 

1.  Le  prix  Gobcrt,  qui  lui  fut  donné  par  rAcidéinie  des  inscrip- 
tions. 

19. 


o3i     LETTRES  DE  M.  DE  CHATEAUBRIAND 

couvent  avec  des  toits  pointus  à  la  Henri  IV.  Je  me 
réfugie  dans  les  combles  du  temps  passé  comme 
une  cliauve-souris.  Voilà  des  plaisirs  qui  ne  vous 
tourmenteront  pas. 

Je  fais  toujours  copier  les  Mémoires,  corrigeant 
par-ci  par-là  quelques  mots  dans  ces  vieilleries.  On 
ne  vient  pas  me  chercher,  et  je  n'envie  pas  toutes 
les  cjfarades  politiques  qui  se  remuent  dans  les 
gazettes  et  qui  ne  remuent  que  cela.  Votre  nièce 
doit  arriver  ces  jours-ci,  elle  est  peut-être  arrivée. 
M.  David  a  la  bonté  de  venir  me  parler  de  vous; 
je  lui  en  sais  un  gré  infini.  Ballanche  rêvasse  chez 
les  d'Hautefeuille. 

Êtes-vous  charmée  de  la  musique  en  plein  air? 
Le  pianoteur  et  la  princesse  d'Italie  continuent-ils 
toujours  à  vous  plaire?  Voilà  ce  que  c'est  que  de 
radoter,  j'en  suis  à  ces  pauvretés.  A  quoi  sert  d'é- 
lever son  esprit  au-dessus  d'un  haut-de-chausse?  Je 
ne  demande  plus  de  lettres,  vous  n'écririez  pas. 
Vous  m'avez  soumis.  Je  ne  suis  qu'un  pauvre 
esclave  résicné. 


A   MADAME   RÉCAMIER.  :J35 

XVIII 

Paris,  8  août  I)<I0. 

Je  VOUS  ai  écrit  avant-hier.  Votre  lettre  aujour- 
d'hui me  fait  un  extrême  plaisir.  La  nouvelle  que 
M.  David  nous  avait  donnée  avait  inquiété  tous  vos 
amis.  Vous  allez  continuer  les  eaux.  Vous  faites 
bien,  prenez  courage  ;  n'ayez  rien  à  vous  reprocher, 
de  sorte  que  nous  n'ayons  plus  aucun  scrupule  de 
vous  retenir  parmi  nous.  Mais  revenez  'et  ne  voya- 
gez plus.  .levons  espère  dans  les  premiers  jours  de 
septembre.  Vous  écrivez  comme  un  charme,  je  vous 
lis  très-couramment.  Moi,  je  vous  prouve  en  grif- 
fonnant que  ma  pauvre  personne  s'en  va.  Mes  sen- 
timents demeurent  :  ils  ne  sont  pas  diminués  comme 
mon  écriture,  et  ils  sont  plus  fermes  que  ma  main. 
Rien  de  nouveau  pour  moi,  sinon  que  je  suis  allé 
dîner  à  Saint-Cloud  avec  madame  de  Chateaubriand 
et  Hyacinthe*.  Je  me  suis  un  peu  promené  dans 
ces  grands  bois,  où  j'ai  perdu,  il  y  a  longtemps,  bien 
des  années.  Je  ne  les  y  ai  pas  retrouvées. 

i.  Hyacinthe  Pilorge,  son  secrétaire. 


33e>  LETTRES  DE  M.  DE  CHATEAUBRIAND 

Hier,  M.  Ampère  a  eu  un  bon  commencement  de 
succès.  Nous  espérons  réussite  complète  pour  ven- 
dredi prochain.  Je  suis  toujours  à  la  paix.  Le  prince 
Louis  Bonaparte  vient  de  tenter  un  coup  de  main 
sur  Boulogne;  il  a  été  pris  avec  tous  ses  amis. 

Mais  où  avez-vous  pris  que  je  me  plaignais  de 
voire  silence?  Je  n'ai  pas  dit  un  mot  de  cela.  Je 
suis  le  plus  soumis,  le  plus  dompté  de  tous  ceux 
qui  vous  aiment.  On  ne  peut  se  séparer  de  vous. 
.Mille  choses  à  Astolphe  ' . 


XIX 


Moulins,  diniaiiclic  !'='■  août  18il. 


Je  voulais  vous  écrire  moi-même  ;  mais  mes  dou- 
leurs accoutumées  et  l'agitation  de  la  voiture  me 
l'ont  si  fort  trembler  la  main  queje  ne  pourrais  pas 
barbouiller  un  seul  mot.  Voilà  où  en  est  votre  pau- 
vre ami.  Les  autres  voyagent  et  se   consolent  de 

'  Le  marquis  de  Custines. 


A  MADAME  RÉCAMIER.  337 

l'absence  avec  leurs  jeunes  jours  et  le  soleil  :  ils  vont 
vers  la  Grèce.  Quand  je  passai  à  Athènes,  il  y  a  tan- 
tôt mille  ans,  je  n'étais  pas  obligé  d'aller  aux  eaux 
de  Néris.  Mais  enfin  je  reviendrai  vite.  Encore  une 
quinzaine,  dont  j'espère  passer  la  moitié  à  dormir, 
si  Dieu  le  permet.  Vous  me  trouverez  tout  aussi  ma- 
lade probablement  que  je  le  suis,  mais  vous  aimant 
toujours.  —  La  France  m'a  paru  abominable!  Je  ne 
veux  plus  voyager  et  je  veux  m'ennuyer  désormais 
à  domicile.  Vous  sentez  bien  que  je  ne  sais  rien, 
quoique,  selon  la  coutume,  je  croie  tout  changé, 
bien  qu'il  n'y  ait  que  trente-six  heures  que  j'ai** 
quitté  Paris. 

Si  vous  êtes  auprès  de  madame  de  Boigne,  offrez- 
lui  un  million  d'hommages.  Bien  des  choses  à  mon 
vieil  ami  et  à  votre  jeune  neveu. 


XX 


Néris,  vendredi  6  août  ISjl. 


Voilà  ce  que  c'est  que  d'aimer  une  personne  trop 
longtemps.  On  arrive  à  ne  pouvoir  plus  lui  écrire 


;];38  LETTRES  DE  M.  DE  CHATEAUBRIAîSD 

tout  ce  que  Ton  a  dans  le  cœur  pour  elle  et  à  être 
obligé  d'emprunter  la  main  du  voisin.  On  rougit 
de  ces  fadeurs  dictées,  comme  on  rougirait  en  reli- 
sant toutes  les  déclarations  de  sa  jeunesse.  Que 
voulez-vous  ?  on  se  ressemble  aux  deux  extrémités 
de  la  vie.  Il  vous  faut  donc  souffrir  ma  seconde  en- 
fance :  il  me  suffit  que  dans  ma  première  vous 
m'eussiez  accordé  un  peu  plus  que  de  la  pitié. 

Vous  voulez  des  détails:  je  n'y  entends  rien,  mais 
enfmvousle  voulez.  Fontainebleau  me  charme  tou- 
jours; je  remercie  le  ciel  de  ce  que  nos  anciens  rois 
aimaient  la  chasse,  cela  fait  du  moins  qu'ils  ont 
aimé  la  solitude  et  les  arbres,  sans  compter  le  reste. 
A  Montargis,  les  chiens  m'ont  empêché  de  dormir. 
Vous  savez  comment  s'est  formée  la  belle  histoire, 
depuis  le  chien  de  Pyrrhus  jusqu'à  celui  d'Herman- 
garde.  Des  hirondelles  bâtissaient  leur  nid  à  ma 
fenêtre,  à  Pouilly.  A  Nevers  on  célébrait  encore 
les  trois  vieilles  passées.  DeMoulins  je  vous  ai  écrit. 
A  Néris,  où  je  suis  arrivé  malade  et  gelé,  j'ai  trouvé 
madame  la  duchesse  de  Narbonne,  que  je  n'avais 
pas  vue  depuis  Prague.  J'ai  entrevu  ce  matin  une 
dame  fort  malade  et  fort  spirituelle,  qui  voyage  avec 
un  médecin  et  qui  m'a  dit  qu'elle  ne  voudrait  pas 


A  MADAME  RÉCAMIER.  339 

revivre  *.  tout  ce  qu'il  y  a  de  distingue  dans  le  monde 
dit  cela.  Je  me  défends  du  reste  de  toute  connais- 
sance, quoique  je  commence  à  être  assiégé. 

Je  ne  sais  plus  par  où  rn'échapper  pour  aller  vous 
retrouver.  Je  peux  ne  point  passer  par  Bourges, 
car  je  suis  las  dos  rois  qui  fuient.  Je  ne  puis  pas  re- 
tourner par  Moulins,  où  le  juste-milieu  me  pré- 
pare une  ovation  :  j'ai  été  prévenu  de  ce  malheur 
par  d'invariables  royalistes.  Je  pourrais  peut-être 
me  sauver  en  passant  chez  mon  ami  Hyde  de  Neu- 
ville, si  toutefois  il  existe  un  chemin  pour  arriver 
à  Sancerre,  seigneurie  de  votre  grand  ami  le 
comte  Roy.  J'oubliais  de  vous  parler  de  madame 
la  comtesse  des  Roys,  qui  avait  la  bonté  de  m'at- 
tendre  auprès  de  Moulins  dans  son  grand  château 
bâti  par  les  ducs  de  Bourbon  :  j'aurais  vu  av oc 
grand  plaisir  la  spirituelle  fille  du  noble  géné- 
ral', si,  hormis  vous,  j'avais  du  plaisir  à  voir 
quelque  chose.  «  Ma  tante,  si  nous  n'allions  rien 
voir.  »  —  J'ai  rencontré  le  comte  Lanjuinais, 
espèce  de  Kalmouk  républicain  qui  ressemble  à 
son  père;  il  se  disputait  avec  un  vieil  officier  de 

1.  Hoche. 


:]40  LETTRES    DE  M.    DE   CHA).  £  AUBRI  AND 

rtMnpirc,  cl  des  ullras  les  regardaient  en  haussant 
les  épaules. 

Ici  j'ai  été  servi  le  premier  jour  par  une  petite 
paysanne,  a  D'où  ètes-vous?  de  l'Auvergne  ou  du 
Berry?  —  Je  suis  de  Xéris,  monsieur.  — De  ce 
village  là-haut,  où  il  n'y  a  qu'une  église  et  deux 
maisons?  —  Non  pas,  monsieur; je  suis  née  chez 
ma  mère,  à  la  campagne,  et  je  suis  venue  à  Néris; 
ce  pays-ci  est  bien  triste.  »  Et  la  jeune  fille  a  ri  et 
soupiré.  —  Cherchez  donc  à  rétablir  la  société  dans 
un  pays  où  une  paysanne  de  Néris  trouve  que  Né- 
ris  est  triste?  Il  est  vrai  que  je  n'ai  vu  dans  ce  vil- 
lage qu'une  chèvre  qui  est  venue  me  demander  du 
pain,  une  église  déserte  où  il  n'y  avait  pas  une  Ame, 
et  un  presbytère  délabré  où  je  cherchais  le  vieux 
curé,  qui  me  cherchait  en  même  temps  à  l'auberge 
des  eaux. 

Les  eaux  sont  limpides,  douces  et  brûlantes.  On 
m'a  frotté  les  mains  et  les  pieds,  en  attendant  les 
bains,  avec  une  espèce  d'herbe  qui  croît  au  fond  des 
sources.  Cela  ne  m'a  fait  ni  bien  ni  mal.  J'espère 
sortir  d'ici  plus  incrédule  en  médecine  que  je  ne 
l'ai  jamais  été.  On  dit  qu'on  vient  ici  appuyé  sur 
xiTie  béquille  et  que  l'on  s'en  va  sans  bâton  :  si  je 


A   MADAME  RÉCAMIER.  341 

laissais  ma  béquille  partout  où  j'ai  porté  une  in- 
firmité, j'aurais  de  quoi  former  le  plus  riche  musée 
du  monde.  Mais  le  dernier  appui  ne  me  manquera 
pas  :  j'aurai  votre  bras.  Je  m'ennuie  de  dicter  si 
longuement  et  de  me  trouver  si  bête. 

A  propos,  ne  connaissez-vous  pas  madame  de 
Vatry,  mademoiselle  llainguerlot?  Elle  prétend 
que  je  l'ai  fait  danser  sur  mes  genoux  lorsqu'elle 
était  petite  fille.  Mes  genoux  sont  bien  glorieux! 
Je  croifi  l'avoir  rencontrée  autrefois  aux  eaux  de 
Cauterets,  lorsqu'elle  était  une  vraie  lionne,  alors 
que  je  donnai  si  stupidement  ma  démission  pour 
plaire  à  des  hommes  qui  sont  devenus  mes  en- 
nemis. 

Me  voilà  au  posl-scripliou.  Je  reviens  de  chez  le 
curé,  que  je  n'avais  pas  trouvé  hier.  Même  désola- 
tion. Pour  tout  être  vivant,  deux  bœufs  à  l'ombre 
sous  les  noyers  de  la  place,  la  jolie  chèvre  n'y  était 
plus.  J'ai  sonné  à  la  porte  du  presbytère;  le  curé 
est  venu  lui-même  m'ouviir,  et  m'a  conduit  à 
sa  maison,  à  travers  un  petit  enclos.  Je  me  suis 
assis  dans  une  chambre  où  il  y  avait  deux  ou  trois 
fauteuils  de  paille.  Je  suis  reçu  comme  un  frère 
par  ces  prêtres,  qui  m'ont  adopté   et  qui  sont  si 


■3-1-2  LETTRES   DE  M.  DE  CHATEAUBRIAND 

accoutumés  à  mon  nom,  qu'ils  me  traitent  comme 
une  vieille  connaissance.  La  servante  et  moi  nous 
sommes  les  familiers  du  curé.  Il  y  a  seize  ans  que 
ce  prêtre  vit  seul,  et  il  n'a  aucun  voisin  à  chercher 
dans  la  campagne;  les  paysans  ne  paraissent 
presque  plus  à  l'église  :  c'est  un  gardien  laissé  au 
bord  de  la  foi  et  placé  auprès  de  l'autel  auquel  il  a 
survécu. 

Samedi  7. 

J'ai  attendu  l'arrivée  du  courrier  ce  matin  pour 
fermer  ce  fatras.  Il  ne  m'apporte  rien  de  vous  et 
j'en  suis  tout  triste,  comme  si  je  m'étais  attendu 
à  quelque  chose.  Voilà  les  herbes  qu'on  m'apporte 
pour  me  rendre  l'usage  de  ma  main.  En  se  frottant 
avec  certaines  plantes,  les  fées  allaient  par  l'air  où 
elles  voulaient.  J'aimerais  à  pouvoir  me  transporter 
auprès  de  vous.  Respectueux  hommages  à  madame 
de  Boigne,  mille  amitiés  au  philosophe  de  Lyon. 
Avez-vous  des  nouvelles  des  jeunes  Grecs  '  qui  font 
un  voyage  dans  leur  patrie?  Il  fut  décidé  par  l'aréo- 
page que  les  abeilles  du  mont  Hymotte  avaient  droit 

t.  MM.  Lenormant,  Ampère  et  M-rim.k,  partis  ensemble  pour  la 
Grèce. 


A  MADAME  RÉCAMIEPx.  34:3 

de  butin  sur  toutes  les  fleurs  :  on  était  bien  jeune 
et  bien  bel  esprit  à  Athènes. 


XXI 

Néris,  lundi  9  août  i.Sil. 

J'ai  voulu  faire  disparaître  le  tiers  entre  vous  et 
moi  ce  matin  même;  j'ai  essayé  d'écrire  quelques 
mots,  ils  sont  illisibles.  Vous  aurez  vu  par  la  grande 
lettre  que  j'ai  dictée  avant-hier,  que  j'ai  remidi 
votre  intention.  Je  n'ai  plus  rien  à  vous  dire  aujour- 
d'hui que  mon  attachement,  ce  qui  est  toujours 
fort  court  et  fort  long-.  J'ai  pris  ce  pays-ci  en  hor- 
reur. Les  eaux  et  les  médecins  me  sont  odieux. 
Cette  grande  chaudière  que  le  diable  fait  perpétuel- 
lement bouillir  et  où  l'on  puise  de  l'eau  chaude  pour 
les  remèdes  et  pour  la  cuisine,  me  gâte  tout,  il 
me  semble  que  nous  avons  pour  cuisinier  un  phar- 
macien. Je  souffre  comme  un  enragé;  je  passe  les 
nuits  à  tousser,  et  je  me  lève  brisé  pour  me  jeter 
sur  un  vieux  sofa.   Des  vieilles  femmes  que  je  ne 


311  LETTRES  DE   M.    DE    CHATE  AUDRI  AN  D 

connais  plus,  et  qui  me  rappellent  leurs  admirations 
.Mgées  de  plus  de  cinquante  années,  me  font  fuir  la 
promenade.  Ah!  si  je  pouvais  me  cacher  dans  quel- 
que auberge  inconnue  d'un  village  abandonné  !  Ma 
seule  distraction  est  de  corriger  le  Congrès  de  Yé- 
rone  pour  le  faire  entrer  dans  les  Mémoires.  .Ii' 
juge  maintenant  cet  ouvrage  sans  partialité.  C/esl 
mon  vrai  litre,  comme  affaires,  à  Tavenir,  et  j'avais 
vaincu  des  difficultés  bien  autres  que  celles  dont 
M.  Tliiers  s'était  vu  entouré.  Enfin,  avant  la  fin  du 
mois  je  vous  revorrai;  c'est  la  seule  espérance  qui 
me  fasse  avaler  des  jours  qui  me  soulèvent  le  cœur. 
Quand  comptez-vous  quitter  Chàtenay?  Quand  serez- 
vous  revenue  à  la  ville?  Je  réglerai  mon  heure  sur 
la  vôtre.  On  in  avait  flatté  de  l'espoir  que  désor- 
mais je  n'aurais  plus  le  diable  à  tirer  par  la  queue. 
11  y  a  bien  longtemps  que  je  le  traîne.  Mais  je  n'en- 
tends plus  i)arler  de  rien. 

Adieu,  ne  m'oubliez  pas  auprès  de  madame  de 
Uoiïne. 


A  MADAME   HÉCAMIEU. 


XXII 


NtTÎs,  samedi  G  août  18iî2. 

Je  suis  troublé  de  votre  lettre;  elle  est  injuste. 
Vous  supposez  que  je  cherchais  un  prétexte  dans 
la  santé  de  madame  de  Chateaubriand,  et  je  venais 
de  recevoir  à  l'instant  même  la  permission  d'aller 
vous  voir  à  Maintenon  ;  mais  ne  parlons  plus  de  celt(3 
bêtise.  La  moindre  contrariété  me  donne  aujour- 
d'hui un  tremblement,  et  je  ne  puis  trouver  dans 
mes  pauvres  doigts  assez  de  fermeté  pour  vous 
('■dire  de  ma  propre  main.  Je  suis  bien  malheu- 
reux de  cette  grosse  bêtise  des  journaux',  à  la- 
quelle heureusement  vous  n'avez  pas  cru  :  mais 
madame  de  Chateaubriand,  elle,  y  croira,  bien 
qu'elle  ait  reçu  de  moi  une  lettre  tous  les  jours,  et 
je  ne  serais  pas  étonné  de  la  voir  accourir  ici.  11 
me  faut  bien  huit  jours  pour  démêler  tout  cda, 
et,  s'il  n'arrive  rien  d'extraordinaire,  si  tout  s"cx- 


1.  Les  gaze; les  avaient  annoncé  que  M.  de  Clmteaubriand  venait 
d"<''firouver  un  arridcnt  dr  voiture;  il  n'en  étuit  rien,  heuro.isciueiit. 


Sr;  LETTRES    DE  M.   DE   CHATEAUBRIAND 

p}if|ue    en    paix,  je   jjaitirai    pour  Maintenon,  où 
j'espère  arriver  du  17  au  18. 

Mille  choses  aux  amis.  J'écrirai  incessamment 
à  M.  de  ^'oailles.  11  m'a  écrit,  je  crois  vous  l'avoir 
dit. 


XXIII 


Nûris,  lundi  8  août  Is'ri, 

Je  reçois  votre  nouvelle  bonne  lettre  du  G,  datée 
de  Paris,  et  je  suis  désolé  de  ne  pouvoir  encore 
vous  en  remercier  de  ma  propre  main,  parce  que 
cette  pauvre  main,  qui  commençait  à  se  guérir,  est 
redevenue  tout  agitée  par  les  inquiétudes  que  ce 
misérable  article  a  donné  à  tous  mes  amis.  Il  fau- 
drait, pour  se  guérir  parfaitement  aux  eaux,  vivre 
sans  mouvement  de  cœur  et  de  tète,  et  se  tenir  tou- 
jours dans  la  sainte  présence  de  ses  misères;  j'ai 
peur  que  ce  journal  n'ait  tout  gâté.  Quoi  qu'il  en 
oit,  j'irai  V3us  voir  à  Maintenon,  si  vous  y  êtes  en- 


A  MADAME  RKCAMIEU.  317 

core;  j'y  passerai  vers  le  20.  J'attends  une  dernière 
lettre  de  madame  de  Cliateaiibriand,  qui  m'arrivera 
mercredi  10,  et  d'après  laquelle  j'écrirai  sur-le- 
champ  à  M.  le  duc  de  Noailles.  Vous  dire  combien 
j'ai  envie  de  vous  revoir,  vous  devez  Timagincr.  La 
conclusion  de  tout  cela  est  celle  que  vous  en  tirez. 
A  mon  âge,  le  grand  voyage  est  trop  près  pour  le 
rapprocher  encore  par  des  absences  si  courtes 
qu'elles  soient.  —  Je  reçois  une  lettre  de  Ballan- 
che.  Il  a  quitté  Dragonneau  pour  l'Ame  exilée. 


XXIV 


Ncris,  samedi  matin  13  août  lSi2. 


Les  inquiétudes  de  madame  de  Chateaubriand 
m'obligent  à  hâter  mon  départ  :  je  partirai  d'ici 
lundi  15  au  soir,  et  peut-être  serai-je  à  Maintenon 
mercredi  ou  au  plus  tard  jeudi  matin,  et  je  repren- 
drai après  le  déjeuner  la  route  de  Paris.  Vous  no 
serez  plus  injuste,  j'espère,  et  vous  ne  direz  plus  que 


3i8  LETTRES  DE  M.    DE   CIIATEAUDRIAND 

je  ne  vous  cherche  ja-.  A  jeudi  donc  18.  J'ai  peur 
que  vous  ne  me  trouviez  pas  au^si  guéri  que  je  l'es- 
pérais. 


XXV 

Bûurbonnc-les-IJains,  i  juillet  18i3. 

Que  vous  est-il  donc  arrivé  pour  cire  devenue  si 
aimable?  Encore  une  lettre  de  vous,  et  de  votre  pro- 
pre main  1  Je  ne  puis  cependant  vous  répondre  au- 
jourd'hui que  par  la  main  d'un  secrétaire.  Les  pre- 
miers bains  m'ont  éprouvé  d'une  manière  plus  sen- 
.'-ible  que  je  ne  l'ai  dit  rue  du  Bac  '.  Quant  à  vous, 
laites  tout  ce  que  vous  voudrez.  Je  n'aime  pas  trop 
(■otte  mauvaise  compagnie  que  vous  voulez  aller 
voir.  Mais  après  tout,  qu'importe  ce  que  nous  lai- 
sons?  tout  cela  passe  si  vite. 

Je  voudrais  vous  dire  ce  que  je  fais  :  je  regarde 
par  la  fenêtre,  je  vois  quelques  alouettes  qui  mon- 
tent au  ciel  en  chantant  sur  des  champs  de  blé,  et 

1.  A  tiiadarne  de  Cliateaubriaii  1. 


A   MADAME  H  ÉCAM  I  EK  .  3i!> 

la  fumée  qui  soil  de  la  rlieiuiîiL-e  (ruiie  chaumière. 
Tout  se  passait  de  la  soi'lc  du  temps  de  la  Romaine 
qui  découvrit  ces  eaux.  On  cherche  à  relrouvcr  le 
sang  que  l'on  a  perdu  ;  moi,  je  ne  voudrais  retrouver 
le  mien  que  pour  vous  le  donner.  Je  tâcherai  d'ache- 
ver une  saison  des  eaux,  c'est-à-dire  vingt  jours; 
après  quoi  je  retournerai  vers  l'Abbaye,  voyant 
toujours  Venise  à  l'horizon.  Je  suis  charmé  que 
M.  Ampère  en  ait  fini  et  surtout  s'il  nous  reste.  C'est 
par  la  tombe  de  son  père  que  j'ai  vue  à  Marseille 
que  je  pense  à  lui.  Mes  deux  maréchaux  Oudinot 
et  Bourmont  vont  me  quitter;  je  resterai  seul  à 
penser  à  vous. 


XXVI 

Buurbonnc-Ics-lîaius,  10  juillet  18i;J. 


Votre  petite  lettre  si  méchante  me  fait  pourtant 
grand  plaisir.  Votre  colère  me  pi'ouve  que  vous 
m'aimez.  J'ai  pris  les  douches  malgré  moi,  poui* 
tâcher  de  ne  plus  arriver  à  l'Ahhaye-au-Bois  comme 


20 


35;)  LETTRES  DK  M.   DE   CHATEAUBRIAND 

ini  pauvre  vieux  malade  à  qui  il  ne  manque  que  son 
bonuol  de  nuit.  Je  commence  à  croire  réellement 
qu'elles  me  feront  du  bien.  Convenez  que  vous  ne 
serez  pas  fâchée  de  me  voir  entrer  chez  vous  un  peu 
plus  droit  que  de  coutume;  quand  il  n'y  aurait  que 
l'apparence  d'une  résurrection,  c'est  bien  quelque 
chose.  Le  malheur  veut  que  je  vous  écrive  le  matin 
en  sortant  de  mes  horreurs  de  bains  et  de  douches. 
Je  suis  comme  un  vieux  chevreau,  qui,  delà  corniche 
d'une  montagne,  aurait  dégringolé  dans  l'eau.  Mais 
laissez  faire  encore  une  semaine  de  ce  traitement,  et 
je  n'aurai  plus  à  prendre  toutes  ces  immersions 
qui,  si  elles  ne  me  guérissent  pas,  ne  laisseront  rien 
en  moi  du  vieil  homme. 

Vous  me  contez  gaiement  que  vous  ne  voyez  plus 
que  des  femmes  qui  ne  vous  plaisent  guère.  Moi, 
j'en  suis  aux  curés,  qui  m'envoient  des  framboises  : 
si  du  moins  je  vous  les  pouvais  envoyer  !  Je  vis  ici 
sur  mon  passé,  il  n'est  question  que  du  Gé)iie  du 
rhrisiiauisme  que  je  barbouillais  il  y  a  plus  de  qua- 
rante ans.  Allons,  il  faut  que  je  vous  quitte  pour 
aller  à  la  messe  à  l'hôpital  militaire.  Je  suis  très- 
en  rapport  avec  ces  autres  camarades. 

l'n .  petit   mot  de  ma   main,    c'est   ma  signa- 


A  MADAME  RÉCAMIEÎl.  351 

ture.  Ma  main  tremble  fort  du  choc  de  la  douche. 
A  Licntùt. 


XXVII 


Blois,  5  heures  du  soir,  20  septembre  18i:{. 

Je  VOUS  écris  à  mon  retour  de  Cliambord,  dans 
une  admiration  que  je  ne  puis  dire  de  François  I", 
et  dans  un  saisissement  de  tristesse  tout  aussi  inex- 
primable. On  ne  connaît  pas  François  I"  quand  on 
n"a  pas  vu  Chambord.  Je  retourne  demain  à  Parii  ; 
je  suis  d'une  telle  fatigue  que  je  puis  à  peine  dicter 
ces  deux  ou  trois  lignes.  Mais  quel  bonheur  de  vous 
revoir  à  la  fin  du  mois  ! 


!.E<     DEUX    DERNIERS     BILLETS    DE    SA     MAIN 

XXVIII 

U'^  jiavier  18io. 

Je  veux  essavor  un  mot.  —  Vous  le  savez  sanE 


y:>i  L  E  T  T  il  !•:  S    I)  M  M .   I)  !■:  (  :  n  A  T  E  A  l' B  ï\  I  A  N  D . 

que  je  le  barbonille,  à  vous  pour  jamais!  Qu'ai-jj 
à  faire  de  îiiieux  ([ue  de  continuer  à  vous  aimer? 


XXIX 

Taris,  Î8  août. 

Quand  M.  David  a  envoyé  hier  chez  moi,  j'allais 
vous  écrire.  Je  commence  à  me  voir  mouiir.  Je  n^ 
veux  pas  m'en  réjouir  pour  ne  pas  vous  arfliger. 
Si  vous  êtes  à  Saint-Eloi,  évitez  les  grenouilles.  Je 
vous  écris  du  désert  de  Paris. 

Dans  l'Orient  désert  quel  devint  mon  ennui"! 

De  mes  grands  jambages  d'autrefois,  je  suis  arrivé 
à  ces  pattes  de  mouches  ;  mais  une  main  de  secré- 
taire ne  s'inter])Ose  pas  ':'n!re  vous  et  moi. 


i- 1  \ 


TABLE 


Préface : 

MÉMOIRES    DE  MA   VIE,   \iiiv  ClKilcaubiiuiul. 

Livre  I" 1 

Livre  II 65 

Livre  lîl 117 

M.  D E  C ;i  A  T  E  A  u  B  r.  I A  N  D  ET  SES  MÉMO!  K  ES,  |),'ir  Cil .  Lcnonîiant . 

I.  LV-crivain 1"  j^ 

II.  L'h iiiinic  politique 20S 

m.  L'homme  privé 2:» 

IV.  L'homme  religieux -7  > 

Lettres  DE  M.  de  Château  iîriand  a  M""'  Récamier.  ;î1;'> 


PAttiS.    IM  P  R  I  WK  K  I  R     b^i      i;.     U  À  U  T  1  N  U  T,      R  ■■  .t     Ml 


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Luther  et  la  réforme  au  XVI*  siècle. 
AURELIEN    SCHOLL 

La  Dame  des  Palmiers 

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*  «  * 

La  Dame  au  Rubis .... 

BRET-HARTL 

Traduction  de  Th.  Ben 
Récits  Californiens  .... 

CHARLES    MONSi 

Monsieur  de  Cupidon,  nouv. 

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Les  Enchantements  de  Prudenl 

préface  de  G.  Sand,  2'  édit^ 

Les  Nouveaux  Enchantement 

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